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ÉTUDE DIRECTE DE L'ÉQUILIBRE GÉNÉRAL

L'analyse de détail de l'équilibre économique que se donne pour objectif PARETO peut être maintenant bien définie. Ce dernier ne peut évidemment embrasser uniformément un ensemble complexe. Aussi essaie-t-il d’abord de se limiter à l’aspect particulier d’un individu échangeant avec les autres individus composant l’ensemble du marché une marchandise contre une autre.

Cet échange est essentiellement représenté comme une variation continue des deux quantités de marchandises à la disposition de l'individu, dans laquelle toutes les données du système qui peuvent se ramener au graphique des goûts à celui des producteurs et aux circonstances des échanges sont constantes. Quand cette variation s'arrête, il y à un équilibre.

Pour rendre compte de cet arrêt, PARETO a proposé successivement deux images puis les a abandonnées (1).

14) L'opposition entre les goûts et les obstacles. — PARETO suggère d’abord que « l’équilibre résulte de l'opposition qui existe entre les goûts des hommes et les obstacles à les satisfaire » (III, 14).

(1) L’abandon des images, pas plus que leurs propositions successives n’est pas explicite dans le Manuel. Il n’en est pas moins indiscutable.

Cette expression que PARETO reprend vingt fois, est très nettement imagée ; elle l’est même trop, car elle contient deux métaphores contradictoires. L'opposition est l’ensemble de deux actions de même nature ayant des effets qui s’annulent. L’obstacle est une circonstance empêchant une action de se produire. On à vu dans un chapitre précédent les différents types d'équilibre correspondants : deux chèvres s'opposent ou l’une se heurte à un mur. PARETO se rend compte que ses expressions sont mauvaises :

«Si les obstacles et le lien étaient tels qu’ils déterminent d’une façon précise chaque mouvement, on n'aurait pas à s'occuper des goûts et la considération de l’obstacle suffirait à déterminer l’équilibre » (III, 24).

Évidemment, l'arrêt d’un mouvement par un obstacle est exactement situé sur l'obstacle. Mais PARETO ne corrige pas sa définition et s’en console en se jetant dans l’imprécision :

« En fait, il n’en est pas ainsi en général : les obstacles ne déterminent pas d’une façon absolue tous les mouvements : ils imposent certaines restrictions, mais ils permettent à l'individu de se mouvoir d’après ses propres goûts dans un domaine plus restreint. »

Et jamais la fameuse « opposition » n’aura une forme

plus précise (1).

Il n’y a pas d’autres moyens de sortir du chaos que de classer les éléments (III, 24) de nature complètement différente que PARETO met dans le fourre-tout qu’il appelle «obstacles ». Celui-ci contient quatre choses bien différentes :

Deux éléments d'opposition :

1° Les goûts des autres consommateurs et les recherches

(1) On retrouve une définition semblable à propos de la population : « L’accroissement de la population résulte de l’opposition qui existe entre la force génératrice et les obstacles qu'elle peut rencontrer » (VII, 62). Cette formule remplace l'explication du mouvement par une opposition presque du niveau de la virius dormitiva de l’'opium.

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de profit des producteurs qui sont des éléments de même nature que les goûts de l’individu dont il est question et qui peuvent s’y opposer ;

29 Le fait que les quantités de marchandises sont limitées (et même pratiquement constantes aux coefficients de production près), ce qui fait que les goûts et les recherches de profit peuvent opposer leurs effets ;

Un élément d'obstacle :

3° Les conditions de fait qui déterminent l’état des individus et des transformations de biens (III, 26). PARETO cite comme exemple les moyens pour transformer les biens.

Il veut probablement tenir’ compte des éléments négligés dans sa schématisation première. Il faut y ajouter les contraintes qui peuvent empêcher de modifier les phénomènes d’après les goûts (III, 37), bref tout ce qui peut gêner les échanges ;

49 Enfin un élément particulier appelé par PARETO « les obstacles du deuxième genre » et qui sont toutes les circonstances de fait qui peuvent faire varier le mode d’exécution de l’échange. Nous allons préciser dans un instant.

Ces quatre éléments « obstacles » s'opposent aux goûts, dans le cours d’un échange, de la manière suivante :

Le consommateur essaie, sous l'influence de ses goûts, d'obtenir la combinaison de marchandises A et B qui lui est le plus utile: Comme il n’a que l’échange à sa disposition, il y parvient en échangeant A contre B ou B contre A.

La force naturelle qui amène un consommateur à avoir le maximum d'utilité est traduite graphiquement par la tendance du point représentatif de l'utilité totale du patrimoine à se déplacer vers les courbes représentant les utilités les plus grandes, ce que PARETO imagine être la projection cartographique de l’ascension par l'individu d’une colline des plaisirs dont les courbes seraient des lignes de niveau.

Donc les goûts poussent l'individu à l’ascension et les obstacles le retiennent. Il semble bien que l’équilibre soit dû à l’action alternative de deux phénomènes : ou l'individu est arrêté par un obstacle « circonstance de fait », ou il ne l’est pas, alors il suit le sentier jusqu’à ce que celui-ci ne monte plus. La force ascensionnelle laisse l'individu sur ce sommet relatif.

Mais dans cette représentation, la principale opposition qui est le goût des autres ne figure pas. En fait, il sert, lui aussi, à déterminer le sentier suivi car une fois de plus, PARETO abandonne — toujours aussi discrètement — son schéma trop indéterminé pour en adopter un autre.

15) L'arrêt de l'échange. — Kt voici comment, malgré ses protestations préalables, PARETO conçoit effectivement son équilibre :

Les goûts des autres consommateurs, la recherche du profit par le producteur n'’interviennent jamais comme obstacles s’opposant au mouvement. Dès que PARETO veut préciser, il ne fait pas intervenir cette opposition qui reste toujours dans le vague dans ses démonstrations.

Pour déterminer l’équilibre, en effet, il ne considère plus un seul individu pour lequel il existe d’un côté des goûts et de l’autre côté des obstacles, mais bel et bien plusieurs individus. Il à ainsi autant de graphiques que d’individus. Sur chacun de ces graphiques, l’échange continu de PARETO est représenté par un sentier qui représente les variations des patrimoines de chacun des contractants.

Alors, l’échange se déroule sur un rythme indépendant des goûts des échangistes en présence, et dépendant seulement des obstacles du deuxième genre ou du hasard (1).

(1) Toute cette analyse qui est à la base du moindre raisonnement de PARETO est soigneusement camouflée par lui. Les éléments doivent donc en être cherchés dans le texte postérieur.

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LA NOTION D'ÉQUILIBRE CHEZ PARETO Ur

Il modifie, pour chaque individu l'utilité de la totalité des marchandises.

Chacun des individus en présence voudrait arrêter l'échange quand le déroulement de ce dernier, indépendant de lui, n'apporte plus une amélioration de l'utilité totale des marchandises qu’il détient, mais bien une diminution, ce qui, dans l'imagerie topographique de ParEro est représenté par la descente d’un sentier arrivé en un point relativement culminant.

Or, et c’est là une conséquence de l’indépendance des goûts des contractants, et des fameux obstacles du deuxième genre, il n'y a aucune raison pour que le déroulement des échanges, commandé par des circonstances extérieures aux goûts, satisfasse au maximum en même temps les deux contractants (1). En effet dans l'imagerie de PARETO, il n’y à aucune raison pour qu’une ligne quelconque tracée sur les deux graphiques des deux individus soit tangente aux lignes d’indifférence en même temps, c’est-à-dire en un point qui représente le même endroit du parcours, ou si l’on préfère, la même fraction effectuée de l’échange.

Et pourtant, l’équilibre est forcément unique, puisque l'échange s'arrête en même temps pour les deux contractants : on ne peut échanger tout seul. Alors, de deux choses l’une (supposons pour simplifier qu’il y ait seulement deùx contractants) (2).

19 Comme pour chaque individu le sentier culmine à un moment différent de l'échange (c’est-à-dire que l'échange n’est pas en même temps optimum pour les deux individus), si ce sentier est entièrement déterminé par les obstacles du deuxième genre, c’est-à-dire si les circonstances extérieures imposent l’évolution de l’échange

(1) C’est normal puisque PARETO a introduit gratuitement une indétermination supplémentaire qui n'existe pas dans la réalité : l'exécution progressive de l’échange.

(2) Le raisonnement est identique avec plusieurs contractants.

par tranches successives, l’équilibre ne pourra être que l’un ou l’autre point culminant : ce sera l’instant favorable à celui qui peut imposer ses conditions à l’autre) (IIT, 118). Remarquons que cet individu, doué alors d’une puissance qui n’est pas indiquée dans « sa photographie des goûts », rien n'empêche de le considérer comme pouvant forcer l’autre à suivre un sentier déterminé, à réaliser les fractions successives de l'échange, de manière à ce que cet équilibre soit parfaitement avantageux (III, 128). Dans tous les cas, il y à arrêt par une volonté unique de l'individu.

. 20 « Si les obstacles du deuxième genre imposent non pas un sentier, mais seulement l’espèce de sentier, dit ParerTo, les individus essaieront ensemble divers sentiers de cette espèce jusqu’à ce qu'ils en trouvent un qui arrive en même temps au maximum d'utilité par les deux individus » (III, 117). Cette proposition qui contient l’essence de la théorie de l’équilibre de PARETO mérite d’être traduite en français et commentée.

L’échange est fait de portions successives. Les circonstances extérieures imposent une condition à la réalisation de ces tranches, par exemple le prix constant de toutes les portions.

Les deux contractants sont donc l’un devant l’autre avec l’un 20 kilos de blé, l’autre 20 kilos de pain. Les circonstances extérieures leur imposent par exemple d’échanger le blé contre le pain en conservant un taux d'échange constant, sans leur fixer ce rapport. Alors ils choisissent au hasard un rapport, échangent 1 grain de blé, 2, 10, 100, etc., contre un poids égal de pain, par exemple.

Soudain, l’un s'aperçoit que l'échange ne lui profite plus : il veut s'arrêter, ce qui serait l'équilibre, mais l'autre veut prolonger l'échange qui lui serait avantageux.

Alors, bien sagement, ils recommencent tous les deux à échanger à un autre taux 1 grain, 2, 100, jusqu'à ce qu'ils

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aient trouvé un taux qui les satisfasse en même temps.

Il faut comprendre l'équilibre ainsi : le premier qui sera satisfait, arrêtera l'échange. Mais quand les individus recommenceront, et ils recommenceront, sans quoi PARETO ne se fût alors pas intéressé à eux, le second fera à un taux d'échange plus favorable pour lui. Et celui qui sera brimé (parce que l’autre sera satisfait avant lui) augmentera ses prétentions dans le troisième échange.

On croit être en plein rêve.

Mais PARETO a bien précisé qu’il ne considérait que les actions qui se répètent — ce qui lui permet d'admettre que c'est un lien logique qui unit ces actions (III, 1). Autrement dit, les démonstrations de PARETO ne sont pas valables pour un cas isolé — et les collines de goûts n’ont de valeur que pour une action répétée bon nombre de fois. ParETo ne fait la théorie que du dernier échange. é

Et PARETO reprend sérieusement l’exemple de l'individu qui achète 300 grammes de pain en3 fois et nous le montre tous les jours allant à la boulangerie pour perfectionner ses méthodes d'échange par tranches de pain successives.

Seul, le dernier achat est un équilibre. Quant aux achats précédents, ils n’intéressent pas PARETO, parce que, l’acte n’étant pas suffisamment répété, les individus ne pouvaient être logiques et en conséquence, ne savaient pas par quelle tranche successive de pain il fallait commencer.

Ou plus exactement, les échangistes savent exactement où le sentier les amènera, grâce à des expériences passées : seul, le résultat compte. Ils savent d'avance comment s’y prendre pour que l’échange continu s’arrête au point qui les satisfasse tous deux.

Mais c’est là qu’il faut dénoncer la grande illusion de ParETO — ou plutôt le point faible qui est comme toujours savamment camouflé (1).

(1) Ce mécanisme de fixation du sentier qui est à la base de tout raisonne= ment de Pareto n’est décrit prudemmént qu’à la fin du chapitre : jusque-là

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Rien n’est résolu, malgré toutes les imageries : tout est reporté au commencement. Pour expliquer qu’on échange 10 kilos de pain contre 5 de farine, PARETO suppose un échange qui se déroule par exemple à taux constant. Mais quand les échangistes ont troqué 2? grammes de pain contre 1 de farine, nous savons déjà où ils iront et eux aussi : tout le problème est de savoir pourquoi ils troquent 2? grammes de pain contre 1 de farine. Parce que, dit PAREToO, ils savent qu'il faut recommencer comme cela pour finir par l’échange qui les satisfera. Mais là, ils savent aussi tout de suite quel est cet échange. Ils n’ont qu’à le faire tout de suite, sans suivre un «sentier ».

Si l’action est répétée et, ne craignons pas de le dire, seules les actions répétées intéressent PARETO et c'est à ce prix que l’opération arrivera à un équilibre, les individus savent parfaitement où aller. En posant le pied gauche sur le sentier, ils résolvent le problème.

En résumé, la notion de l’équilibre de l’échange par arrêt d’un échange continu au moment où il satisfait également les deux contractants est bâti à la fois sur une contradiction avec les faits, et sur un cercle vicieux.

Rien d'étonnant donc que PARETo abandonne cette image, comme il avait abandonné celle de |’ « opposition » des goûts et des obstacles qui était trop floue.

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