EE
c’est la richesse sociale qui est l’objet de l’étude économique. C'était déjà l'opinion de Smirx dont l’œuvre maîtresse étudie la « Richesse des Nations». Mais, suivant en cela J.-B. Say, WaLras comprend le terme « Richesse » de la manière la plus large (Ab., 21), ce qui lui permet une généralisation scientifique de la notion vulgaire de richesse. En précisant que sont appelées richesses sociales les choses utiles et en quantités limitées (Ab., 21), Wazras indique du même coup les deux grandeurs dont l’étude des variations fait, d’après lui, la science économique : la quantité et l’utilité.
À vrai dire, il ne précise aussi pas explicitement quelles sont les bases de son raisonnement et ne s'attache qu’à la conclusion, prétendant faire la théorie de la seule valeur d'échange (4b., 30). Mais ses développements ne peuvent laisser aucun doute sur le choix de ses bases.
Devant ce point de départ la première question qui se pose est la suivante : « A-t-on le droit de limiter l’économie pure à l’étude des variations de la quantité et de l’utilité des richesses sociales ? » Il est incontestable que toute étude sommaire doit commencer par se limiter aux variations d’un petit nombre de grandeurs et on peut très bien admettre une science économique élémentaire dont la première étude serait ainsi limitée. La mécanique élémentaire s'attaque d’abord à l’étude des variations des forces et des positions. La seule différence est que le choix des grandeurs de la mécanique élémentaire est admis par tout le monde, encore qu'il ne soit pas le seul possible, alors que celui des grandeurs de l’économie élémentaire est discuté : l’unanimité n’est pas faite sur le choix des simplifications initiales. Mais comme il a été dit, toutes les simplifications sont permises et toutes les abstractions autorisées, pourvu qu’elles ne soient pas en contradiction avec l'expérience. Seul leur succès pratique justifie leur valeur.
Il n’y a donc aucun inconvénient de principe à suivre
Wazras et à admettre que le livre I de l'Économie doive êtré consacré à l'étude des variations respectives de la quantité et de l’utilité.
Il faut néanmoins examiner la mesure dans laquelle cés deux grandeurs sont « appréciables », c’est-à-dire d’abord définissables et ensuite mesurables. WALRAS qui fait grand argument de cette « appréciabilité » (Ab., 30) de la valeur d’échange ne s’est pas posé la question de savoir si les grandeurs qui servent de base à son raisonnement ont également cette propriété.
La quantité de richesse sociale apparaît au premier abord facile à définir. Wacras a bien soin de prendre des exemples dans des quantités d’avoine et de blé, c’est-à-dire dans des quantités homogènes, où, sans être absente, la qualité joue un rôle effacé.
Le problème se complique quand la qualité joue un rôle important, par exemple pour les meubles et le linge. Si l’on peut additionner des chaises dans un inventaire d’huissier, il semble difficile d'en faire autant dans une théorie économique. Quelle est la quantité de tableaux du Louvre ? On croit écarter l’objection en se référant à la valeur d'échange ou à l'utilité. Mais cette manière même de procéder montre que la notion de quantité s’est évanouie, puisqu'on a recours à l’autre grandeur.
A cette exception près, la quantité a les vertus requises d’une grandeur appréciable : on peut en particulier en définir un étalon qui persiste.
Mais, à vrai dire, il faudrait parler « des quantités » car il y a autant de grandeurs différentes que d’espèces de richesses sociales différentes, quoique le truchement des unités métriques pourrait induire en erreur. Une tonne de blé et une tonne d'avoine n’ont économiquement aucun élément commun.
De son côté, l'utilité a donné lieu à bien des controverses qui eussent pu être évitées si l’on avait pris soin de
Ve
Per
défimir exactement ce qui, dans l'utilité, est nécessaire aux développements de Warras. Ceux-ci exigent que l’on puisse comparer deux utilités. Or, il existe dans la vie un phénomène et un seul qui permette la comparaison de deux utilités, c'est le choix. On peut donc apprécier une utilité ; c'est une opération scientifique incontestable, et qui ne dépend pas de l'existence d’une échelle préétablie des utilités. Mais elle est soumise à deux restrictions, car il ne faut jamais séparer la notion d’une grandeur de la possibilité de sa mesure. Et il n’y a pas de mesure d’utilité hors du choix.
L’utilité doit d’abord s'entendre d’un individu. Additionner des utilités d'individus différents est jongler avec la psychologie et avec la méthode scientifique : on ne peut additionner que ce qu’on peut comparer. Comme on devrait dire les quantités de marchandises, on devrait dire les utlités des individus. L’utilité en outre est une notion instantanée, et qui ne laisse pas de traces, comme tous les phénomènes psychologiques, ce qui revient à dire qu'il ne faut pas non plus comparer deux utilités pour un même individu à des moments différents. L’étalon d’utilité ne peut se garder pour une autre opération, comme l’étalon de masse ou de longueur : c’est le propre des phénomènes psychologiques de n’avoir qu’une réalité instantanée.
On peut néanmoins, mais alors assez grossièrement, comparer deux utilités à des moments différents, pourvu qu’il s’agisse d’un même individu, en mettant en rapport les dispositions à l’enchère de cet individu dans des marchés successifs, mais c’est une comparaison peu précise et dont la valeur est limitée aux circonstances où elle est faite.
Au total on peut admettre une grandeur définissable pour un individu, mais il faut rejeter la comparaison des utilités pour deux individus comme n'ayant pas de sens (1).
(1) BripcMan (cité par CarREL) refuserait à la comparaison de l'utilité
pour deux individus différents le nom de « concept opérationnel ». Toute connaissance positive, ajoute CARREL, dépend d’une certaine technique. Cette
Un minimum d’analyse psychologique et surtout de logique eût montré à WaLras que l’économie pure était loin d’être une branche des mathématiques. Mais par contre, dans les limites où les deux grandeurs fondamentales sur lesquelles il a basé son étude sont effectivement susceptibles d’être définies et mesurées, il faut lui laisser toute liberté pour bâtir ses développements.
5) Les cas particuliers étudiés. — Une science élémentaire ne définit pas seulement les grandeurs caractéristiques dont elle étudie les variations ; elle commence d’abord par isoler certaines variations plus simples à étudier, et le fait dans des cas favorisés : elle. schématise donc la réalité pour mieux en apercevoir la structure.
L'économie élémentaire de WaLraAs se borne à l’étude des variations de la quantité et de l'utilité dans l’échange de richesses sociales et accessoirement à l'influence de la production sur ces grandeurs.
L’échange fait passer une richesse d’un détenteur à un autre ; la production transforme certaines richesses en d’autres.
Il y a bien encore la capitalisation. WaLras l’a ramenée, par erreur, à la production de richesses nouvelles : nous verrons que c’est, en fait, un échange particulier.
En outre, l’économie élémentaire de WaLras étudie ces variations dans le cas simple de concurrence parfaite.
* * Au commencement de son exposé WaLras décrit plutôt qu'il ne définit la concurrence et cela dans le cas
technique existait pour la comparaison de deux utilités pour un même individu : c'est le choix dont les dispositions à l’enchère sont un cas détaillé. Elle n'existe pas pour la comparaison de l'utilité pour des individus différents.
particulier d’un marché à la criée : « Aucun échange n’a lieu sans que les conditions en soient annoncées et connues et sans que les vendeurs puissent aller au rabais et les acheteurs à l’enchère » (Ab., 41).
Mais dans le courant de ses démonstrations et pour leurs besoins, il revient sur cette définition et la précise dans chaque cas particulier, sans jamais essayer d’ailleurs de dégager des principes généraux et ses développements montrent, comme nous le verrons, qu’il n’avait pas effectivement de principes généraux.
« L’échange de deux marchandises entre elles sur un marché régi par la libre concurrence est une opération par laquelle tous les porteurs soit de l’une, soit de l’autre des marchandises, soit de toutes les deux, peuvent obtenir la plus grande satisfaction de leurs besoins compatibles avec cette condition de donner de la marchandise qu’ils vendent, et de recevoir de la marchandise qu’ils achètent dans des proportions communes et identiques » (Ab., 91).
Ce curieux énoncé qui se retrouve dans tous les chapitres comprend et confond à la fois les conditions du problème par une définition partielle de la concurrence et la constatation du résultat par la définition de l’équilibre sous une forme nouvelle et développée.
Il suffit pourtant de reprendre la description de la criée, d’y ajouter les indications données dans cette longue formule pour en avoir la définition de la concurrence dans le cas le plus simple de l’échange de deux marchandises, et de dégager les principes des détails particuliers au cas envisagé pour avoir une analyse générale de la concurrence parfaite.
D'une part la concurrence parfaite comporte pour un échangeur une information parfaite et instantanée, non seulement des conditions extérieures, mais de l’ensemble des dispositions à l’enchère de tout autre échangeur. Elle suppose en outre la possibilité matérielle intégrale et gratuite pour tous de se substituer à l’un des contractants
dans n'importe quel échange en faisant des conditions plus avantageuses.
Telle est la généralisation à tout marché des conditions de la criée.
Mais en outre, elle est supposée s'appliquer à un homme théorique, l'homo œconomicus qui cherche à obtenir toujours le maximum de ses satisfactions.
Cet homo œconomicus mis dans les deux conditions précédentes, obtiendra donc les satisfactions maximum
qu'il peut RO WazLras n’a pas explicitement défini que les individus dont il étudiaït les échanges cherchaient les satisfactions maximum.
On peut en faire une des conditions de la concurrence ou une simplification différente du modèle walrassien : peu importe, le modèle les comprend toutes les deux.
À côté de la concurrence, d’autres simplifications sont apportées à la réalité — parfois sans crier gare — par WazLras, notamment en matière de production et de capitalisation. On les précisera lors de l’étude de ces phénomènes qui jouent un rôle important, mais néanmoins secondaire, dans l’objet de l’étude de WaLnras.
6) L'objet de l'étude : retrouver par la théorie l'existence de la constance consialée du rapport des quantités échangées. — Voici donc le domaine de l’étude défini : dans une réalité schématisée par la concurrence parfaite, WAzRAS porte son attention sur un phénomène qui entraîne ou risque d’entraîner des variations de la quantité et de l’utilité pour certains individus des richesses sociales : l'échange.
Alors il constate dans l’échange la constance d’un rapport entre quantités échangées : c'est un fait d’expérience, d’ailleurs assez approximatif, mais suffisamment net. IT faut bien insister sur le fait que c’est une constata-
tion, un résultat, Warras le dit explicitement. Mais ses formules particulièrement mal venues de la définition de l’échange dans le cas de concurrence parfaite dont nous avons donné un exemple (A6., 91) pouvaient faire croire qu'il s’agit d’une condition.
| Or, rien, dans la définition des quantités et des utilités, ne faisait deviner que ce rapport dût être constant.
Ce phénomène permet de rendre absolue une notion qui était relative jusqu'ici : la valeur d'échange, qui n'était, comme son nom l'indique, qu’un rapport entre deux quantités à propos d’un échange déterminé.
Mais les quantités de deux richesses sociales différentes sont elles-mêmes essentiellement différentes, le même nom de quantité crée seul une ressemblance factice. Leur rapport n’est donc pas un nombre absolu, comme le rapport de deux quantités de la même grandeur, c’est une grandeur nouvelle.
Warras constate expérimentalement cette possibilité de définir cette grandeur nouvelle; alors son ambition est de la justifier par le raisonnement en partant de l’utilité et de la quantité des richesses sociales : son étude élémentaire veut être, en effet, la théorie de la valeur d'échange {A0b., 30).
Il introduit done de deux manières le phénomène de l’équilibre : en le constatant et en en esquissant une théorie. Quoiqu'il s’en défende, ses développements portent à la fois sur ces deux opérations.
II. — LA NOTION DE L’ÉQUILIBRE INSTANTANÉ DANS LE MARCHÉ DE DEUX MARCHANDISES
A) L’équilibre 7) La détermination de la valeur d'échéance. — La notion
expérimentale de léquilibre se dégage d’abord dans un marché où deux marchandises seulement sont en vente
EL
l’une contre l’autre. À vrai dire, ce marché n’est jamais réalisé, mais on ne chicanera pas WaLras pour cette abstraction dont le dessein est d’éliminer le phénomène monétaire trop complexe pour un débroussaillement du terrain.
Un tel marché est un ensemble d’échanges, portant sur des matières identiques, et réagissant les uns sur les autres.
A propos de chaque échange, on peut définir une « valeur d'échange », rapport des quantités échangées.
Or, le phénomène fondamental c’est que, dans les conditions de perfection posées par WALRaASs, ce rapport est le même pour tous les échanges du marché. On peut donc définir une grandeur nouvelle, rapport d’échanges avec un «s » ou rapport de marché, ou mieux valeur d'échange. Cette grandeur ne présente d'intérêt qu’autant qu’elle s'applique à plus d’un échange. Elle est un concept valable pour l'étendue du marché. Les développements ultérieurs auront pour but d'étendre sous certaines conditions sa validité à toute l’économie. Mais, d’ores et déjà, la valeur d'échange est une notion expérimentale nouvelle qui a toutes ses caractéristiques propres.
Or l'équilibre et la détermination de la valeur d'échange sont une seule et même chose. Pour se le représenter, on peut prendre le modèle thermo-dynamique qui est ici presque intégralement transposable. La température en physique est une notion localisée à l’endroit où on peut placer un thermomètre. Mais quand un ensemble physique est en équilibre thermique, on peut définir une température pour cet ensemble. De même nous avons vu que l’équilibre d'un gaz consistait en ce que, étant donnés la température et le volume du gaz, par exemple, une pression déterminée s’établissait dans tout le gaz. De même, en économie, les
quantités et les utilités étant données, une valeur d'échange
s'établit dans tout le marché.
Se Rat re
8) Celle détermination est un phénomène instantané. — L'étude sommaire de l’économie est un schéma en dehors du temps, comme est en dehors du temps une figure géométrique. Il est certain que le phénomène naturel d’une foire de province permet de faire cette première approximation. La foire dure un certain temps, par exemple une aprèsmidi. Mais le phénomène de marché n’est pas l’histoire des échanges qui s’y sont déroulés. Il a lieu effectivement dans les courts instants où les demandeurs et les offreurs prennent conscience de l'offre et de la demande effectives, c’est-à-dire de l’ensemble des quantités de marchandises et des dispositions à l'enchère.
Avant, il n’y à que des tâtonnements ; après, que des transactions matérielles. Nous supposons dans ce cas simple qu'aucun retardataire d’un lointain canton ne vienne changer les données par la suite.
Warras a souligné l'indépendance du temps dans le phénomène qu’ll étudie. « On peut voir, dit-il, sur les grands marchés les prix courants d'équilibre se déterminer en quelques minutes et des quantités considérables s’échanger en quelques heures. »
Et ces quelques minutes représentent une certaine durée parce que les échangeurs ne sont pas tous aussi renseignés, ni aussi bons et n’embrassent pas aussi bien et aussi vite les dispositions à l’enchère de leurs concurrents. C’est donc la conséquence de l'hypothèse de la concurrence parfaite de réduire ces quelques minutes à l'instant même, c'est-à-dire de sortir du temps le phénomène de marché, et de faire, en première approximation, son étude, comme celle d’un cercle, ou celle des conditions d'équilibre d’une balance ; c’est ce que Wazras appelle l’étude statique ou à un instant donné (Ab., 209).
Il sortira d’ailleurs de cette statique, en introduisant
Ro OOo 110 ÉQUILIBRE PHYSIQUE, BIOLOGIQUE, ÉCONOMIQUE
le temps, c’est-à-dire qu'il verra comment se transforme son modèle dans le temps : c’est ce qu'il appelle l'équilibre dynamique. Les termes ont eu du succès, bien qu’ils soient sans aucun sens : un équilibre est instantané ou bien l’on étudie (avec plus ou moins de raisons naturelles) une suite d’équilibres, différents au moins par l’époque.
Mais, pour qui a bien à l’esprit la notion instantanée de l’équilibre, il n’y a aucun inconvénient à employer les termes dont l’étymologie est trompeuse, mais qui sont. consacrés par l’usage.
B) Le mouvement et les variations
9) Le « mouvement » dont l'équilibre est un cas paritculier. — En physique, l’équilibre thermique s'oppose à une « variation » de chaleur dont il est la nullité, donc un cas particulier.
Ces mouvements ont pour conséquence de faire évanouir la notion de température de l’ensemble : ce ne sont donc pas des variations de la température de l’ensemble qui s’opposeraient à la fixité de cette température. Cette température ne varie pas : elle n’existe plus, elle ne peut plus être définie.
De même l'équilibre de détermination du marché parfait s'oppose à l’état indéterminé du marché imparfait. où les quantités échangées n'ayant pas de rapport commun d’un échange à l’autre, il n’est pas possible de déterminer une valeur d'échange pour l’ensemble du marché.
Aussi, en première approximation, l’économiste comme le physicien considèrent un système homogène, où valeur d'échange comme température sont définies ; en seconde approximation, ils étudient ces variations, c’est-à-dire un système où il y a plusieurs températures pour un même corps et des marchés où il y a plusieurs valeurs d'échange pour deux marchandises. Mais c’est seulement cette
SE RO ER LA NOTION D'ÉQUILIBRE CHEZ LÉON WALRAS lil
deuxième approximation qui leur permet de voir que le cas particulier auquel ils avaient limité leur étude sommaire était un équilibre, c’est-à-dire une constance, cas particulier de mouvement qu'elle leur révèle.
Toutes les simplifications comportent en elles-mêmes cette contradiction. Ainsi, la statique est un schéma simplifié de la mécanique en dehors du temps. Mais, en réalité, sa place dans la mécanique n’est comprise qu'après l'étude de la dynamique ; la dynamique étudie les mouvements entraînés par des forces et comme cas particulier trouve des équilibres. Comme la condition de ces équilibres, qui ne peuvent être bien appréciés qu’en dynamique, est simple, on les sépare pour faire une étude première de la mécanique qui est la statique. Mais, logiquement, la statique ne doit pas être étudiée la première. Cette inversion n’est pas grave en mécanique, parce que les phénomènes étudiés y sont intuitifs. De même l'étude du marché sans concurrence, dans le cas de la concurrence parfaite, est bien une première approximation, mais ce marché ne peut être considéré comme en équilibre que si on a une notion de mouvement, c’est-à-dire de l’économie avec concurrence imparfaite. Si donc Wazrras s'était limité dans sa première approximation, il n’aurait pu s’apercevoir qu'il était dans cet équilibre.
Wazras dit que l’on peut d'autant mieux agir en économie que l’on connaît mieux les conditions idéales de l’équilibre (A b., 242) et il ne voit pas qu'il s’est interdit de connaître les conditions parce qu’elles n’ont évidemment de sens que par rapport au non-équilibre dont il n’a pas la notion, s’étant en quelque sorte enfermé dans l'équilibre.
CRE 10) Les variations de l'équilibre. — A l’intérieur de cet équilibre, il restait néanmoins l'étude des variations de
l’équilibre, de même que le physicien étudie les déplacements de l'équilibre en supposant celui-ci toujours réalisé.
Wazras ne s’est pas privé de faire cette étude qu'il appelle « la loi des variations des prix d’équilibre ». Il l’a fait à propos du dégagement de la notion de valeur d'échange dans un marché de deux marchandises.
Il la fera à propos de généralisations successives de cette notion à des secteurs de plus en plus grands de l’économie.
Il ne semble pas s’apercevoir qu’il s’agit dans tous ses chapitres d’une seule et même loi toute simple et qui ressemble à la loi de variation de l’équilibre physique, parce qu'elle est logiquement incluse comme celle-ci dans la détermination de l’équilibre.
La valeur d'échange est déterminée quand sont données sur un marché les quantités de chaque marchandise et leur utilité pour chaque individu.
Si les données sont autres, la valeur d’échange sera autre aussi. Il y a donc une première manière de faire varier l'équilibre qui est une manière abstraite, virtuelle, comme la considération des positions voisines d’une figure géométrique. C’est le seul possible quand on étudie un phénomène abstrait figé dans le temps. Mais quand on étudie un phénomène naturel, on peut voir comment réellement varie l'équilibre si l’on considère des déterminations successives dans le temps.
Les physiciens envisagent cette variation réelle car la détermination des conditions de l'équilibre peut se faire pratiquement à chaque instant d’une manière légèrement différente ; on peut, en prenant des précautions, faire des déterminations successives, en n'étant pas trop pointilleux sur la continuité des phénomènes.
Wazras a conçu les mêmes déterminations successives. S'agissant d'opérations virtuelles, abstraites, il a parfaitement le droit de dire : « Si, au lieu d’être telle qu’elle est,
l'utilité (ou la quantité) était la plus grande, la valeur d'échange serait plus grande (ou plus petite..….). » Mais il semble qu’il ait considéré une succession réelle de déterminations, à l’image des physiciens. Il sort donc de son modèle instantané, mais comme il n’a pas étudié encore ce qui se passe au delà, il ne peut apprécier les précautions qu'il doit prendre hors du domaine où il s’est cantonné.
En raison de la contradiction théorique des notions de « variation » et « d'équilibre » déjà signalée en physique, la réalisation du déplacement d’un équilibre suppose des conditions particulières qui ne peuvent être connues que par l'étude du mouvement. En physique, la thermodynamique a précisé les conditions d’entropie, et la pratique a dégagé les conditions de lenteur nécessaires à la considération théorique d’un déplacement d’équilibre ou à sa réalisation pratique.
Mais, à sa première approximation, enfermé dans l’équilibre, WaLras ne peut connaître les conditions théoriques ou pratiques rHrqueélies à on peut parler de déplacement d'équilibre.
En supposant résolues ces difficultés, le déplacement de l’équilibre physique et le déplacement de l'équilibre économique présentent encore. d’autres différences qui débordent les développements de WaLras : le déplacement physique était réversible, car la physique n’a ni passé n1 mémoire. Le déplacement économique n’est pas réversible, car l'utilité est une notion psychologique qui ne revient jamais au même état. C’est ce que montrent par exemple les statistiques de François SIMIAND sur les conséquences des augmentations et des diminutions de salaires. En outre, le nombre des échanges d’un marché est relativement petit, même pour un marché mondial, à côté du nombre des molécules de gaz dans une enceinte, fût-elle d’un millimètre cube. Les lois de grands nombres y connaissent plus de fluctuations.
11) Les mouvements virtuels de Walras. — Les variations de l’équilibre pourraient être considérées comme virtuelles ou comme réelles selon que l’on considère le modèle instantané de l’équilibre walrassien ou que l’on en sorte ; d’une autre nature sont les démonstrations de WazLras qui font chercher au lecteur l'équilibre là où il n’est pas.
Les démonstrations de WaLrAs constituent sans aucun doute un raisonnement abstrait, hors du temps. Seulement elles prennent un petit air de mouvement, d'autant plus que Wazras se plaît à y considérer des positions d'équilibre stable ou instable ; on a beau les savoir n'être qu'entre grandeurs imaginaires, elles n’en troublent pas moins l'esprit.
En fait, WaLRAS, emprisonné dans l'équilibre n’en est pas sorti. Il n’a considéré à aucun moment un marché imparfait qui deviendrait parfait. Il a tout simplement procédé au raisonnement par l’absurde suivant :
19 L'expérience montre qu’il y a une valeur d'échange déterminée ;
2° Les calculs prouvent que, si il n’y a pas égalité entre offre et demande effective, il ne peut y avoir équilibre du marché (c’est-à-dire une valeur d'échange déterminée) ;
39 Comme il y a équilibre, il y a donc égalité entre la demande et l'offre effective.
Les hypothèses « absurdes » ne sont pas du tout celles d'un marché imparfait, qui n’ont pas lieu parce que le marché est parfait ; elles ne sont pas non plus les condi-
tions d’un établissement réel du marché, c’est-à-dire la fluctuation d’un marché qui commence : l'économie sommaire n'étudie pas le « démarrage » d’un marché. Il s'agit dans la démonstration de « tâtonnements préliminaires » en vue de l'établissement de l'équilibre « en principe » A5., 211), ce sont des hypothèses de marché parfait contlerant
en elles-mêmes des contradictions logiques. Un exemple le montre bien. WaLras dit : « Et dans telles conditions la valeur d’échange serait plus basse... » Mais nous avons vu que sur marché imparfait, il n’y a pas une valeur d'échange. Ce mouvement virtuel des raisonnements de Warras est un mouvement mécanique (1) où toutes les positions sont définies et c’est pourquoi d’ailleurs il permet de considérer des positions stables et instables.
Voilà donc ce qui jette un trouble sur la valeur de l'équilibre walrassien. Les deux équilibres : celui de la réalité et celui des démonstrations ne sont pas de même nature. Le premier en est une détermination au milieu du chaos. Le second est une position privilégiée parmi d’autres positions bien déterminées. Beaucoup de gens y . voient un équilibre abstrait entre des hypothèses abstraites — quelque chose comme une offre et une demande virtuelles — et WazLras est responsable de ces confusions successives entre le virtuel et le réel. I! réunit, en effet, la loi de variation des prix d'équilibre à la loi d'établissement de ces prix pour avoir la formule scientifique de l'offre et de la demande (Ab., 118). Or la loi d'établissement n’est qu'un raisonnement par l’absurde — alors que la loi de variation, qui peut également être virtuelle, est généralement comprise comme une variation réelle.
C) Conclusion
12) La nolion d'équilibre en économie. — Aussi faut-il considérer l’équilibre économique réel en se dégageant des. abstractions accumulées des démonstrations de WaALRAS et surtout de l’équilibre virtuel qui y prend place. Il faut pour cela tout simplement replacer le modèle de Wazras
(1) Rappelons que dans un mouvement mécanique les positions de mou-vement sont aussi bien définies que les positions d’équilibre.
dans la réalité, où il fait figure d'équilibre au milieu des mouvements, c’est-à-dire replacer l'Économie pure élémentaire de WaLras dans toute l’économie pure.
Au stade de l'échange de deux marchandises, l’image de l'équilibre d’un gaz est excellente (1), aussi faut-il bien la considérer avant qu’elle ne soit dépassée.
L'état de marché parfait est celui où tous les échanges font ressortir le même rapport entre les quantités échangées. Ce rapport peut alors définir une « valeur d'échange » pour l’ensemble du marché. Il y a équilibre.
Le déséquilibre existe quand on ne peut plus définir une « valeur d'échange » pour tout le marché, parce que les échanges partiels font ressortir des valeurs différentes.
C'est d’ailleurs l’état naturel des marchés un peu étendus, dès que les échanges sont suffisamment nombreux et comme en thermodynamique, l’équilibre est un état vers lequel on tend. Ce que dit d’ailleurs fort justement WaLras (Ab., 242) en définissant le marché permanent.
En physique la tendance à l’équilibre — notion qualitative — est précisée quantitativement par la tendance de l’entropie à être maximum.
Or ce mot même de maximum se rencontre sous la plume de WALRAS à propos de la satisfaction maximum des besoins. Et cette satisfaction maximum est effectivement une condition de l'équilibre. On est donc tenté de considérer l'équilibre économique comme un maximum, au même titre que l'équilibre d’un gaz. La satisfaction maximum des besoins Jouerait le rôle de l’entropie. |
Elle tendrait naturellement à se produire — comme le maximum d’entropie. Malheureusement la satisfaction se
(1) On a vu comme différence l’imperfection des unités « grandeurs » et «utilités » notamment l’irréversibilité de cette dernière et le nombre relativement petit d'échanges élémentaires dans un marché. Il faut ajouter que pour un gaz la pression, le volume et la température jouent desfôles symétriques, alors que, dans le modèle de Wazras, la quantité et l'utilité sont essentiellement des données et la valeur d'échange un résultat.
rattache à l'utilité, et l'utilité est une notion essentiellement subjective que l’on ne peut additionner d’un individu à l’autre comme on le fait pour l’entropie d’un élément à l’autre.