II. — A LA RECHERCHE D’UNE NOTION DE L’ÉQUILIBRE
A) La méthode
11) Les difficultés de principe. — L'état stationnaire tel qu'aucun individu n’a plus envie d’échanger est un fait d'expérience. Il se constate pratiquement par exemple quand, sur un marché, tous les achats sont faits.
Il y a deux manières d’en aborder l'étude : ou par le détail, ou d'ensemble. L’étude d'ensemble consiste à cher-
cher quelles sont les uniformités qui existent entre les quantités qui ont été échangées, mais elle ne permet que d’arriver à une notion d'équilibre moins complète, et demande un certain nombre d’hypothèses supplémentaires.
On pourrait alors croire que l’étude de détail, c’est-àdire de la position de chaque individu vis-à-vis de chaque couple de marchandise permette de mieux définir le phénomène. Mais elle rencontre elle aussi deux difficultés : les échanges sont très nombreux, et en outre ce sont des phénomènes discontinus.
S'il y a en effet un nombre m de marchandises et un
nombre c d'individus, il y a un nombre AS Re de
couples de marchandises et un nombre En de couples mim—l)c(c—1) .
de combinaisons différentes d'individus possédant deux marchandises. Pour 100 individus et 700 marchandises, ensemble économique restreint équivalent en importance à un marché de chef-lieu de canton (1), cela ferait environ 1 milliard de combinaisons (2). A les énumérer à la cadence d’une par seconde, il faudrait environ trente-huit ans. Mais ce n’est là qu’une difficulté pratique qui n’empêche pas d'analyser l’échange comme un équilibre partiel. Il ÿ a une autre difficulté de principe beaucoup plus grave. L’échange en effet s’accomplit en général « en bloc ». Le mouvement que l’on veut alors étudier, pour voir son point d'arrêt, est une discontinuité dans le temps : les quantités possédées par un individu peuvent faire un saut brusque. IT faut insister sur cette discontinuité qui est à la base de
d'individus. D'où en fait un nombre
(1) C’est aussi l'exemple numérique que PARETO prend plus loin.
(2) En fait, l'emploi de la monnaie diminue considérablement le nombre des combinaisons, mais PARETO veut à la suite de WazLras étudier l'équilibre sans la monnaie (III, 158).
bien des incompréhensions de l'équilibre : les variations des quantités possédées sont discontinues. C’est la conséquence même des schémas choisis par PARETO et principalement de l’échange. Si j'appelle équilibre l'absence de tout échange qui puisse changer mon propre patrimoine, je suis en équilibre toute la journée sauf aux instants précis où je paie mon restaurant, mes tickets de métro, mon journal et, le cas échéant, mon tailleur. PARETO se tortille l’esprit pour imaginer un individu achetant 100 grammes. de pain à 60 centimes, puis 100 grammes de pain à 50 centimes, puis 100 grammes de pain à 40 centimes (III, 168). L'achat, fût-il effectué gramme par gramme, le patrimoine de l’individu aurait changé 300 fois de consistance dans la journée, mais chaque fois instantanément, et il serait resté constant tout le temps. Autrement dit, le caractère instantané et discontinu de l’échange fait de lui une varialion de quantité de richesses qui ne peut être l’objet d’un équilibre.
12) La solution classique : les mouvements virtuels. — Cette difficulté majeure a été tournée comme suit par les économistes ayant adopté un modèle instantané et notamment par WaLras : Ayant bien compris que la réalité ne constituait pas un mouvement susceptible d'équilibre, ils ont été chercher celui-ci, non pas dans les variations réelles. des marchandises possédées par les individus, mais dans les variations virtuelles d'échanges possibles : celles de l'offre et de la demande, c’est-à-dire celles des quantités proposées et non celles des quantités échangées.
Ainsi apparaît la différence fondamentale entre deux notions possibles d'équilibre :
19 L'état stationnaire d’un échange est opposé à une Variation des quantités proposées ou calculées, variation virtuelle de données subjectives pour l’économiste, qui ne
peut observer que les échanges réalisés (1). Il ne sera donc lui-même qu’un équilibre virtuel pour qui n’étudie objectivement que les quantités de marchandises à la disposition des individus ;
29 Les uniformités que l’on pourra éventuellement dégager dans les quantités échangées dans de nombreux échanges, si elles présentent le caractère d’un équilibre, sont des faits réels et concrets. C’est ainsi que l’équilibre de détermination des prix de WaLras est un équilibre réel.
+ * 13) La solution originale de Pareto : l'échange progressif. — PARETO n’a cependant pas accepté cette notion
virtuelle de l’équilibre. Ce n’est pas qu’il soit en principe opposé à de telles conceptions, puisqu'il déclare : les mouvements nécessaires pour arriver effectivement à l’équilibre peuvent être appelés réels. Ceux que l’on suppose pouvoir se produire pour nous éloigner de l’état d'équilibre, mais qui ne se produisent pas en réalité, sont appelés virtuels. L'économie politique étudie les mouvements réels pour savoir comment les faits se passent et elle étudie
les mouvements virtuels pour connaître les propriétés de
certains états économiques (IIT, 22).
Mais Pareto cherche ailleurs l’artifice. Il résout la difficulté en tranchant le nœud gordien. Puisque c’est la discontinuité de l’échange qui le rend impropre à être à la base d’une notion d’équilibre, il n’y a qu’à le supposer continu, c’est-à-dire s’exécutant par portions successives, qui doivent d’ailleurs être infiniment petites (puisque la courbe qui les représente doit être assez continue pour avoir une tangente).
L’échange se déroule donc dans le temps, ce qui est une
(1) Il en serait autrement si l’'économiste pouvait disposer de toutes les dispositions à l’enchère, préétablies et devant être obligatoirement suivies, comme dans un marché, se poursuivant d’après des ordres établis au préalable.
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contradiction avec les données que PARETO a posées pour cet échange et qui en font un phénomène hors du temps.
Les exemples mêmes que donne PARETO soulignent cette contradiction. Un aubergiste fait payer 4 francs la première bouteille de vin et 2 francs les autres (VI, 9) ou une somme fixe pour ses dépenses générales et le coût des aliments qu’il fournit (VI, 8). Mais il n’y a là-dedans aucun phénomène d’échange se déroulant dans le temps comme voudrait le faire croire PARETO.
Si le client commande tout à la fois, ce qui arrive notamment pour le repas, c’est le simple phénomène du désir décroissant avec la quantité, ce qui n’a rien à voir avec le temps. Que si le consommateur commande une bouteille supplémentaire de vin au dessert, qu’il n’avait pas prévue, c’est parce que ses goûts ont changé et qu’il a eu plus soif qu'il ne le pensait. Il s’agit donc de deux échanges différents, entre individus distincts car on ne peut admettre que la «photographie» des goûts alcool-argent soit demeurée valable, quand il y a des échanges successifs c’est parce que les conditions de ces échanges ont changé et non parce que les conditions étant les mêmes, l'individu procède par étapes successives. Ce n’est donc pas l’analyse d’un seul échange.
C'est ce que PARETO avoue dans un autre cas, celui de la spéculation, qui « appartient bien plus à la dynamique qu’à la statique » (III, 171).
Autrement dit, en règle générale, l’échange est bien un phénomène « en bloc ».
Néanmoins, PARETO, dans des conditions déterminées, indépendantes de temps, considère l'échange comme se réalisant effectivement par portions successives. Et :1l matérialise sa pensée, on l’a vu, en imaginant un individu qui pour acheter 300 grammes de pain, achète 3 fois 100 grammes à des moments différents ; il va plus loin : ses raisonnements supposent que l’échange est un phénomène continu, qui se déroule dans le temps.
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Mais cette considération introduit dans son système des indéterminations supplémentaires, car il y a bien des manières d'échanger des portions successives de blé contre des portions successives de pain, pour qu’au total on échange 1 kilo de pain pour 800 grammes de blé.
« Le résultat final est le même, dit PARETO, mais l'individu y arrive de façons différentes. Il se peut qu'il soit libre de choisir la façon qui lui convienne le mieux ; il se peut également qu'il ne le soit pas, le dernier cas est le plus général. Ce qui s'oppose à ce que l'individu ait la liberté de choix est un obstacle du second genre » (III, 73).
Ces obstacles du deuxième genre, ponts-aux-ânes des économistes littéraires, si l’on en croit PARETO (1), ne sont pas autrement définis. Leur rôle est tout simplement de lever l’indétermination que PARETO a créée en supposant l'échange continu, c’est-à-dire de déterminer la fonction supplémentaire liant les quantités échangées au temps, que PARETO a imaginée. Ils n’ont donc que la valeur de celle-ci (2).
Sur le graphique dans lequel les deux marchandises sont portées l’une en abcisse et l’autre en ordonnée, la continuité de l’échange s'exprime ainsi :
Soit un individu possédant 10 kilos de pain et 8 de blé. Son patrimoine est représenté par le point d’abcisse 10 et d’ordonnée 8. Il échange 5 kilos de pain, contre 6 de blé. Son nouveau patrimoine étant de 5 kilos de pain, et 14 de blé, sera représenté par le point d’abcisse 5 et d’ordonnée 14.
L’échange est donc représenté par un point À indiquant la position avant et un autre point B indiquant la position après.
(1) « La plupart des économistes littéraires n’ont qu’une idée très imparfaite de ce genre de phénomènes. »
(2) Si l’on sort des modèles momentanés et que l’on considère des successions . d'échange, il peut alors être intéressant de considérer des circonstances de faits analogues à ces obstacles du deuxième genre qui, en « économie dynamique », ne sont pas dénués d'intérêt.
Le déroulement dans le temps est représenté graphiquement par une ligne joignant le point A au point B, dont la forme est déterminée par les obstacles du deuxième genre, et qui dans le jargon topographique de PARETO est le «sentier parcouru par l'individu » (III, 60).
B) Essai d’application de la notion de l’échange continu