UN FAUX DEPART
Le 22 août 1894, quelques jours après mon nrrivée au Congo, je m'engageais sur le sentier sablonneux par lequel débute la route de Loango à Brazzaville.
Vers une heure de 1 après-midi, je m'arrêtais au petit village de Binga. A l'horizon, j apercevais la muraille sombre de la forêt du Mayombe, effroi du voyageur ; le terrible Mayombe, où se trouvent accumulées toutes les difficultés qui résultent de l'union de la forêt vierge avec la montagne. Le jour suivant devait m'initier aux mystères de ce Mayombe dont on ne m'avait pas épargné, à Loango, les descriptions terrifiantes.
Pour le moment, je n avais rien de mieux à faire qu'à rêver, et je songeais à tout ce que me promettait et me réservait cette mission Monteil dont j'avais l'honneur de faire partie.
A la suite de la convention anglo-congolaise du 12 mai 1894, le gouvernement avait décidé lenvoi d une colonne dans le Haut-Oubangui, sous le commandement du lieutenant-colonel Monteil.
Notre situation dans le Haut-Oubangui était, en effet, assez précaire ; trois ou quatre postes, dépourvus des effectifs nécessaires, luttaient en vain contre les moyens d action puissants dont disposait FEtat Indépendant du Congo. Celui-ci, trouvant nos territoires à sa convenance, s'y était installé. De platoniques protestations n'avaient abouti qu'à la promesse d'une vague commission de délimitation, chargée de rechercher les bases d'une entente. La discussion diplomatique aui*ait pu durer longtemps sans l'apparition soudaine de cette convention du 12 mai 1894: l'Angleterre cédait à bail à 1 Etat Indépendant le Bahr-el-Ghazal, sur la rive gauche du Nil, en échange d'une bande de terrain le long du lac Tanganyka. La Grande-Bretagne reliait ainsi ses possessions de l'Ouganda à la Rhodésia septentrionale ; elle préparait sa ligne Cap au Caire, elle coupait l'Afrique orientale allemande de tout contact avec l'Etat Indépendant. L'Allemagne protesta; FAngleterre renonça à sa bande de terrain, mais maintint le bail relatif au Bahr-el-Ghazal destiné à lui faire retour à la mort du roi des Belges .
L Etat Indépendant nous barrait Taccès au Nil, il était transformé par l'Angleterre, et pour TAngleterre, en sentinelle de bonne volonté contre nos ambitions.
La surprise causée par cette convention secoua notre apathie ; le gouvernement se retourna contre les Belges; et le colonel Monteil, qui, depuis un an, demandait à partir, reçut Tordre de se mettre en route. Notre audace cependant n'alla pas jusqu'à l'autoriser à pousser jusqu'au Nil; nous nous bornions à protester contre la cession du Bahrel-Ghazal à la Belgique.
Toutefois, si la reprise du Haut-Oubangui à rÉtat Indépendant était le but officiel de la colonne, 1 intention de son chef était, en réalité, d aller au Nil. Le colonel me Tavait fait suffisamment comprendre pendant la traversée.
Devant une telle perspective, mes rêveries pouvaient prendre leur essor et m'inviter à franchir d'un bond le Congo et FOubangui, sans tenir compte des difficultés que nous rencontrerions entre Loango et le Bahr-el-GhazaL Elles ne manqueraient pas, car pour atteindre le Nil, il fallait commencer par arriver à Brazzaville, et déjà les indigènes récalcitrants se refusaient à fournir des porteurs. J'étais même envoyé au poste de Loudima avec la mission d en recruter. Y réussirais-je ?
Je me le demandais, quand un courrier me remit une lettre urgente, ainsi que l'indiquait la suscription. Je l'ouvris, et demeurai un moment perplexe en lisant :
« Au reçu de cet ordre, le lieutenant Baialler fera demi-tour et reviendra à Loango . »
Qu'était-il survenu ? Je me perdais en conjectures. En tout cas, je n avais pas à hésiter, Tordre était formel. Laissant mes porteurs et mes charges à la garde de mon cuisinier Moussa, je repris le sentier sablonneux dcins la direction de Loango.
A la nuit, j'entrais chez le colonel Monteil qui, stupéfait, me regarda:
— Déjà de retour ! Je vous attendais demain seulement.
Je lui présentai l'ordre que j'avais reçu. Un officier d ordonnance, trop zélé, avait oublié de peser les termes de mon rappel. Car j'étais bien rappelé, le colonel m en donna tout de suite la raison : la colonne changeait de destination. Une dépêche du ministre nous enjoignait de rembarquer et nous dirigeait sur Grand- Bassam ; de là, nous nous porterions sur Kong, que menaçait Sam or y.
Par Faccord franco-congolais, signé le i4 août, FEtat Indépendant avait renoncé à ses prétentions sur le Haut-Oubangui ; l'action française, de ce côté, se trouvait donc réduite à l'occupation des provinces abandonnées par le Congo belge, puisque nous ne voulions pas marcher ouvertement au
LA COLONNE DE KONG qS
Nil. Nous reprenions TOubangui, et nous négligions de lui ouvrir la véritable route commerciale permettant de le mettre en valeur, celle du Bahrel-Ghazal et du Nil.
Des quatre compagnies envoyées pour notre mission, deux devaient assurer 1 occupation du Haut-Oubangui, les deux autres, avec la batterie de 42 ""Z"*, nous suivraient à la Côte d Ivoire.
Une expédition contre notre vieil ennemi Samory valait bien une expédition contre FEtat Indépendant, dont la résistance n'avait jamais été sérieusement escomptée ; mais, derrière le Haut- Oubangui, nous voyions le Nil ; et la dépêche anéantissait toutes nos espérances.
Le 5 septembre, nous montions à bord de la Ville-de-Maranhao et faisions route vers Grand- Bassam.
a GRAND-BASSAM
Une bande de sable entre l'étendue vivante de la mer et la lagune stagnante qui s'étend aux pieds delà forêt vierge; sur cette bande de sable, une ligne de maisons blanches dont les toits en tôle brillent sous le ciel bleu. D'un côté, la continuelle ondulation des vagues, la grande houle venue du large, la barre qui déferle ; de l'autre, Fimmobilité des eaux mortes, le silence de la grande forêt massive ; au milieu, des maisons figées sous la crudité de la lumière. C'est Grand-Bassam.
Le i6 septembre, quatre jours après avoir débarqué, je suivais l'avenue qui longe les bâtiments alignés sur la grève ; avenue aride, sans un arbre, prolongement de la plage oiî se brisent les lames. La « barre » ^ était mauvaise, elle s'écroulait avec un bruit de tonnerre et ébranlait le sol. Quelques kroumens ^, allongés près des surf-
I. La barre, phénomène produit par la mer sur toute la côte et dû à une disposition du littoral, c'est-à-dire à la pente trop rapide de la plage, contre laquelle les lames viennent buter et se briser. (Voir A travers l'Afrique, lieutenant-colonel Baratier).
a. Passeurs de barre.
beats ^ retournés, se reposaient. Au large, entre deux vagues, apparaissait un vapeur, le Taygète, à Tancre depuis deux jours. L'état de la mer ne nous avait permis d'échanger avec lui que des communications sémaphoriques. Ce mode de correspondance était insuffisant ; les demandes du colonel avaient été mal comprises. Il était nécessaire de«>s'entendre avec le commandant du bord, qui avait hâte de repartir, et le colonel m'avait donné Tordre de passer la a barre » à tout prix. Je jugeais inutile d'avoir recours aux équipes de kroumens du service local, elles seraient incanables de me conduire au paquebot par un temps pareil. Les meilleurs pagayeurs et les plus audacieux étaient ceux d'une maison de commerce, la maison Verdier ; j'allais trouver son représentant, M. Gauvain. Au premier mot, il refusa net :
— C est impossible.
— Le colonel m'a donné l'ordre de passer à tout prix.
— Pas un bateau n'a pu franchir la barre depuis deux jours ; adressez-vous au service local, vous verrez ce qu il vous répondra.
— Les kroumens du service local ne sont pas ceux de la maison Verdier.