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I. — LES ÉLÉMENTS D’UNE VUE SCHÉMATIQUE INSTANTANÉE DE L'ÉCONOMIE

A) Le principe de la schématisation

1) Successeur de Léon Walras dans la chaire d’Économie Politique et Sociale de l’Université de Lausanne, Vilfredo PARETO a repris dans son enseignement (1) les trois apports principaux de son prédécesseur à la science économique : la méthode mathématique, la considération de l’utilité comme une des causes de la valeur et la notion de l’équilibre.

Mais il ne s’est pas contenté de reprendre la théorie de Wazras. Il l’a présentée d’une manière toute personnelle et a particulièrement insisté sur son rapport avec la réalité, de telle sorte qu'il a souvent l'air d’avoir fait œuvre originale. ;

C’est dans la notion qn'il se fait de l'équilibre qu'il est à la fois le plus loin et le plus près de Wazras. Il est éloigné de son maître en ce sens qu’il aborde le problème d’une

(1) En fait ce n’est pas à son cours, professé dès 1896 que se rapportent les citations faites dans ce chapitre, mais au Manuel d’ Économie politique, 2° édit. de la traduction française chez Grarp, qui est postérieure. PARETO, mort en 1923, a eu le temps de mettre au point sa théorie qui est donc étudiée dans son dernier état. Les citations seront simplement indiquées par le numéro du chapitre, en chiffre romain et celui du paragraphe en chiffre arabe. Exemple : (III, 19).

manière tout à fait opposée et semble s'attacher à une absence de mouvement différente de celle de Wazras. Il en est très près parce qu’il finit dans quelques pages rares, mais les plus importantes à ce sujet ([IT, 196 à 228), par abandonner son mode d’exposition qui n'est pas susceptible de généralisation et remplacer discrètement, mais incontestablement, son schéma inutilisable par celui de WaLras. Il n’y a donc pas comme on l’a dit un équilibre « walrasso-parétien ». [1 n’y a qu'un modèle walrassien de l’équilibre dont WaLras n’a pas explicité toute la portée, ayant été attiré par la notion mécanique de l’équilibre qu'il a en fait largement dépassé pour arriver à la notion plus HU et plus riche d’équilibre de détermination. PaRETO n’a pas su voir le fond de l’équilibre de Wazrras et n’a retenu que la forme. C’est pourquoi il a eu une notion étriquée, mécanique, de l'équilibre, pour laquelle il a construit toute une imagerie cocasse, apparentée à la topographie et qu'il lui à fallu abandonner quand il a abordé le problème de l'équilibre dans toute son ampleur.

2) La logique de Parelo. — A la suite de WaLRas, Pargro étudie spécialement l'équilibre, et plus spécialement l’équilibre instantané, de telle sorte que son étude de la science économique constitue précisément l'étude de l’équilibre, et non l’étude de tous les phénomènes écomomiques. Mais PARETO, et c’est sa seule initiative par rapport à WaLras, s’est beaucoup mieux rendu compte de la limitation qu'il apportait au champ de ses recherches et a souvent précisé avec beaucoup de bonheur la place de son étude élémentaire de l’économie par rapport à une étude plus poussée.

PareTo possède en effet une logique beaucoup plus serrée que celle de WaLras. Il place exactement la science économique parmi les sciences sociales et celles-ci parmi l’ensemble des sciences. Il a profité non seulement de la

pensée scientifique qu'avait négligée WaLras, mais aussi des progrès de celle-ci depuis 1870, et connaît les travaux récents sur la méthode et les limites des sciences, notam-ment ceux d'Henri Poincaré.

Aussi le premier chapitre du Manuel est-il une introduction méthodologique tout à fait orthodoxe, qu’il n’est pas inutile de résumer très brièvement pour montrer comment PaRETo situait, et situait bien, la place de l’équilibre économique dans l’économie.

La science est l'étude des uniformités ou lois, et la. science des actions humaines doit rechercher les uniformités de ces actions ; l’économie doit donc rechercher les uniformités économiques, c’est-à-dire des lois économiques (1, 4). Ce mot ne doit d’ailleurs pas évoquer des. formules mathématiques (bien que l’œuvre de PArErTo, précisément, puisse prêter à cette confusion) ; la seule description historique ou monographique d’un phénomène économique est nécessairement une schématisation. Elle suppose en effet que l’on néglige certains détails, donc que l’on sait que ceux-ci n’ont pas de valeur par rapport à une certaine uniformité (1). Autrement dit, distinguer Fimportant du secondaire est déjà une induction. Les. historiens et les auteurs de monographie prennent des lois sociales comme base de leurs travaux, même s'ils s’en défendent (1, 6). D'ailleurs la conformation de notre esprit et la faiblesse de nos méthodes d’observation ne. nous permettent pas de considérer les phénomènes dans leur: ensemble : nous sommes obligés d’en étudier d’abord certains aspects fragmentaires. Au lieu de lois générales qui nous restent ainsi inconnues dans leur complexité

(1) PArETO donne l’excellent exemple des semailles (malgré qu'il ne s'agisse : point d’un fait social) : l'important est, par exemple, que l’on sème après avoir : labouré et non avant. Le secondaire est que le semeur a les cheveux rouges ou noirs. La simple description, qui mentionne le premier fait et néglige le second, apprécie ce qui est constant et ce qui ne l’est pas.

apparente, nous dégageons des lois partielles qui nous paraissent plus simples et dont les effets se croisent ou se superposent.

Toute étude scientifique doit donc détacher certains phénomènes de l’ensemble étudié, c’est-à-dire poser a priori certaines conditions dans lesquelles une théorie sera bâtie. Il n’y a d’autre critère pour choisir ces conditions que la simplicité de leur résultat et l’accord de ceux-ci avec les faits (I, 11).

Les théories n’ont donc aucune valeur en elles-mêmes si ce n’est leur simplicité ou leur élégance ; mais une suite de théories successives permet de s’approcher de plus en plus de la réalité par des approximations successives (I, 15) (1).

Par ces considérations, PARETO précise la valeur et le domaine d’application de la construction théorique qu'il se propose d’édifier : il va, par un certain nombre d’hypothèses, remplacer la réalité jusqu’à ce qu'il trouve des lois très simples. Le schéma ainsi constitué est en quelque sorte un modèle simplifié des activités économiques. Après quoi il restera à étudier celles-ci d’une manière plus approchée en partant du modèle simplifié, c’est-à-dire à trouver des lois dans les différences entre le modèle et la réalité. Cette seconde approche de la réalité fera l’objet d’une théorie complémentaire de la part d’autres savants quand l'étude élémentaire proposée par PARETO sera admise par tous et quand on disposera d'éléments d’observation plus nombreux. Il y aura ainsi une seconde, une troisième, etc théories, toutes de même nature (2) et se pérfectionnant successivement.

(1) Dans le courant du Manuel (IV, 31), PARETO oppose mécanique céleste et économie. II fait erreur en ce qui concerne la mécanique céleste dans laquelle Papproximation est de même nature que dans les autres sciences. Il n’y a qu’une différence de degré. Mais cela n'’affecte en rien sa conception tout à fait correcte de la théorie économique.

(2) PARETO n’a pas entièrement saisi l'identité du travail de la pensée dans les {héories successives. Il garde de WaLras la mauvaise appellation d’ « éco-

3) La place de l’économie parmi les sciences. — Pour savoir quelles abstractions il doit faire et quelles schématisations effectuer, PARETO replace l’économie dans son groupe scientifique qui est celui des sciences sociales, à une vaste étude desquelles il consacre le long chapitre IT de son Manuel. Cette excellente innovation par rapport à Wazras, dont l'étude présente en cette matière son point le plus faible, donne grand espoir au lecteur : toute étude économique doit avoir sa base dans la sociologie ‘dont elle fait partie. Malheureusement, ce chapitre II est comme plaqué devant le cours, et PARETO ne tire que deux conclusions pratiques de son étude sociologique préliminaire ; et toutes deux l’amèneront à des erreurs regrettables.

Il distingue d’abord les phénomènes en objectifs et subjectifs, ce qui est excellent; mais, à trop considérer ces derniers, 1l tombe dans l'erreur de l’école de FECHNER et mesure des phénomènes subjectifs, ou tout au moins les traite comme s'ils étaient mesurables.

En second lieu, il distingue l’action des hommes en action logique et en action non logique. Cette conclusion, juste en elle-même, l’amène à donner une mauvaise définition de l’économie : « Nous étudierons les actions logiques, répétées, en grand nombre, qu’exécutent les hommes pour se procurer les choses qui satisfont leur goût (III, 1)... C'est l’étude de ces actions qui formera l’objet de l'étude de l’économie politique » (III, 2). Cette affirmation n’est pas acceptable tant pour des raisons théoriques que des raisons pratiques. Si chaque savant peut schématiser le domaine qu’il étudie à sa guise, il ne dépend pas de lui de déterminer ce domaine; celui-ci est délimité par des critères objectifs qui respectent certaines conditions et

nomie pure » pour la première approximation et d'économie appliquée pour les autres. Il conserve l’argument de son prédécesseur fondé sur la comparaison mécanique (III, 4). Mais cette confusion reste verbale : il garde les termes équivoques de WALrRAS mais n’en tire aucune conséquence erronée.

qui sont universellement admis. À l’économie revient sans restriction l'étude des richesses sociales, c’est-à-dire des « choses qui satisfont le goût ». SmirH et Wazras l'avaient admis sans complication. PARETO eût dû faire de même.

Cela lui aurait évité de donner un critère difficile à appliquer en pratique. Pour savoir si une action est logique, il faut connaître les circonstances dans lesquelles elle a été préparée : l’économiste serait bientôt perdu dans une complexité terrible. Certains échanges, en outre, ne sont pas très nombreux dans leur genre. Faut-il les chasser de l’économie ? La limitation de PARETO n’est donc pas acceptable : qu’il le veuille ou non, l’économie est l’étude des richesses sociales.

4) L’échange, centre du schéma. — Mais à l'intérieur de l’économie dont la définition ne dépend pas de lu, PARETO peut construire son schéma. Autrement dit, nous ne lui faisons pas grief d’avoir « simplifié énormément le problème en ne considérant qu'une partie des actions de l’homme et en leur assignant certains caractères » (III, 2) mais seulement d’avoir prétendu ainsi poser le problème alors qu'il ne faisait que simplifier de son propre aveu un problème que d’autres avaient posé.

Ce n’est d’ailleurs pas la seule simplification. D’autres ne sont pas annoncées aussi clairement. Le premier caractère de son modèle est donc d'étudier des « actions des hommes pour se procurer des choses qui satisfont leurs goûts ». En fait, ces actions se ramènent à l'échange et à la production, et même uniquement à l'échange car, comme nous le verrons, la production n’est étudiée par ParETo qu’en fonction de l’échange et cet auteur néglige les actes de violence, les dons et même la fabrication par le consommateur. Pour bien voir comment Parerto simplifie la réalité, il faut donc voir quel schéma il a adopté d’une part

de ceux qui participent aux échanges et d’autre part des conditions de ces échanges.

B) La schématisation des données de l’expérience

5) Le consommateur et l'utilité des richesses. — Les richesses qui satisfont les goûts ne sont autres que les richesses sociales. Mais cette appellation marque la voie dans laquelle va s'engager PARETO : il va insister sur le côté « goût », c’est-à-dire sur le côté subjectif des richesses sociales. Comme WaLras, il bâtit sa théorie sur les quanlités et l'utilité des richesses, mais divise l'utilité en goût des hommes (auxquels il consacre un chapitre et demi) et rareté dont il fait rapidement justice en la classant dans les obstacles (III, 69).

PARETO ne définit pas autrement les goûts, expression empruntée au langage courant, mais précise qu'il faut trouver le moyen de les soumettre au calcul (IIT, 29). A cet effet, il emprunte tout simplement à Wazras l'utilité telle que celui-ci l’avait heureusement dégagée des confusions courantes, et la baptise « ophélimité » (1).

À vrai dire, il y à une différence entre les goûts et l'utilité. En ramenant ceux-là à celle-ci, « nous substi- Luons, comme cause des actions de l'individu, à la sensation de la consommation actuelle la sensation actuelle de la consommation future des biens qui sont à sa disposition ». Par là, le phénomène concret diverge un peu du phénomène théorique (IV, 4). C’est l’aveu du pas de clerc que fait PARETOo en n’acceptant pas purement et simplement la notion d'utilité. Puisque celle-ci est la seule qui intervienne jamais dans les phénomènes économiques, pourquoi parler de goût ?

(1) Nous ne garderons pas les appellations de PArETO quand elles sont exactement équivalentes à celles admises couramment. Il est inutile d’obscurcir

les comparaisons entre auteurs par des termes différents. Pour tout ce qui est relatif à l'utilité, nous emprunterons dans ce travail la terminologie de WALRAS-

EN

C’est parce que PARETO veut absolument en économie « étudier la relation entre les faits objectifs et les faits subjectifs qui sont principalement le goût des hommes » (III, 1). C'est Ià l'influence pernicieuse des principes de l’école de FECHNER, complètement abandonnée aujourd’hui, qui prétend mesurer les faits subjectifs, c’est-à-dire les sensations. En un mot PARETO considère l'utilité comme une sensation et c’est comme une sensation qu’il veut la mesurer. Son étude préliminaire sociologique a eu comme conséquence de lui faire abandonner les faits concrets comme base de toute science.

Cependant, il se pose avec beaucoup de justesse « à la suite d’Irving FiscHERr » la question de savoir « si l’utilité est une quantité et, dans l’affirmative, comment on peut faire pour la mesurer » (III, 35), sans remarquer que ces deux interrogations ne font qu’une, car c’est exactement dans la mesure où l’on peut mesurer un phénomène que celui-ci peut être appelé grandeur.

Il touche encore plus à la vérité, en n’acceptant que des « données qui ne reposent que sur un fait d'expérience » (III, 36 bis).

Malheureusement, cette profession de foi scientifique orthodoxe est un coup de chapeau donné à l’expérience qui lui permet d’affirmer que « la théorie de la science économique déduit ses résultats de l'expérience sans faire intervenir aucune entité métaphysique » (III, 36 bis) au moment précis où 1l abandonne bel et bien l’expérience pour n’y plus jamais penser et retourner à ses premières amours : les sensations. )

Ce fait d'expérience est en effet la détermination des quantités de biens qui constituent des combinaisons indifférentes pour l'individu : c’est le choix.

Mais seul le choix effectif est une donnée de l'expérience. Seul l'individu, mis en demeure, choisit réellement dans un cas concret. Seul l’échange est le fait d’expérience.

L'affirmation de PArETO devrait le faire éloigner de tout ce qui n’est pas échange.

Rien ne prouve, comme l’a fait justement remarquer M. NoGaro (1) qu’il y ait une échelle préétablie des utilités. L'expérience montre seulement que dans un cas concret l'individu a des dispositions détaillées à l’enchère.

Aussi n'est-il pas permis à PARETO de se recommander de l’expérience pour construire ses graphiques d’indifférence ou « colline des plaisirs ». Ceux-ci sont basés en effet sur l'hypothèse qu’à un moment donné, abstraction faite de toute contingence, un individu puisse comparer les sensations différentes d'utilité que, le cas échéant, lui procureraient n'importe quelles combinaisons de deux marchandises différentes, par exemple de blé et de pain (2). Sur deux axes de coordonnées rectangulaires, PARETO porte les quantités de blé et de pain. Chaque point de l’espace représentera donc à la fois une quantité de blé, par son abcisse et une quantité de pain par son ordonnée. En chaque point, PARETO considère alors l’utilité de l’ensemble du pain et du blé pour l'individu au cas où il possèderait précisément ces deux quantités de marchandises.

Les lignes d’indifférence sont obtenues en joignant les points qui correspondent à une même utilité. Non seulement elles représentent des combinaisons indifférentes pour l'individu, mais elles forment dans tout l’espace une échelle pour mesurer la plus ou moins grande utilité de deux combinaisons de marchandises. Dans la colline des plaisirs la latitude et la longitude déterminent donc la composition d’un patrimoine ; l’altitude, l'utilité du patri-

(1) Nocaro, Le Développement de la pensée économique, 1944, p. 229.

(2) PArETo croit cependant ne se baser que sur l'expérience, car il fait une erreur de logique. L'expérience, en effet, lui donne à la rigueur le droit de chercher quelles sont les combinaisons indifférentes pour un individu et d'obtenir l'équation f, (x,y) = 0 (appendice, 2) mais elle ne lui permet pas de passer de /1 (x, y) = 0 à l'équation générale f (x, y) = 0 en partant d’une autre combinaison.

oo

moine pour l'individu. Alors, dit PARETO, « l'individu peut disparaître » pourvu qu’il nous laisse cette photographie de ses « goûts » (IIT, 57).

Cependant, il précise même fort justement « comme dans toutes les sciences concrètes (1) dans lesquelles on substitue approximativement un phénomène à un autre, la théorie ne doit pas être étendue au delà des limites pour lesquelles elle a été construite » (IV, 25). Quelles sont donc ces limites ?

D'abord les goûts se réfèrent à chacun des individus (III, 25). Cela peut paraître évident, mais sera perdu de vue plus loin. « L’utilité pour un individu et l’utihté pour un autre individu sont des quantités hétérogènes. On ne peut ni les sommer ni les comparer. « No bridge. » Une somme d'utilité dont jouiraient des individus différents n'existe pas : c’est une expression qui n’a aucun sens » (IV, 32). Ensuite, et surtout, le choix est une opération instantanée : à supposer qu'il soit valable, le graphique est valable pour un instant déterminé. PARETO se contente de dire qu’un individu n’est pas parfaitement semblable à lui-même du jour au lendemain (IV, 26). En outre « lorsque les conditions changent, les goûts des hommes changent aussi ». La colline des plaisirs est bien une photographie des goûts, et elle a la valeur d’une photographie : elle reproduit les traits à l'instant précis de la pose. Certes, des similitudes existent entre des clichés pris à des temps différents, mais ce ne sont pas les mêmes.

Il ÿ a plus qu’une imprécision : il y a une impossibilité de concevoir la comparaison de deux utilités à des temps différents ; le même individu à deux époques différentes doit être considéré comme deux individus différents et les utilités pour chacun d'eux sont essentiellement hétérogènes.

(1) « Concrètes » est de trop.

LA NOTION D'ÉQUILIBRE CHEZ PARETO à 155

Tout ceci provenait de la considération de l'individu. Or, le graphique représente l’état d'esprit d’un individu vis-à-vis de deux marchandises. La considération de la marchandise apporte deux restrictions relatives à la dépendance de l'utilité de deux marchandises :

« 19 Celle qui naît de ce que le plaisir d’une consommation est en relation avec le plaisir d’autres consommations ;

«20 Celle qui se manifeste en ce que l’on peut substituer une chose à une autre pour produire chez un individu des sensations sinon identiques, du moins approximativement égales » (IV, 8).

La schématisation qui néglige ces deux caractères n’appelle pas de remarques spéciales. En résumé, les «goûts qu'ont les hommes pour les choses » apparaissent à l’économiste à l’occasion de choix et plus généralement de dispositions à l'enchère, qui sont des phénomènes objectifs qu’on ne peut séparer ni des individus qui les ont eues, ni de l’époque ou des autres conditions de fait dans lesquelles elles se sont manifestée.

A ces données concrètes, PARETO substitue une échelle des sensations d'utilité relative causées par deux marchandises différentes à un même individu, indépendamment des circonstances dans lesquelles l’option entre les deux choses devra être faite : c’est le graphique des sensations éventuelles de l’utilité comparée de deux marchandises.

6) Le producteur et les coefficients de production. — Par production, Parero entend d’une manière très large la transformation matérielle, la transformation dans l’espace et la transformation dans le temps (III, 72). Mais ce n’est que la première de ces opérations qu'il schématise en première analyse.

Il s’agit de la transformation d’une marchandise en

une autre. La production est entièrement déterminée quand on connaît les quantités de marchandises-produits « que

l’on obtiendrait » avec des quantités déterminées de matières premières (III, 75), autrement dit, les coefficients de fabrication qui peuvent être variables avec la quantité de produits.

Cette schématisation est représentée graphiquement par une courbe dans un système de coordonnées sur lesquelles sont portées, en abcisse, la marchandise-matière première et en ordonnée la marchandise-produit. De même que le consommateur pouvait disparaître quand on avait la photographie de ses goûts, le producteur peut disparaître quand on a la photographie de son rendement. Mais cette dernière comprend une seule courbe alors qu’il fallait une série entière de courbes pour représenter les goûts. Sauf sur ce dernier point, où il est plus large, un tel schéma est beaucoup plus strict que celui du producteur de WaLraAs. Il convient de voir par quelle RÉ RR ne du réel il est obtenu.

La simplification la plus grande est qu'il dépit tous les éléments de la fabrication autre que la matière première principale, en particulier les services. Aussi PARETO est-il forcé de prendre des exemples tout à fait particuliers comme la transformation de vin en vinaigre (VI, 1); et quand il parle de la transformation de blé en pain, il néglige les services du meunier et du moulin.

Certes, au chapitre V, PARETO esquisse une analyse beaucoup plus détaillée de l’entreprise et traite des services et des capitaux. Mais ees détails supplémentaires ne peuvent prendre place dans son schéma qui ne peut être généralisé ou adapté pour les recevoir. C’est une description de la réalité « plaquée » après sa théorie de l'équilibre, qui n’en est pas affectée. Elle peut seulement préciser les conditions dans lesquelles les coefficients de transformation, ou en langage vulgaire le rendement, dépendent d’autre chose que de la quantité transformée.

Le schéma du producteur rend compte de son rendement de fabrication. Or, ce qui intéresse PARETO, c’est les dispositions de ce producteur sur un marché, analogue aux dispositions à l’enchère sur un marché. A vrai dire l’exposition de notre auteur est ici obscure {1), mais bien qu’il ne l'explique pas, sa façon de bâtir le schéma du producteur est incontestablement la suivante.

L’échange est intimement lié avec la production.

Alors que le consommateur était considéré comme un individu qui augmentait la quantité de marchandises à sa disposition, le producteur est un être schématique qui opère les deux opérations jumelées suivantes : échanger une quantité déterminée de marchandises contre une quantité déterminée de matières premières et produire cette quantité de marchandises à partir d’une autre quantité de marchandises matières premières. L’une ne doit pas être dissociée de l’autre (2). Telle est la production théorique de PARETO. Elle se solde pour le producteur par une différence due au fait que la transformation externe (l’échange) n’a pas le même rendement que la transformation interne (la production) : cette différence est appelée résidu ; elle est le gain ou la perte exprimée en matières premières de l’ensemble des deux opérations, qui portent par définition sur la même quantité de produits transformés. Si l’on

(1) Dans le paragraphe (IIÏ, 75) PARETO décrit la production d’une matière tellement ambiguë, notamment en parlant tout à fait accidentellement des points principaux (résidus, etc.), que l’on se demande ce qu’il veut cacher. En réalité, il veut arriver d'emblée à la notion de colline des obstacles. Mais il construit la ligne de rendement de la production et sans expliquer pourquoi, déclare brusquement que sur elle la transformation ne laisse pas de «résidus ». Cette concision extrême (III, 75, ligne 12) lui permet d'éviter de dire qu'il considère toujours un échange et la production jumelée de la quantité échangée, le résidu étant la différence de deux opérations.

(2) Plus loin, dans l'étude de l'équilibre général (III, 208) PArRETO oubliera que son schéma ne se conçoit qu'avec les deux opérations jumelées, et fera de ce jumelage une condition de l'équilibre : la condition E (III, 206).

considère maintenant de nouveau le graphique mais en lui donnant comme significalion que, à tout point correspond une double opération : échange externe des deux quantités de marchandises représentées par l’abcisse et l’ordonnée de ce point, augmenté de la production de la quantité de marchandises-produits échangée ; on voit que l’opération se soldera par un gain ou une perte mesuré par la distance du point à la courbe de rendement, distance comptée parallèlement à l’axe des matières premières.

Le point du graphique représentera donc :

19 Les quantités échangées extérieurement, mesurées par les coordonnées ;

29 La perte ou Le bénéfice qui re de l’ensemble de l'échange externe et dela transformation interne ; ce dernier apparaît en somme indirectement, par la cote donnée aux lignes d’indifférence.

Chaque producteur essaiera de faire sur le marché: l'échange externe qui, combiné ipso facto avec la transformation interne devant produire la même quantité de produits, lui laissera le plus gros bénéfice en matières premières ; il fera indifféremment, quelle que soit la quantité à échanger et à transformer, le couple échange-production, laissant les mêmes bénéfices. (Cette supposition esb d’ailleurs une simplification de la réalité dans laquelle la quanlité produite n’est pas indifférente.)

PARETO remplit alors son graphique de lignes d’égai bénéfice parallèles à la ligne qui, pour une opération, exprime un bénéfice nul puisque l’échange est fait dans les conditions exactement inverses de la production.

Il appelle ces lignes lignes d’indifférence, transformant ainsi les données « objectives » de bénéfices de deux opérations en une donnée subjective relative aux goûts de l'individu.

Mais malgré ce nom, les lignes de bénéfice conservent un caractère concret que les lignes d’indifférence du consom-

mateur ne peuvent avoir. Par contre, elles n’apprennent rien de nouveau qui ne soit déjà contenu dans le seul tracé de la ligne de bénéfice nul. Ce sont des lignes identiques, tracées à une certaine distance.

Une des conséquences les plus remarquables de cette schématisation est que, après la double opération que PARETO envisage, on connaît exactement dans quelle mesure s’est augmentée la quantité de marchandises à la disposition du producteur. Alors que l’échangeur non-producteur perdait une quantité de blé pour en gagner une de pain, le producteur-échangeur titre de l'opération un bénéfice ou une perle nelle en blé ; ainsi la quantité de pain à sa disposition n’a pas varié et elle ne varie jamais (sauf s’il agit comme consommateur). Et le résidu en blé est connu pour un producteur déterminé quand on connaît l'échange.

Fel est le producteur, très schématisé, tel qu’il se présente à Péchange.

La concurrence entre les producteurs apparaît ainsi comme un des éléments qui déterminent le schéma de producteur échangeur et non comme une circonstance des échanges : elle est comprise dans la production. Il faut évidemment qu'elle ne soit pas parfaite — en particulier que des producteurs ne se créent point — sans quoi il y aurait, comme graphique des producteurs, la ligne de profit nul en tout et pour tout.

7) Les circonstances des échanges. — Puisque c’est. uniquement un ensemble d'échanges que PARETO étudie, il faut voir dans quelles circonstances ceux-ci doivent se produire dans le système simplifié.

La circonstance essentielle est que l’étude de PARETO n’est pas limitée, au moins en principe, à un élat de concur-

rence parfaile. Cet auteur prétend explorer un domaine plus large que celui de WaLraAs qui étudie « un cas spécial de l'équilibre économique, c’est-à-dire celui de la libre concurrence » (III, 30).

Mais il faut s'entendre sur les mots. Dans l’étude d’un échange, indépendamment des autres, il n’y a pas de concurrence par définition. Les obstacles ne sont pas dus à cette concurrence. PARETO ne dit pas quels sont ces obstacles, mais précise seulement leurs effets : ou ils empêcheront l'échange de se poursuivre jusqu’à son achèvement (ce sont les obstacles du premier genre) ou ils amèneront l'échange à se dérouler d’une manière déterminée (ce sont les obstacles du deuxième genre). Ainsi, les circonstances des échanges qui pouvaient nuancer le principe de la libre concurrence ne sont analysées par PARETO qu’au regard d’un seul échange et ne sont pas définies d’une manière générale : c’est dans chaque cas particulier que l’on pourra examiner si les circonstances permettent à l'échange de se poursuivre librement et jusqu’au bout.

Dans l'étude de plusieurs échanges au contraire, intervient la notion de concurrence parfaite. Les circonstances qui l’empêchent de se manifester se traduisent par la possibilité de plusieurs taux d'échange sur le marché. Comme PARETO n'envisage pas cette possibilité, il faut admettre qu'il envisage toujours la concurrence parfaite entre les échangeurs. Au début de son étude, il déclare pourtant sortir de l'hypothèse restrictive de la concurrence parfaite, mais 1l a abandonné ses intentions premières —— comme on le verra en abordant l’étude d’un marché de plusieurs échanges. Mais c’est ainsi qu’il confond l’absence de concurrence, Ce qui constitue un monopole, avec la concurrence imparfaite.

Le premier cas est celui d’un échange isolé ou d’une série d'échanges de plusieurs producteurs avec un seul consommateur ou d’un consommateur avec plusieurs

producteurs (III, 106), le second est celui où les échangeurs ne disposent pas d'informations ni de moyens d’actions suffisants pour se substituer les uns aux autres.

Fa

Ces circonstances étant données, l’action des individus mis en présence pour un échange est bien déterminée : chacun essaie de tirer le meilleur parti.

Pourtant PARETO distingue plusieurs « effets des goûts » (III, 39) et plusieurs effets « en ce qui concerne les producteurs » (III, 89).

Dans un type (I) de phénomène « le consommateur considère d’abord le prix et ensuite détermine la quantité à acheter. Il ne se pose pas, par exemple, le problème de savoir s’il préfère acheter 3 francs de rente à 99 fr. 35 ou 6 francs à 98 ; ce serait inutile puisque la fixation du . prix ne dépend pas de lui » (III, 39).

Autrement dit, le consommateur (I) accepte le prix et détermine en conséquence les quantités qu’il échangera.

Au contraire, un individu de type (II) échange pour agir sur les prix et ensuite en tirer un certain avantage.

Le type (I) est observé selon PARETO sur les marchés de concurrence (III, 46), le type (II) quand il y a monopole (IIT, 47).

Or, sous une observation juste, il y a un flottement très net dans la pensée de PARETO qui se traduit par des contradictions dans les définitions des deux types. En effet :

19 Ce n’est pas parce qu’un individu est de type (I) qu’il ne se préoccupe pas de prix, c’est parce que PARETO suppose que cet individu se trouve devant un prix préexistant. Le problème est ainsi résolu avant d’être posé.

Et PArETo se contredit quelques lignes plus loin : « Le type (I) peut contribuer, mais sans le rechercher directement, à modifier l’état du marché, parce que suivant cet

état, il est disposé à échanger plus ou moins » (III, 41).

Dans l'échange individuel, il n’y a naturellement aucune prééminence des quantités échangées sur le prix, ou réciproquement. Mais, si l’on considère un ensemble économique de plus en plus étendu dans lequel s'exerce la concurrence, l'élément prix prend de plus en plus d’importance par son uniformité.

C’est donc l’ampleur du marché et non un mobile intérieur à l'individu qui détermine les effets des goûts ;

29 Mais il y a une autre confusion : PARETO définit le type (II) comme exerçant une action exercée sur le prix pour en tirer ensuile un avantage (III, 39). Dans ce groupe, il comprend le monopole où l'avantage est procuré par la valeur actuelle du prix (III, 47).

Il fait ainsi une grave confusion qu'il aurait facilement évitée, s’il avait compris qu'il ne travaillait que sur des données instantanées. Il confond l'effet à terme et l'effet immédiat. Le spéculateur perd sur l’achat qu’il fait pour en tirer un avantage ultérieur. Il ne choisit pas le prix qui lui est instantanément le plus profitable. Au contraire, le monopoleur tire l’avantage du marché en fixant le prix qui lui est instantanément le plus profitable.

Ce qui distingue le monopoleur de l’individu du type (I) c'est qu'il peut plus que lui, parce que les circonstances sont plus favorables, mais son état d'esprit est le même.

La confusion de PARETO est probablement due à ce que, pour acquérir un monopole, il faille, en général, spéculer auparavant.

Il n’y a donc pas d’effets différents des goûts, mais il faut distinguer :

1° L'effet à terme de la spéculation et d’autre part la recherche du meilleur échange instantané. Seule cette dernière prend place dans une étude en dehors du temps, dans un équilibre statique. La spéculation ressortit à la dynamique économique ;

Eau LA NOTION D'ÉQUILIBRE CHEZ PARETO 163

20 Pour la recherche du meilleur échange instantané, les conditions peuvent différer, mais l'effet des goûts est toujours le même : l’individu cherche à acquérir le patrimoine ou les richesses qui lui sont plus utiles, et cette recherche sera toujours représentée par un mouvement ascendant sur les collines des goûts ou de la production.

C) Le principe de l’équilibre

8) L'équilibre comme état stationnaire. — Dès le commencement de son étude, PARETO proclame que l’ « équilibre résulte de l’opposition qui existe entre les goûts des hommes et les obstacles à les satisfaire » (III, 14). Il revient souvent sur cette image pseudo-mécanique et se flatte d’en avoir tiré une théorie. Cependant, nous verrons que cette comparaison est toujours restée dans le vague et que notre auteur n’en a en fait tiré aucune notion précise de l’équilibre. Aussi faut-il, pour chercher l'équilibre dans le Manuel, écarter ce principe de façade.

PARETO donne ailleurs une définition plus précise de l’équilibre :

« On peut dire que l’équilibre économique est l’état qui se maintiendrait indéfiniment s'il n'y avait aucun changement dans les conditions dans lesquelles on l’observe » (III, 22).

Aiïnsi pour PARETO, l'équilibre est avant tout un état stationnaire, C’est bien ainsi qu’il était apparu aux physiciens. Mais nous avons vu que si cette définition générale était commune à toute la physique, et même à toutes les sciences, des divergences apparaissaient dès qu’on essayait de préciser les diverses notions d'équilibre dans des disciplines voisines.

Dire qu’un état est stationnaire, en effet, suppose qu'il y a d’autres états qui ne le soient pas. En d’autres termes, l'équilibre suppose un mouvement possible sans lequel il

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