IV. — LES VARIATIONS DU SCHÉMA DANS LE TEMPS
A) Les trois éléments de la dynamique économique
25) L’ « Économie dynamique ». — La détermination des grandeurs variables de l’économie, à partir des circonstances appelées « données » est une opération intellectuelle cui ne fait pas intervenir le temps.
Une des premières extensions de cette étude élémentaire consiste à voir comment le temps s’introduit dans cette étude. C’est ce que ParErTo à la suite de WaALRas exprime ainsi :
« L'étude de l’économie peut se composer de trois parties : une partie statique, une partie dynamique qui étudie les équilibres successifs et une partie dynamique qui étudie les mouvements des phénomènees économiques » (III, 7).
A la vérité, ce que contient d’exact cette formule est gâché par la notion d’ « économie pure » que PARETo a héritée de WazLras et qui n’est que la revendication d’un caractère absolu pour les Himites de leur travail, qui ne sont que conventionnelles. Les hypothèses faites par WALRAS et PARETO, les méthodes qu'ils ont employées, montrent qu'ils n’ont traité que « la partie statique de l’économie pure »; ou plus exactement le premier débroussaillement fait par WaLras et repris par PARETO s’est borné à un modèle réduit en dehors du temps, qui répond assez bien à la statique.
Ces auteurs se sont rendu compte qu’il y avait un pro-
blème de dynamique et PARETO dans la citation ci-dessus a même très bien défini deux des trois aspects qu’il comporte. Mais il ne l’a jamais abordé de front. Cependant, nous avons vu qu'il n’a jamais été très conséquent avec lui-même et qu’il a introduit l’action du temps là où elle ne devait pas intervenir : dans la construction ou dans l'application de son modèle instantané.
C'est donc autant dans les assertions de PARETO, que nous avons rejetées d’une étude statique parce qu’elles faisaient intervenir le temps, que dans quelques allusions à la dynamique que nous glanerons les éléments de « dynamique économique » de PARETO.
Mais l’apport de cet auteur — pas plus que celui de son maître — ne permet de construire une théorie de la dynamique : à ces éléments épars, il manque une ossature.
Et c’est fort heureux. Le principe d’équilibre de détermination comporte en effet logiquement une suite « dynamique » qu’il n'appartient pas à un auteur de concevoir à sa guise, sans aller à l’encontre de la logique. Aussi, ayant adopté — même sans s’en rendre très bien compte — le principe de l’équilibre de détermination, PARETO comme WaLras, avait adopté par là même le principe de la « dynamique » de détermination.
Il n’y a donc qu’à dégager ces principes logiques pour avoir une ossature que l’on revêtira des éléments de dynamique épars dans le Manuel pour voir comment PARETO admettait — ou plus exactement était forcé d'admettre pour être logique avec lui-même — la « dynamique économique ».
à 26) Divisions de la dynamique.— Pour montrer comment le principe de la détermination entraîne logiquement sa
dynamique, nous utiliserons une image : nous comparerons la détermination de la valeur à partir des quantités et
des utilités à celle de la pression d’une masse de gaz en fonction de son volume et de sa température (1).
Il n’y a là qu’une image, mais qui calque la démonstration logique, laquelle est fort abstraite. Une première étude de la nature amène le physicien à définir la pression d’une masse de gaz en fonction de sa température et de son volume ; de même PARETO à fini par adhérer à la détermination des prix à partir des quantités et des utilités (ou des goûts). L'une et l’autre n’ont pas fait intervenir la variable temps.
Passer à l’étude de la dynamique c’est, pour l’un comime pour l’autre, abandonner ce qui était trop grossier dans l’approximation de leur étude qui consistait à supposer la réalité indépendante du temps.
L'intervention du temps permet d'approcher la réalité de plus près par trois côtés différents :
19 On peut envisager le « mouvement », c’est-à-dire l’état du système qui n’est pas l’équilibre. Bien entendu, cette étude ne sera instructive pour l'équilibre qu'aux environs de celui-ci. Dans cette première étude, on suppose que les données n’ont pas changé (elles sont celles de l’équilibre), mais, pour une cause ou une autre, celui-ci n’est pas réalisé. II tend alors à l’être. Cette propension à réaliser l’équilibre est un des aspects de l’équilibre qui ne peut être connu que quand on a étudié le non-équilibre ;
29 Au lieu de supposer les données constantes (volume, température) et de voir comment s’établira l’équilibre qui n'existe pas encore, on peut au contraire supposer l’équilibre existant et voir ce qu’il deviendra si on change les données :
a) Si le changement est brusque, c’est l’étude de la rupture d'équilibre.
(1) Voir la « notion d'équilibre physique » et aussi la « notion d'équilibre chez WALRAS ».
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b) A certaines conditions, si le changement est très lent, c’est le phénomène du déplacement de l’équilibre, c’est-à-dire qu'aux nouvelles valeurs de la température et du volume correspond la nouvelle valeur de la pression qu’elles déterminent sans qu’il y ait déséquilibre.
Il est facile de voir que l'étude de chacune de ces hypothèses approche plus de la réalité qui se compose toujours de l’ensemble des deux phénomènes, équilibre non exactement établi et données variables ;
3° Les deux extensions sont les seules quand l’équihibre de détermination correspond naturellement à la
réalité. Ainsi en physique, les notions de température, pression, volume sont indépendantes du temps, sans que l’on ait dû faire des sacrifices pour les dégager, parce que la matière inerte est à peu près indépendante du temps.
La notion de détermination en économie, au contraire, a dû éliminer certains phénomènes humains trop dépendants du temps. Il faut alors essayer de réintroduire ces phénomènes réels qui introduisent trop de « distorsion » dans le schéma.
Ces trois directions de prolongement de l'étude statique de l’économie forment ce que ParETo appelle la dynamique.
B) Le mouvement ou non-équilibre
27) Les deux sorles de mouvements. — Le mots de « mouvement » suggère malheureusement uniquement une image mécanique et c’est pourquoi il faut préférer « non-équilibre ».
Pour bien comprendre ce qui s'oppose à l'équilibre de détermination, il faut chercher dans l'équilibre physique comment le non-équilibre d’un gaz s'oppose au nonéquilibre d’une bille,
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Si une bille n’est pas un équilibre en une position, on peut néanmoins définir la position où elle se trouve. La position d'équilibre est une position de mouvement parmi les autres, qui a des propriétés particulières.
Si un gaz n'est pas à la pression d’équilibre, qui correspond au volume qu’il occupe et à la température à laquelle il se trouve, il n’est pas à une autre pression ; on ne peut pas lui déterminer de pression.
La position d’équilibre de la bille était de même nature que la position du mouvement : les unes et les autres étaient déterminées de la même manière.
La pression d'équilibre du gaz n’est pas de même nature que l’état de pression du gaz en non-équilibre. Elle est déterminée, il ne l’est pas.
C’est pourquoi nous avons appelé l’équilibre d’un gaz comme l’équilibre économique, un équilibre de détermination. |
PARETO n'est pas arrivé à cette notion. Pour lui, le prix s'oppose à un autre prix. Il à été influencé par le raisonnement imaginaire de l’offre et de la demande et par les variations de prix qui correspondent à des variations des données et sont des déplacements de l’équilibre que nous étudierons plus loin; il n’a pas vu que, quand les données (goûts, quantités) sont constantes, s’il n’y a pas le prix d'équilibre, il n’y a pas de prix du tout.
Cependant, ParEro a étudié, nous l’avons vu, une première notion d'équilibre qui n’était pas de détermination, bien qu'il ait prétendu : «L'économie politique comme beaucoup d’autres services ne s'occupe que des phénomènes généraux et moyens » (VII, 12). Il a en fait étudié un phénomène tout à fait particulier et isolé : l’échange, dans lequel il n’y a pas d’équilibre de détermination, mais un équilibre mécanique.
Il nous faut donc étudier, autour de la position de la première notion d'équilibre de PaRETo, le mouvement
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(analogue au mouvement d’une bille) et autour de Ja seconde notion d’équilibre, le non-équilibre (analogue à l’état d’un gaz qui n’est pas en équilibre).
28) La première sorte de mouvement. — Dans la première partie de son étude, PARETO n’a pas très bien dégagé la notion d’équilibre de celle du mouvement. Après avoir excellemment défini l’équilibre comme : « L'état qui se maintiendrait indéfiniment s’il n’y avait aucun changement dans les conditions dans lesquelles on l’observe », il continue, avec moins: de bonheur « si, pour le moment, nous ne considérons que l’équilibre stable, nous pouvons dire qu’il est déterminé de telle sorte que s’il n’est que faiblement modifié, il tend immédiatement à se rétablir, à revenir à son premier état. Les deux définitions sont équivalentes » (III, 22).
Non, l’une définit la position d’équilibre et l’autre le mouvement autour de cette position.
On a vu que, pour des raisons de continuité, le mouvement des deux côtés de la position d'équilibre était en général de même nature, ce qui permet de dire pour simplifier : « La position est stable ou instable », au lieu de dire : «les mouvements des deux côtés de la position sont des rappels ou des écarts » (1).
PARETO rencontre la notion de stabilité quand il étudie la détermination de l’échange par l'intersection des dispositions à l'enchère. Il la retrouve d’une manière différente de WALRAS parce que sa notion d'équilibre est différente,
(1) Cette particularité provient de ce qu'on étudie un système formé :
D'une position (position matérielle, prix) toujours déterminée :;
D'une force, c’est-à-dire d’une cause qui tend à faire changer de position et varie avec cette position, et que la force est toujours de même sens. Si bien qu’elle ne peut s’annuler qu'en des maxima ou minima. La pesanteur tend à faire aller vers le bas. L'homme cherche à acquérir une utilité plus grande.
mais c’est à l’occasion du même fait qu’il la retrouve. Pour lui, la variable est la « quantité d'échange » qui est plus ou moins poursuivie. Quand il y a équilibre, c’est qu'aucune force ne pousse l'individu à échanger, et la démonstration de PARETO même montre que cela ne veut pas dire que si l’échange était poursuivi, on reviendrait à l'équilibre, puisqu'il trouve très justement une position d’équilibre instable où les individus n’ont plus envie d'échanger mais dont ils s’écarteraient s'ils avaient échangé un tout petit peu plus ou un tout petit peu moins, comme une bille s’écarte du sommet d’une boule, si elle n’y est pas exactement, alors qu’elle y serait restée si elle y avait été exactement.
D'ailleurs, il n’est pas impossible de trouver des cas réels dans lesquels ce phénomène soit réalisé (1). Mais il ne subsiste pas dans l’étude d’un ensemble complexe qui n’admet que l’équilibre de détermination.
29) La deuxième sorte de mouvement. — Dans celui-ci l’équilibre apparaît comme un état idéal qu’on n’atteint pas, mais dont on se rapprocherait indéfiniment s’il n’y avait de perturbation dans les données (?).
Il y a donc également une force qui tend à réaliser cet équilibre. Mais là, cette force est la même quelle que soit la nature des sciences ; c’est une loi statistique car les équilibres de détermination ne sont jamais que l’appli-
(1) Ces cas sont dus au rendement croissant de la production par rapport à la quantité, quand l’«obstacle » production commence juste à ne plus s'opposer aux goûts grâce à ce phénomène.
(2) La lenteur à atteindre l’équilibre est appelée « viscosité » par M. Drvisra. Le temps nécessaire est en principe infini, mais on peut considérer le temps suffisant pour que l'équilibre soit approzimativement rétabli, c’est-à-dire que la sensibilité (voir plus loin) soit suffisamment petite. Mais l’on se heurtera alors à la difficulté de définir la petitesse de la. sensibilité qui, comme on le verra dans la note de la page suivante, ne peut être représentée par un seul chiffre.
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cation des lois du grand nombre : ils représentent l'état le plus probable. |
On peut donc représenter le non-équilibre par :
19 La probabilité des états des systèmes ou une grandeur qui lui est liée. Les physiciens ont pris l’entropie. L’équilibre sera alors caractérisé par le maximum de cette grandeur ;
29 Une force naturelle qui pousse le système à réaliser au maximum la probabilité du système ou la grandeur qui lui est liée.
Or, dans PARETO, nous trouvons à la suite de Warras cette loi : « L'équilibre a lieu (en général) quand les membres de la collectivité jouissent du maximum d’ophélimité. »
Malheureusement, l « ophélimité », forme de l’utilité, ne peut s’additionner comme l’entropie, car elle est un fait subjectif, et l’ophélimité de l’ensemble ne peut être liée à la probabilité.
Il y a néanmoins quelque chose d’intéressant dans cette règle que M. Nocaro a critiquée, non sans excès (1) et ParEerTo le souligne lui-même.
Étant donné des individus et des quantités de marchandises, chacun aura envie d'échanger. Chaque échange augmentera l'utilité pour chaque individu de marchandises obtenues par lui. Or, la libre concurrence permet de pousser cet échange le plus loin possible. C’est elle qui donne le ‘ maximum d'utilité et tout autre mode en donne moins (VI, 38).
Ceci montre qu’une seule obstruction à la libre concurrence (2) empêche chaque individu d’avoir son maximum
(1) NoGaro, op. cit., p.259. Il s’agit d'ailleurs d’une critique faite à WaLrAs. sur le même sujet.
(2) Mais ici, une obstruction à la libre concurrence n’est pas un manque de concurrence, mais une mauvaise concurrence empêchant l’homogénéité du marché. Nous avons vu que PARETO confondait les deux phénomènes.
Un manque de concurrence, le monopole, par exemple, a peut-être pour
d'utilité. Mais elle empêche aussi de déterminer le prix.
Malheureusement ces maxima aussi nombreux que les individus sont bien difficiles à manipuler. Néanmoins, on peut lier la détermination du prix au maximum d'utilité pour un individu.
L'équilibre est donc l’état vers Lou tend un système en état de concurrence parfaite. Mais si la concurrence n’est pas parfaite, ou même si les phénomènes ne sont pas continus (phénomène de l’arrondissement au franc, par exemple), l’état vers lequel tend le système classique est donc différent de la détermination exacte (1).
C) Le déplacement de l’équilibre
30) Le déplacement de l'équilibre proprement dit. — TI ÿ a une contradiction dans ce terme même de déplacement de l’équilibre : ou il y a équilibre, et il n’y a pas déplacement ; ou il y a déplacement et il n’y a pas équilibre.
Au fond, le déplacement de l’équilibre est une notion limitée, abstraite, pour passer de l’étude du non-équilibre quand les données sont immuables à celles du non-équilibre quand les données bougent.
Dans l’abstrait, il est très simple à concevoir : les prix étant déterminés par les quantités et les goûts, comment varie cette détermination quand les quantités et les goûts
effet de diminuer l'utilité de certains patrimoines, mais pas de tous. D'ailleurs, ces lois ne sont vraies que pour l'échange entre consommateurs car l'utilité du producteur échangeur est mal définie.
(1) M. Drvisra appelle cette différence statique la «sensibilité ». Mais il faut prendre garde que ce phénomène est en général complexe. On en a eu une idée par la sensibilité d’une balance. Mais répétons-le, la sensibilité est un écart entre deux déterminations. En général, elle est la différence entre un état déterminé et un état déterminé, On n’en pourra rendre compte approximativement que par plusieurs nombres (écart moyen, unie etc.) d'autant plus nombreux qu’on voudra mieux la représenter.