CHAPITRE II
Technique du procédé. — Étude des différentes modalités de l'élimination urinaire du bleu de Méthylène injecté sous la peau.
Le mode d’exploration du rein par la méthode du bleu de méthylène est des plus simples. Mais, d’une part, pour avoir des résultats toujours comparables entre eux, il est absolument indispensable de suivre une technique toujours la même. D'autre part, il est nécessaire d’avoir bien présentes à l'esprit, les différentes modalités selon lesquelles peut se faire élimination du bleu par les urines et de connaître leur signification, afin que, lorsque se présentera en pratique ce mode d'élimination, on puisse immédiatement en connaître la
valeur clinique.
Technique du procédé.
Dés nos premières communications, nous avons fixé, avec M. Achard, la technique de Pexploration du rein par le bleu de méthylène, et, depuis lors, les auteurs qui se sont occupés de la perméabilité rénale au bleu n’ont que peu ou pas modifié notre procédé : nous verrons, chemin faisant, en quoi consistent ces modifications et s’il est nécessaire de les
adopter.
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Trois points sont surtout nécessaires pour que l'épreuve du bleu donne des résultats utilisables ; il faut être sûr que c’est bien du bleu de méthylène que l’on emploie — l’injecter sous la peau — surveiller avec attention l’élimination urinaire de la matière colorante et de ses chromogènes.
1° Vérifier le bleu que l’on emploie. — Il importe que le bleu injecté soit bien du bleu de méthylène et non l’un des nombreux autres bleus, dérivés également du goudron de houille. Plusieurs de ces matières colorantes et notamment le bleu lumière B LS et le bleu de triphénylmétane ont été expérimentés par nous, au point de vue de leur élimination rénale; nous avons constaté que, même chez les sujets normaux, ces bleus n'étaient pas éliminés, en nature, par les urines, après injection sous-cutanée de 1 €. c. d’une solution à 1/20. Quant aux divers échantillons de bleu de méthylène, ils donnent des résultats comparables, sous le rapport de lélimination rénale : il n’est donc pas absolument nécessaire d'employer du bleu pur et celui du commerce convient parfaitement, mais il est indispensable de vérifier s’il s’agit bien du bleu de méthylène et non d’un bleu d’aniline quelconque. J’ai eu, à plusieurs reprises, l’occasion de constater la nécessité de cette différenciation ; alors que je venais de commencer mon année d’internat dans le service de M. Talamon, n’ayant plus du bleu de méthylène qui m'avait servi jusqu’à ce moment pour la recherche de la perméabilité rénale, j'en demandait à la pharmacie et je fis une solution à 1/20 avec le bleu qu’on me donna. Faisant, le jour même, une injection de 1 c. c. à un malade atteint de néphrite interstitielle, je fus étonné de ne constater, à aucun moment, de substance colorante dans les urines, alors que je m'attendais à trouver une élimimation retardée et très longuement prolongée. Je pensai alors à incriminer le bleu employé et,
recherchant son spectre, — ce que j'aurais dû faire avant ma premiére injection — je pus m’assurer que les raies d’absorption étaient tout autres que celles du bleu de méthylène.
En raison de ce mécompte que j'avais eu personnellement, Je ne fus pas étonné quand, il y a quelques mois, un médecin des hôpitaux de Paris qui cherchait à se faire une opinion sur la valeur clinique de la méthode du bleu, me dit : « Je ne « Sais pas comment vous vous y prenez pour obtenir chez « vos malades des urines colorées en bleu après une injec- « ton de 0,05 seulement de substance colorante. Moi, je suis « obligé de leur injecter 4 ou 5 c. c. d’une solution à 1/20 « pour qu'ils urinent bleu, et encore pendant très peu de « temps. » Je donnaï alors à mon interlocuteur du bleu de méthylène que je savais pur et, quelque temps aprés, il obtenait des résultats comparables aux nôtres. Il y a donc très grand intérêt, on le voit, à être sûr du bleu que lon emploie. Nous avons reconnu, avec M. Achard, que le spectre fourni par les solutions de bleu de méthylène diffère notablement des spectres de plusieurs autres bleus d’aniline, solubles également dans l’eau. Le bleu de méthylène, en solution très diluée, donne une bande d’absorption très noire dans le rouge, entre les raies B etC de Fraunhofer; en outre, dans une solution un peu plus concentrée, il donne une autre bande bien moins foncée dans Porangé, entre C et D. Les bleus solubles que nous avons essayés (bleu soluble BS, bleu lumitre B LS, bleu Nicholson, bleu Coupier) ne donnent pas de spectres analogues. Le bleu soluble BS, dit bleu acide, sulfo-conjugué du bleu à Palcool, donne une bande très large mais peu foncée dans le jaune et le vert entre Det F, facile à distinguer, par conséquent, du spectre du bleu de méthylène. Nous croyons donc qu'il y a, dans l'examen spectroscopique des solutions diluées, un moyen
simple de s’assurer si le bleu, destiné à la recherche de la perméabilité rénale, est bien du bleu de méthylène.
Mais la simple recherche des raies d'absorption d’une solution bleue semble encore trop compliquée à certains médecins, qui objectent de plus que, dans tous les milieux médicaux, on n’est pas toujours en possession d'un spectroscope, et que, d’ailleurs, pour voir et pour repérer d’une façon précise les raies d'absorption, il faut avoir une certaine habitude du spectroscope.
Alors, cependant,même dans ces conditions, il reste encore un moyen de s'assurer si la solution est bien faite avec du bleu de méthylène. Il suffira d’injecter 1 c. ce. de la solution à 1/20, à un homme exempt de toute tare rénale; si les urines sont colorées en bleu dès la première demi-heure et restent teintées pendant plus de 50 heures, on en conclura que c’est bien du bleu de méthylène que l’on a injecté et que la solution peut être employée pour étudier la perméabilité rénale. Nous ajoutons même, que c’est un procédé que nous conseillons, pour les cas où l’on aurait obtenu chez un malade, avec une solution de bleu, des résultats qui paraissent anormaux : il faut alors faire une injection du même bleu à un sujet sain et voir si l'élimination rénale se fait comme avec une bonne solution de bleu. Alors, on sera sûr que les résultats obtenus chez le malade sont dus uniquement au sujet lui-même et non pas à la nature du bleu employé.
2 Mode d'introduction du bleu dans l'organisme. — T1 est absolument nécessaire d'employer la voie sous-cutanée. En effet, lorsque le bleu de méthylène est ingéré par la bouche, son apparition dans l’urine dépend non-seulement de l’état des fonctions éliminatrices du rein, mais encore des conditions très variables dans lesquelles se fait Pabsorption di-
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gestive. La dilution que subit la matière colorante, lorsque l’estomac contient une certaine quantité de liquides, l’état languissant du pouvoir absorbant de la muqueuse digestive, sont des circonstances qui peuvent retarder le passage du bleu dans l’urine, sans que ce retard dénote une élimination défectueuse. C’est ce que nous avons constaté d’ailleurs, avec M. Achard, en faisant absorber du bleu comparativement par la voie hypodermique et par la voie stomacale, à des individus sains et à des malades présentant des troubles gastriques. Chez un sujet sain, l’apparition de la matière colorante dans urine, après ingestion d’une pilule de 0,05 de bleu de méthylène, a lieu seulement une demi-heure ou une heure plus tard qu'après injection sous-cutanée, et l'élimination se prolonge 9 à 10 heures en plus ; tels sont du moins les phénomènes que l’on peut observer, si le sujet prend sa pilule à jeùn ou au moment d’un petit déjeüner peu copieux. Mais si l’on fait ingérer le bleu, une heure après un déjeûner copieux, alors élimination urinaire peut être retardée de deux ou trois heures. Ce retard peut être encore plus considérable chez certains malades atteints de troubles gastriques, et nous avons vu dans un cas de cancer du pylore, élimination urinaire du bleu être retardée de cinq heures et la durée totale de son élimination être réduite à 45 heures, ce qui semble indiquer que le bleu était absorbé non seulement mois vite mais aussi en moindre quantité, car après injection souscutanée de la même dose, le bleu était uriné dans les délais normaux.
Deux objections, cependant, ont été faites à Pemploi des injections de bleu ; certains auteurs ont prétendu que lon pouvait, par cette méthode, provoquer des accidents. Nous ne parlerons pas des phénomènes d'intoxication qui auraient été observés avec une dose aussi faible de bleu de méthylène ;
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pour nous, il s’agit d’une malheureuse coïncidence, dans le cas cité par M. Rendu, qui observa des complications nerveuses graves terminées par la mort, chez un diabétique auquel on avait donné des pilules de bleu de méthylène, dans un but thérapeutique. Quant aux accidents locaux, ils sont nuls, à condition que l’on ait soin de faire une injection aseptique. Si, en injectant du bleu, on inocule en même temps sous la peau du streptocoque ou d’autres microbes, nul doute que l’on ait des accidents; ce n’est pas la méthode du bleu qu’il faut incriminer mais le médecin qui Pemploie. Une exception sera faite, cependant, pour les abcès consécutifs à une injection de bleu de méthyléne faite au cours d’une affection aiguë. Ces abcès (dont nous ne connaissons d’ailleurs qu’un ou deux cas) ne sont pas dus au défaut d’asepsie, ce sont de véritables abcès de fixation semblables à ceux que Fochier provoque dans un but thérapeutique.
Nuls sont donc, en réalité, les accidents que peut causer l'injection de bleu de méthylène ; la douleur consécutive à la piqûre peut elle-même être réduite au minimum, si l’on a soin de faire l’injection en plein muscle ; on évite ainsi la formation des petits nodules d’induration, qui se produisent si l’on instille le liquide dans le tissu cellulaire sous-cutané.
La seconde objection qui à été faite à l'emploi des injections de bleu de méthyléne consiste à dire que les différences obtenues, — tout au moins pour certains cas — dans l’élimination urinaire du bleu, proviennent non pas d’une différence de perméabilité rénale, mais d’une différence dans l’absorption sous-cutanée. Dès notre première communication sur la perméabilité rénale, nous nous étions, avec M. Achard, préoccupés de cette objection possible et nous faisions remarquer que si, chez un individu dont les reins