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III, — GÉNÉRALISATION DE LA NOTION D’ÉQUILIBRE

A) L’échange de plus de deux marchandises

14) Généralisation de la notion de la valeur d'échange. — L'équilibre étant la détermination possible d’une valeur d'échange dans tout un domaine économique, alors que logiquement cette valeur est une notion propre à un échange, la généralisation de la notion d'équilibre consistera à définir cette grandeur dans des domaines de plus en plus compliqués de Féconomie. Mais le principe restera Je même. ‘

Il ne s’agit donc plus de définir un nouveau concept, mais de voir comment WaLras s’y est pris pour retrouver par le calcul cette détermination grossièrement révélée par l’observation dans tout un système économique.

La première extension est celle de l’échange de plus de deux marchandises.

Comme WaLras réserve pour la fin sa théorie de la monnaie, afin de donner plus de généralité à ses démonstrations, 1l essaie de raisonner le plus longtemps possible sur des économies non monétaires. Il n’y a là en: principe rien de blämable, mais toute complication inutile risque d'entraîner des erreurs.

En effet, quand on généralise une étude théorique, il faut d’abord généraliser les définitions et les conditions de l'expérience, c’est-à-dire qu'il faut continuer à abstraire dans la même ligne d'idées. Sinon, les résultats obtenus ne sont pas faux (la fausseté ne peut résulter que d'une contradiction interne). Mais ils ne sont que la schématisation de Ja réalité suivant un principe différent des premiers sché-

mas. D'où l’absence d'harmonie et l’inutilité de la théorie.

Le premier point était de généraliser les conditions de la concurrence parfaite. Quand ces conditions sont des principes que l’on a soigneusement dégagés, il suffit de les appliquer au nouveau modèle plus complexe qui est formé d’un marché composé de plusieurs séries d'échange où l’on peut troquer deux à deux n'importe quelle POTRRESS contre n importe quelle autre.

Le principe de la concurrence parfaite est en effet l’information instantanée et les possibilités d’action intégrale et gratuite au profit d’échangeurs connaissant et recherchant leur maximum de satisfaction ; il implique dans un . tel modèle non seulement la possibilité de se substituer directement à un autre échangeur, mais évidemment celle de se substituer indirectement par l'arbitrage. Si l’homo œconomicus voulant du blé contre de l’avoine peut avoir plus de blé en passant par l’intermédiaire des carottes, il le fera. S’il ne le fait pas, c’est qu'il ne le peut pas ou ne le sait pas, mais alors la concurrence n’est pas parfaite.

Or Warras n’a pas généralisé ainsi, ou plutôt il n’a pas précisé, comme précédemment, les conditions de fonctionnement du marché. On retrouve bien des éléments dans la définition de la concurrence parfaite qu'il donne au milieu de ses calculs et qui confond pêle-mêle les hypothèses et les résultats :

« L’échange de plusieurs marchandises entre elles sur un marché régi par la libre concurrence est une opération par laquelle tous les porteurs, soit d’une, soit de plusieurs d’entre ces marchandises, soit de toutes, peuvent obtenir la plus grande satisfaction de leurs besoins compatibles avec cette condition que non seulement deux marchandises quelconques s’échangent l’une contre l’autre suivant une proportion commune et identique, mais que de plus ces deux marchandises s’échangent contre une troisième quel-

conque suivant deux proportions dont le rapport soit égal à la première » (Ab., 111).

Mais WaLras considère le marché de plusieurs marchandises comme la juxtaposition de plusieurs marchés de marchandises deux à deux et considère comme concurrence parfaite celle des marchés élémentaires même si ceux-ci ne sont pas arbitrés. Faute d’avoir dégagé les principes de la concurrence, il s’est contenté de plaquer dans le modèle plus compliqué sa description de la criée, sans voir qu'avec elle il n’aurait jamais que des marchés partiels parfaits et qu’il n’avait rien ajouté à l’ensemble.

Du point de vue pratique, l'hypothèse est ridicule : il est plus facile de faire un bon arbitrage que de réaliser une concurrence parfaite. WaLRaAs reconnaît lui-même que l'emploi de la monnaie assure pratiquement un excellent arbitrage (Ab., 112) alors qu’il n’assure pas la perfection de la concurrence.

En théorie, la généralisation naturelle de la concurrence parfaite conduit à une généralisation simple de l’équilibre ; l'absence de généralisation de la concurrence amène à une explication complexe de la réalité superposant un équilibre général à des équilibres partiels.

15) L'équilibre général. — Quand la concurrence est parfaite, arbitrage compris, on constate un fait remarquable : non seulement les quantités de chaque marchandise échangées l’une contre l’autre sont constantes, mais en rapportant toutes les marchandises à une même marchandise, les rapports d'échanges obtenus sont les mêmes, quelie que soit cette marchandise, à un coefficient multiplicateur près. On peut donc définir, à un coefficient près, une nouvelle grandeur : la valeur d'échange de chaque marchandise qui est la généralisation de la valeur d'échange de deux marchandises, et ceci dans tout le marché.

C’est évidemment l’arbitrage qui a rendu possible la

considération de cette valeur constante dans tout le domaine économique étudié.

L'équilibre est, ici encore, une détermination. Il n'est plus comparable à un modèle physique : il a trop de « dimensions ».

On peut cependant se figurer l'équilibre de N gaz (autant qu’il y a de marchandises), dans un ballon. La température et le volume étant déterminés il s'établit un équilibre qui permet de déterminer la pression partielle de chaque gaz. Encore est-ce une simple image. Toutes les propriétés de l'équilibre de la valeur d'échange de deux marchandises : variation, mouvement, etc., sont très simplement généralisées.

Et le schéma est encore ici exactement l'équilibre thermo-dynamique.

16) Les équilibres partiels de Walras. — Cependant WaLras a distingué, nous l’avons vu, dans les conditions de concurrence parfaite, l'arbitrage qui n’est pas réalisé. Il a donc, en fait, dans le modèle plus complexe, considéré un non-équilibre. Il est donc sorti de son équilibre dans lequel nous lui avons fait grief de s’être enfermé. Et alors, effectivement, l'équilibre général apparaît bien comme un cas particulier du mouvement, car le mouvement est étudié alors. Ce mouvement de l’ensemble, c’est-à-dire l’indétermination de la valeur d’échange dans tout le marché, est fait de variations des équilibres partiels, c’est-à-dire de déterminations de la valeur d'échange dans les marchés partiels. Mais le mouvement est une indétermination relative, car le nombre des inconnues est fini et c’est pourquoi Wazras s’y aventure. Au lieu de n valeurs déterminées, il a n(n — 1) rapports.

Mais, comme c’est par une mauvaise analyse des éléments de la concurrence que WaLras a occasionnellement parlé de mouvements, il n’a pas vu que cet état indé-

terminé est de même nature que celui où, par exemple, l'arbitrage est parfait, mais les marchés imparfaits. Dans l’un comme dans l’autre, on ne peut déterminer de valeurs d'échanges pour chaque marchandise. Et la détermination d’une valeur d'échange est liée à l’équilibre du marché.

« Il ne faut pas se faire illusion sur la portée de l’équilibre général walrassien, écrit M. No&aro (1) avec juste raison, c’est dans l'hypothèse exceptionnelle d’un marché de trocs l’équivalent de l’équilibre pur et simple, tel qu’il se réalise sur un marché normal où la monnaie est en usage. »

La réalité est encore plus simple. Le terme général s'applique au marché dans lequel WaLras a découpé artificiellement des petits marchés partiels, et non à l’équilibre.

Celui-ci est unique : c’est la détermination de la valeur d'échange qui peut avoir lieu dans les marchés de plus en plus généraux quand les conditions de la concurrence parfaite sont assurées dans l’ensemble du marché.

B) Le marché des services et la production

17) La généralisation de la valeur d'échange. — Dans une section consacrée à la production, WaLRras généralise la détermination de la valeur d'échange à un ensemble composé du marché des services et du marché des produits, sous le nom d'équilibre de la production :

« L'état d'équilibre de la production, dit-il, contient implicitement celui de l'échange » et il énonce trois conditions à cet équilibre dont deux sont relatives à l'échange de services et le troisième relatif à l'équilibre de la production (4b., 153).

Les conditions étant nettement distinctes, il vaut mieux diviser la difficulté en étudiant les deux phénomènes.

Le marché des services et le marché des produits sont.

(1) NoGaro, Le Développement de la pensée économique.

comparables à deux vases reliés entre eux. On a déterminé une grandeur {la pression par exemple) dans le premier vase qui est donc en équilibre relativement à cette grandeur. Pour déterminer une pression pour l’ensemble, on peut déterminer une pression pour ce second vase et montrer que les deux vases ont même pression.

C'est de cette manière que nous analyserons la généralisation de WaLraAs à la section production.

18) L'équilibre sur le marché des services. — A priori, le marché des services s’analyse exactement comme le marché des produits. C’est d’ailleurs la raison d’être de l’extension du terme « marché », à des opérations nouvelles. Il s’agit d'échanges entre contractants venus chacun avec des dispositions à l’enchère. Ce sont donc encore les quantités et les utilités qui, étant données, déterminent une valeur d'échange dans un régime de concurrence parfaite.

Cependant, la nature de la grandeur « quantité » de services apporte un élément nouveau sur lequel WaLRas n’a pas insisté et qui est néanmoins fondamental pour la construction de son schéma. |

Un service est le produit de l’utilisation d’un capital {capital fabriqué, terre ou capital humain). Et l’utilisation est une notion qui fait intervenir le temps. Ce qui s’échange contre une marchandise c’est le service d’un capital pendant un certain temps.

A l'instant précis où l’on considère l’économie, il existe une quantité donnée de marchandises, mais il n'existe pas de quantités de services. « Dix mille travailleurs » est un terme qui n’a pas d'épaisseur. Il faut dire par exemple 10.000 journées de travailleurs.

L'on pourrait croire que, les services se louant par un certain temps, il suffise de considérer ces marchés où se

louent les temps de services. Mais cette considération serait encore plus contraire au modèle de WaLras; la libre concurrence suppose que l’on puisse reprendre son engagement pour le porter ailleurs, et en outre cette considération de services futurs serait encore plus contraire à l’instantanéité.

Le schéma de Wazras exige que l’on ne considère que les services effectués à l’instant considéré.

Il faut donc bien lui donner une certaine épaisseur, et il faudra abandonner l’idée d’instantanéité pour celle d’un court espace de temps « pendant lequel il n’y aura pas de changement dans les données du problème » (Ab., 210).

19) L'entrepreneur. — Une valeur d'échange est donc déterminée d’une part, dans le marché des services et d’autre part dans le marché des produits.

Ces deux marchés sont en communication par le phénomène de fabrication ou de production. Celui-ci est le fait d’un individu qui se propose de réaliser cette production : l'entrepreneur. Il nous faut donc schématiser le rôle de l’entrepreneur dans le modèle de Wazras. Ce rôle a été l’objet de nombreuses confusions dans l’histoire de la science économique.

L'École anglaise avait toujours confondu le rôle de l'entrepreneur avec celui du capitaliste, sous prétexte que les entrepreneurs étaient en pratique également des capitalistes. À la suite de J. B. Say, WaLras dissipa cette confusion. Mais, comme la plupart des économistes, il prête encore deux rôles distincts à l’entrepreneur *l’intermédiaire entre les servites et les produits, et l’intermédiaire entre le capital et les services de ce même capital. Ces deux rôles sont certes souvent réunis en pratique sur la même tête : notre distinction revient à supposer qu'un

(ou plusieurs) individus possède le fond de l’entreprise et le loue à un second individu, dont le rôle est de fabriquer au jour le jour. Il semble que WaLras eût dû séparer le premier rôle du second. Ce dernier répond exactement à la fonction étudiée : mettre en communication le marché des services et le marché des produits. En fait, cette communication est assez bien réalisée par les ‘ateliers autonomes de certaines usines modernes à comptabilité décentralisée (1) (Chaussures Bat’a).

C'est donc l'étude de cette communication qui va permettre la seconde généralisation de l'équilibre, c’est-àdire une extension du domaine où la valeur d'échange est définie.

Cette extension est simple : nous avons défini d’une part une valeur d’échange sur le marché des produits, de l’autre sur le marché des services. Il faut maintenant mettre les deux marchés en communication et définir une seule valeur pour les deux.

C’est comme si l’on avait défini la pression de deux gaz contenus dans deux ballons et que l’on mette ces deux ballons en communication. Pour dire que l’ensemble a une pression définie, il faut que l’intercommunication soit établie. Et l’image serait encore plus juste si chaque ballon contenait un grand nombre de gaz ; la pression partielle de chacun de ces deux gaz devrait donc être de même définie.

20) Les coefficients de fabrication. — Bien entendu, même réduit à ce rôle de fabricant, l'entrepreneur va encore être schématisé, pour être intégré au modèle sim-

(1) Autrement dit une entréprise théorique n’a pas de capital. Le progrès de Wazras sur les Anglais est de ne pas faire de l'entrepreneur le propriétaire du capital-monnaie. Mais WaLras a laissé à l'entrepreneur le soin de transformer en outillage les fonds empruntés. C’est ce rôle — qui n’a rien à voir avec le pont jeté entre le marché des services et celui des produits.

plifié de Wazras. En particulier, la fabrication va être instantanée.

Notre fabrication schématique instantanée pourra alors être définie par des coefficients de fabrication. C’est-à-dire les « quantités respectives de chacun des services producteurs qui entrent dans la confection d’une unité de chacun des produits » (Ab., 166). |

Mais il faut que ces coefficients soient les mêmes pour chaque producteur de manière à pouvoir être définis pour l’ensemble- de la transformation. Il en sera ainsi Si la concurrence règne d’une part sur les deux marchés, d’autre part entre les fabricants. C’est d’ailleurs ce qu’écrit WaALRAS — en traitant ensemble la production et le marché des services — et en. définissant suivant son habitude curieuse la concurrence par ses résultats : « La production, sur un marché régi par la libre concurrence est une opération par laquelle les services peuvent se CORNE en produits de la nature et de la quantité propres à donner la plus grande satisfaction possible des besoins, dans les limites de cette double condition que chaque service comme chaque produit n’ait qu'un seul prix sur ie marché et que le prix de vente des produits soit égal à leur prix de revient en services » (A b., 174).

Mais on suppose que la concurrence joue sans frais, ce qui est beaucoup moins près de la réalité pour la concurrence entre producteurs où il faut changer la fabrication

changer de comptoir. Ceci nous ést d’ailleurs égal pôur le moment puisque notre fabricant instantané loue des machines d’une manière instantanée : nous avons reporté à la location de machine la difficulté, c’est-à-dire la différence un peu trop grande du schéma et de la réalité.

Telle est la schématisation du « producteur » dans le modèle walrassien, la distinction des deux rôles de l’entrepreneur étant toutefois moins nette que nous ne l’indiquons.

Or, la communication est facile à se représenter. L’entrepreneur est un demandeur sur le marché des services eb un offrant sur le marché des produits.

Étant donné les coefficients de fabrication, c’est-à-dire l’état de progrès technique, l'entrepreneur joue le rôle de répercuter exactement sur la demande de produits (par le truchement de son offre de produits) l’imfluence qu'il reçoit de l'offre des services (par le truchement de sa demande de services), ce que WaLras exprime en disant que la valeur (ou prix) des produits doit être égale à la valeur des services (ou prix de revient).

Ces deux intermédiaires (prix de vente et de revient) n’ont pas d'influence propre, telle une membrane de caoutchouc entre deux vases dont la pression est égale sur les deux faces ; ils transmettent simplement l'influence de l'offre de services sur la demande de produits qui sont les seules données du modèle théorique (où la concurrence de la production est parfaite) déterminant la valeur d'échange de chaque produit ou service.

Le rôle de producteur, dans le schéma instantané, n’est donc pas joué par les quantités qu’il produit. Celles-ci sont nulles dans un modèle parfaitement instantané et, dans le modèle « épais » d’un court espace de temps, doivent être absolument négligeables devant les quantités existantes.

C’est par les rapports que les coefficients de production établissent entre les marchés et non par l'influence du débit de la production que s’égalisent, dans le schéma instantané de l'équilibre de Wazras, le prix de vente et le prix de revient.

C) La capitalisation

21) Le taux de revenu. — L'équilibre paraît général, c’est-à-dire que WaLras a analysé comment une valeur d'échange pourrait se déterminer dans tout le système économique. |

Cependant, il y a encore une « communication » entre services et produits qui a été négligée jusqu'ici.

Les services sont l’utilisation de capitaux qui ont, par ailleurs, une valeur d’échange sur le marché des produits. WaLras en excepte pudiquement le capital humain, qui n’a pas toujours fait exception.

Cette valeur peut avoir également une origine propre : une vache a une valeur pour sa viande et pour sa production de lait.

Mais en général, la valeur d’échange d’un capital provient de la valeur d'échange des services qu’il permet

. d'obtenir. Il y a donc une dépendance entre ces deux valeurs : c’est le phénomène de la capitalisation. Cette dépendance peut s'exprimer par leur rapport que WaALRAs appelle taux de revenu (Ab., 184).

Mais ce rapport n’est un nombre absolu que si les deux grandeurs comparées ont même dimension, c’est-àdire même épaisseur. On ne peut donc parler de taux de revenu que dans le modèle ayant une durée suffisante. Le taux de revenu est alors le rapport de la valeur d'échange du service pendant la durée, épaisseur du modèle et la valeur d'échange instantanée du capital.

22) L'erreur de Walras. — Or, le taux de revenu net est un phénomène pratiquement instantané, c’est-à-dire se produisant dans un modèle aussi peu épais que l’on voudra, de manière à ce que les quantités produites et consommées n’influent pas sur les offres et demandes en présence. Autrement dit il n’en faut pas chercher l’origine dans la consommation ou la production effective, donc dans l’épargne, dont l'effet doit être négligeable dans l’épaisseur de temps considéré.

Cest pourtant ce qu'a tenté de faire WaLras en déterminant le taux de revenu par la quantité de numéraire qui s'offre pour acheter des capitaux neufs et celle demandée en échange de capitaux neufs.

Il élimine l’action de tous les capitaux existants, infiniment plus grande que celle des capitaux neufs pendant un court espace de temps, et ne considère que les capitaux neufs. En l'absence de toute fabrication de capitaux neufs le taux de revenu existerait quand même. Tel est le prix de vente des terres au Moyen-Age.

L'erreur serait lourde, surtout pour quelqu'un qui se targue d’être mathématicien, d'éliminer dans un modèle momentané la partie principale et de ne considérer que . l’action différentielle de son accroissement. Et pourtant, il n'y a guère espoir que WaLras soit sorti du modèle instantané puisqu'il définit encore la concurrence en cette matière comme destinée à procurer l'utilité maxima (4b., 201). Et l'utilité est une notion instantanée.

Non seulement WaLras aurait abondonné l’instantanéité de son modèle, mais il aurait également renoncé à le construire « en nature » puisque les deux éléments de l'équilibre qu’il propose font intervenir des quantités de numéraires avant qu’il n’ait traité la monnaie.

Et pourtant, il aurait eu le droit dans ce cas de raisonner sans monnaie puisque, sans celle-ci, des services échelonnés dans le temps ont néanmoins une valeur d’échange immédiate.

23) La délermination naturelle du taux de revenu. — Il ne faut donc pas accepter l’abdication de WaLras, mais se montrant plus walrassien qué lui, compléter l'harmonie de sa théorie de l’équilibre en définissant le phénomène de la capitalisation que l’expérience nous montre instantané et sans monnaie dans un système où la quantité et l’utilité pour chacune des richesses sociales sont les données.

Pour cela, il n’y a qu’à regarder de quoi il s’agit.

Le taux du revenu est le rapport entre la valeur d’échange d’un service pendant le temps très court où fonc-

tionne le modèle et la valeur du capital, c’est-à-dire la valeur qu’a l’ensemble des services à recevoir dans l’avenir de ce capital.

Si petite que soit l'épaisseur de temps du modèle, ce taux est défini, et se troüve être de même ordre de grandeur qu'elle. C’est donc un rapport entre valeur d'échange, constituant lui même une valeur d'échange. Il n’y a donc : qu’à analyser tout simplement le marché où ces deux utilisations s’échangent.

Là encore, il faut schématiser car, en pratique, tous les capitaux ne sont pas perpétuellement utilisables. WaLras a considéré fort justement une marchandise consistant en un revenu net perpétuel (1) (Ab., 193). Nous ferons à peu près la même hypothèse en considérant qu’un capital consiste dans la disposition perpétuelle d’un service, toujours égal à lui-même en nature.

Le taux de revenu est le rapport des prix en économie monétaire. Dans le modèle simplifié de Wazras c’eût dû être le taux d’échange entre des services effectifs pendant la petite épaisseur de temps et la promesse de services futurs que représente la propriété du capital.

C’est en une journée l'échange d’un bac contre le service de mille traversées (qui seraient faites sans pilote).

La seule difficulté à se représenter cet échange pur vient de ce qu’il faut beaucoup de services pour balancer le capital dans un modèle très peu épais. La difficulté disparaîtrait dans un modèle plus large. C’est dans un modèle d’une année l’échange d’un pommier contre une quantité de pommes égale à cinq fois sa récolte.

Aussi, malgré son épaisseur, cet exemple est His

suggestif, Nous supposerons donc un marché où l’on échange des pommiers contre des pommes et que les pommiers

(1) Nous n’insisterons pas sur la différence entre le revenu net et le revenu brut, aujourd’hui classique, mais qu’il y avait quelque mérite à dégager à l’époque (Ab., 183).

sont tous les mêmes, pour rapprocher notre ‘récolte du revenu schématique.

Il n’y a plus, pour être dans le strict esprit walrassien, qu'à analyser les utilités et les quantités qui s’échangent et à généraliser au cas de plusieurs marchandises.

Chacun des échangeurs vient au marché des pommiers contre des pommes avec des dispositions à l'enchère en pommes et en pommiers, c’est-à-dire en pommes actuelles et en pommes futures.

Toute enchère suppose de sa part un choix, c’est-à-dire une comparaison d’ubililés immédiates. Il ne faut donc pas dire que les échangeurs troquent une utilité immédiate contre une utilité future, qu'ils ne connaissent pas et dont la comparaison avec une utilité immédiate n’a pas de sens.

En réalité, l’échange compare deux utilités immédiates : la possession de pommes et l’espérance de la possession future de pommes.

Le taux de revenu net d’un service est donc la conséquence de l’équilibre d’un marché où s’échangent des biens tangibles contre des promesses.

24) L'égalité des taux de revenus. — L'expérience montre que pratiquement le taux de revenu net est le même pour toutes les marchandises. On peut expliquer ce résultat dans le cadre d’une concurrence parfaite des échanges et dans la certitude d’une concurrence parfaite dans l'avenir.

Si, en effet, sur le marché des poires (ou des locomotives ou des gilets de laine) le taux de revenu était différent, l’homo oeconomicus, base du modèle walrassien, pourrait faire l’arbitrage suivant : changer ses pommes contre des poires, au marché normal, puis ses poires contre des ‘ espérances de poires (c’est-à-dire des poiriers) et se réserver de changer dans l’avenir des poires contre des pommes.

Mais ces échanges successifs ne seront possibles que si la concurrence est garantie pour l'avenir et si la valeur

d'échange poires contre pommes n’a, dès maintenant, pas plus de chances de varier dans un sens que dans l’autre.

Cette dernière condition montre que ce n’est pas le taux de revenu en nature, mais en valeur qui est constant.

L'arbitrage est donc réalisé par des gens qui achètent des capitaux uniquement pour en bénéficier des services. Or, c’est précisément la deuxième fonction de l’entrepreneur que nous avons dissociée de la fabrication et que nous retrouvons ici ; celle qu’il accomplit en achetant son outillage pour en obtenir des services et en empruntant à cet effet : il arbitre les taux de revenu de l’outillage et de la monnaie {la deuxième fonction étant de transformer ces services en produits).

Or c’est cet arbitrage qui prend la part prépondérante dans une économie monétaire, car les qualités de la monnaie Jui donnent un rôle particulièrement important dans l’échange de biens actuels contre l’espérance de biens futurs.

Ainsi, nous servant des outils mêmes de WaLnras, les utilités et les quantités, nous avons reconstruit la troisième relation entre les valeurs d’échange des richesses sociales : les capitaux et les services. WAaLRAS n'avait pas suffisamment analysé l'utilité, base de son modèle. L’ensemble de ce qui est utile à un homme se compose pourtant de choses tangibles et d'assurances sur l’avenir.

Et nous avons même pu trouver ainsi la condition supplémentaire que cette dernière relation impose au schéma : la certitude d’une concurrence parfaite dans l’avenir.

Ainsi est parachevé le modèle walrassien, instantané, sans monnaie.

C) La monnaie

29) Définition de la monnaie. — Alors, dans ce modèle construit sans elle, WaLras introduit la monnaie. Il

définit la monnaie d’une manière très large, remarquable pour l’époque, en comprenant sous ce terme non seulement les métaux précieux et les billets, mais aussi la monnaie bancaire. Il ne dépasse pas cependant la notion de la monnaie reconnue officiellement comme telle (1).

Il analyse parfaitement les trois rôles d’une monnaie qui est un étalon, un instrument de circulation et un instrument d'épargne (Ab., 212). Il distingue également le rôle de marchandise dû à l'utilité intrinsèque du métal que peut jouer en outre la monnaie. Celui-ci a déjà place dans le modèle. ’,

Du rôle d’étalon, il n’y a rien à dire car il est en dehors du domaine de l'échange. Le problème est donc d'intégrer dans le schéma un nouvel élément, instrument de circulation et d'épargne, donc de trouver l'utilité pour leurs détenleurs des quantités de monnaie utilisées en tant que telles.

26) Introduction de la monnaie dans le schéma de l’économie. — L'économie avait pu être schématisée sans monnaie. Or, l'expérience montre que la plupart des économies sont monétaires. Il faut donc modifier le schéma, le compléter pour être plus près de la réalité.

Cette opération, qui est courante en matière d’hypothèses scientifiques, paraît néanmoins gêner WALRAS qui tente de la justifier en supposant un processus réel de «tâtonnements préliminaires en vue de l'établissement de l'équilibre de principe, au moyen de bons », suivi par la « phase statique de l'établissement effectif ab ovo de l’équilibre de la production sans changement des données du problème » (Ab., 211).

(1) Nous mettons cette limite, car WALRAS ne va pas jusqu'à considérer comme monnaie toute marchandise présentant des caractères de liquidité, ou de facilité de conservation et de manutention.

Il est inutile d’envisager une réalisation pratique, d’ailleurs irréalisable correspondant à la mise au point d’une hypothèse scientifique. Il faut le dire, parce que tout le paragraphe incriminé obscurcit, en vue de ce tour de force, le schéma avec monnaie qui n’est pourtant que le « mécanisme de la circulation envisagée au point de vue statique, comme les mécanismes de l’échange de la production et de la capitalisation » (4b., 210).

WaLras complète son schéma en partant d’une réflexion fort juste : « Dans une société en marche, un consommateur, propriétaire foncier, travailleur ou capitaliste, sait très approximativement à tout instant donné (1). quelle encaisse il doit avoir pour rétablir les approvisionnements.…. acheter des produits. attendre des échéances » (4b., 210).

Il ne tire pas malheureusement la conclusion d’une réflexion si bien venue et si bien placée : à savoir que la monnaie présente en elle-même une utilité pour toutes les catégories d'individus énumérées. Cette utilité lui vient de ses qualités : liquidité, conservabilité, transportabihté.

Il n’était pourtant pas loin du but : il aurait retrouvé toutes les caractéristiques d’une richesse sociale en précisant que la monnaie présente, à un instant donné, une utilité et une quantité déterminées pour un individu donné, ce qui détermine sa valeur d'échange (2) par le même

(1) En même temps, WaLras introduit les approvisionnements en nature dans le schéma. Mais il faut remarquer avec juste raison que ceci revient à changer les coefficients de fabrication. Il ne dit toutefois pas que cela augmente l’imperfection de la concurrence entre les fabricants. Nous n'’insisterons pas plus que lui sur ce point secondaire.

(2) S'il s’agit d’un métal précieux, son utilité en tant que métal intervient ‘également ainsi que son prix de revient. Ce dernier n'intervient pas pour la monnaie fiduciaire : il est remplacé par les conditions d'émission qui interviennent, comme la production, d’une manière potentielle. De même, l'utilité de la possession actuelle et l'utilité de l'espérance de la possession future de la monnaie peuvent s’échanger en déterminant le taux de revenu de la monnaie. Nous avons vu comment celui-ci était arbitré avec les taux de revenu

des marchandises par les gens qui empruntaient pour acheter du capitalmatière.

mécanisme de l'offre et de la demande que les autres richesses sociales.

L'introduction de cette nouvelle richesse ne change en rien le modèle simplifié.

En outre, ses propriétés permettent plus facilement la réalisation de l’arbitrage entre les échanges de deux marchandises, c’est-à-dire contribuent à l'établissement d’un meilleur régime de concurrence (Ab., 112).

27) La théorie quantitative. — L’utilité et la qantile d’une richesse sociale étant données pour chacun de ses détenteurs, sa valeur d'échange est déterminée. Mais on ne sait pas quelle est cette détermination. On sait seulement qu’elle existe. Il faudrait, pour la calculer, connaître toutes les dispositions à l’enchère des individus.

Autrement dit, WaLras a démontré que le modèle réduit existait, mais il n’en a pas calculé les dimensions.

C'était assez gênant pour la monnaie, car tous les économistes connaissaient la théorie quantitative, soit pour la soutenir, soit pour la combattre.

Wazras s’est prononcé en faveur de la théorie quantitative, ce qui est assez curieux a priori, pour l’introducteur de l’utilité en économie. C’est peut-être pour cette raison qu'il n’a pas ‘osé énoncer les conséquences immédiates de son analyse profonde de Futilité de la monnaie pour chaque individu.

En tout cas, il démontre que la quantité totale de la monnaie est inversement proportionnelle à la valeur d'échange. Il néglige donc la répartition de Ia monnaie entre les individus et la manière dont l’utilité de la monnaie varie pour chaque individu.

L’utilité, n'étant définie que pour un seul individu, ne se prête pas à une loi d'ensemble et c’est pourquoi

ET OGg d ( 136 ÉQUILIBRE PHYSIQUE, BIOLOGIQUE, ÉCONOMIQUE

Wazras a cherché à l’éliminer. Il eût pu l’avouer franchement ; alors, l'analyse si profonde des qualités des richesses sociales qu'il avait faite précédemment, eût donc montré à WaLzras, s’il s’en était souvenu, LE limites d'applications de la ele quantitative.

28) L'équilibre des changes. — L'introduction de la monnaie dans le schéma économique a, comme inconvénient, d’en restreindre la validité au territoire où la monnaie est en vigueur.

Cependant, le monde constituait à l’époque de WaLras un ensemble économique où la concurrence était relativement assurée malgré l'existence de monnaies différentes. Il fallait donc remédier à l'inconvénient signalé en jetant entre les différents systèmes monétaires un pont qui permît la détermination unique d’une valeur d’échange de toutes les richesses sociales, valable dans tous les pays : c’est l’objet de la théorie des changes.

Cette théorie a ses lettres de noblesse en matière d’équilibre économique qui fut évoqué par HuME à son propos dès le xvrire siècle.

Mais il s’agit d’un équilibre fort différent. On en connaît la teneur sous sa forme actuelle : oscillation entre les gold-points, transport d’or aux gold-points, changes erratiques quand la réserve de métal est épuisée.

En fait, le schéma de WaLras ne devrait pas connaître de gold-points, c’est encore une chose curieuse qu'il ne l'ait pas remarqué lui-même.

En effet, la concurrence parfaite suppose nuls les frais de transports dans le domaine où elle est réalisée. WALRaAs, là encore, n’a soufflé mot de la question, par son analyse insuffisante des conditions de la concurrence : celles-ci, nous l’avons vu, comprennent pour l'échangeur la possi-

bilité de se substituer à toute autre immédiatement et sans frais.

C’est aux frais des transports d’or qu'est due l'existence d’un intervalle déjà « erratique » entre les gold-points. Toute la théorie du change est donc, en fait, un morceau de l’économie à concurrence imparfaite, hors du modèle walrassien.

E) Vue d’ensemble sur l’économie statique

29) Nous avons fini l’étude de l'équilibre instantané de Wazras. Nous avons dû, pour cela, refaire une liaison qui était mal faite : celle de la capitalisation.

Il reste maintenant à préciser la nature et la portée de cet équilibre.

Il s’agit d’une schématisation de la vie économique telle que la valeur d’échange de chaque richesse sociale soit exactement déterminée à un instant donné.

Cette schématisation comporte pour les échanges une information instantanée et parfaite, et une possibilité matérielle pour les échangeurs, par ailleurs soucieux au maximum de leur intérêt et capables de l’apprécier, de se substituer sans frais et instantanément les uns aux autres ; elle implique une production instantanée et la possibilité pour les producteurs de réaliser sans frais, les mêmes perfectionnements techniques que leurs concurrents. Elle ne tolère aucun engagement à temps pour les fournisseurs de services.

Enfin, nous l’avons vu, cette concurrence doit être estimée durable.

L’instant considéré doit avoir une certaine « épaisseur de temps » pour que les services qui y sont fournis soient de la même dimension que des marchandises, mais non pas trop, pour que l'utilité, notion instantanée, puisse ne pas perdre toute signification et pour que la production et

la consommation ne changent pas sensiblement la quantité de richesses sociales existantes.

Dans ce cas, alors, une valeur d'échange est déterminée, rigoureusement pour chaque richesse sociale dans tout l’ensemble considéré, pour chacune des valeurs données de ‘la quantité et de l'utilité pour chaque individu des marchandises ou des possibilités de services détenues par Jui.

Cette homogénéisation de la valeur d'échange dans tout l’ensemble se fait par l’échange de marchandises, de services ou d’espérances de marchandises entre eux, et par l'existence (mais non le débit) de la production.

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