I. — LES LIMITES DE L’ANALOGIE PHYSIQUE
L'étude de l'équilibre chez Wazras et PARETO montre tout le parti que l’on peut tirer en économie de l’analogie physique, mais elle en montre aussi les limites.
David HuME, en 1752, parlait de l’équilibre du commerce international. Mais il s’agit d’un domaine tout à fait particuher : c'était au demeurant une simple qualification sans prétention théorique. TurGoT allait beaucoup plus loin et définissait l'équilibre comme une position telle qu'il résulte de son abandon un mouvement qui tend à rétablir l’état primitif. Enfin WaLras a introduit la généralisation de la notion d'équilibre grâce à l’interpendance.
Dès WALrAs, on peut dire que la notion instantanée de l'équilibre était parfaite : la détermination des phénomènes économiques à un moment donné est conçue, comme la détermination des éléments d’un système physique à un moment donné : l’analogie physique est complète. II semble qu’elle ait mené l'analyse économique à une impasse.
Il faudrait plusieurs livres pour montrer les tentatives qui furent faites pour sortir de cette impasse, infructueuses en général, puis comment les économistes contemporains
admettent plus ou moins implicitement une notion biologique de l’équilibre : on se contentera de relever rapidement les étapes.
A) L’étude de la stabilité
Par deux points, la théorie de l’utilité marginale semble approcher la réalité plus près que l’école de Lausanne. G. Mascr critique les principes mêmes de la théorie de l’équilibre et montre la supériorité de l'utilité marginale tant au point de vue de la cohérence que de l’explication des faits réels (1). Le premier point nous importe seul ici. Mascr précise : « Les lois mathématiques ne sont pas des lois causales parce qu’elles ne concernent pas des phénomènes qui se succèdent dans le temps, mais des quantités abstraites. » G. Mascr discerne ainsi les différents groupes fondamentaux des équations élémentaires de l'équilibre et reproche à l’école de Lausanne de ne pas avoir opéré ces discernements. C’est un reproche différent, mais pourtant d’une critique logique semblable, que nous avons fait dans les chapitres précédents à WaLras et à PARETO d’avoir négligé l'étude des mouvements voisins de la position d'équilibre. Jusqu'à une époque récente, on n'avait pas vu les difficultés que cachaient les analyses de tels mouvements.
L'étude de la stabilité de l'équilibre qui est, comme nous l’avons vu, celle d’un mouvement, n’en est qu’une première approche qualitative : elle soulève pourtant des difficultés considérables que le PT SAMUELSON a, un des premiers, analysées au moyen de l’appareil communément admis dans la physique et dans la mathématique contemporaines. La raison profonde de ces difficultés est que la notion d'équilibre recouvre une indétermination dont G. Mascr avait eu l'intuition s’il ne l'avait pas formulée.
(1) Cité par FRANÇOIs-PERROUX, Le Néo-Marginalisme, éd. 1941, p. 60.
L'équilibre, comme nous l'avons vu, est une absence de mouvement, ou plus exactement de changement (1). Une même immobilité ou permanence constatée pourra donc être expliquée d'autant de manières qu’on pourra imaginer de mouvements ou de changements dont l’absence constitue précisément cet équilibre. En particulier, l’analyse de WaLras et celle de MARSHALL ne se recouvrent pas.
Nous avons vu que pour WazLras l’équilibre s’opposait à un mouvement de prix, d’ailleurs virtuel. Pour MARSHALL, 1l s'oppose à un mouvement de production. Le Pr Hicxs résume très bien ce dernier (2) : « MARSHALL dit que l’équilibre de l'offre et de la demande correspondant au point d’intersection des courbes d’offre ou de demande est stable ou instable selon que la courbe de demande se trouve audessus ou au-dessous de la courbe d'offre juste à gauche de ce point, c’est-à-dire qu’une légère diminution de la production rend le prix de demande plus grand que le prix d'offre (3). » Le Pr SAMUELSoN a montré que les conditions de stabilité n'étaient pas les mêmes dans ces deux conceptions. La notion d'équilibre de Wazras et celle de MARSHALL ne sont pas seulement en opposition formelle : elles représentent chacune l'absence d’un mouvement différent.
En plus de cette ambiguïté, l’étude de la stabilité, c’està-dire l’étude des mouvements au voisinage de l’équilibre, souffre d’une autre indétermination. En général, quand un système économique est perturbé, non seulement il s’écarte de sa position d'équilibre, mais cette dernière elle-même est changée. Il faudrait donc étudier à la fois les variations
(1) Cf. plus loin, p. 227, L'équilibre du circuit. (2) Value and capital, chap. V, $ 1, en note.
(3) CHamBErRLiIN (The theory of monopolistic competition, p. 12) signaie que le prix d'équilibre n’est pas en général le prix d’égalisation (equating price), sauf dans le cas de la concurrence pure. Mais il précise qu’il n’étudie pas la distinction entre prix de marché et prix normal, distinction qui fait l’objet des lignes ci-dessus.
de l'équilibre et les mouvements de rappel vers la position d'équilibre, puis synthétiser les deux analyses en une étude du mouvement de rappel vers un équilibre déplacé (1).
Ce résultat obtenu, il ne faudrait pas s’en exagérer la portée. Il ne serait valable que dans la mesure où la perturbation est légère. L'étude de l’équilibre, en effet, ne dispense jamais d’une cinématique, c’est-à-dire d’une approche autonome du mouvement.
B) Les généralisations formelles
Certains ont cru, par l'étude de Ia concurrence imparfaite, des monopoles au des comportements non rationnels, sortir des limites que WALRAS avait apportées à l’étude de l'équilibre. Il n’en est rien. Ce ne sont là que des généralisations formelles restant dans l'esprit de la théorie initiale.
Le mécanisme de l’équilibre chez WaLras est la détermination des prix du marché de telle sorte que l'offre effective soit égale à la demande effective par suite de la somme des réactions individuelles. Peu importe que les auteurs modernes aient compliqué les données de WALRAS : d’une part la concurrence peut ne plus être ni pure, ni parfaite (2) ; on peut y trouver tous les cas allant de la concurrence parfaite au monopole ; d'autre part, le comportement de l'individu peut ne plus être celui d’un homo oeconomicus : peu importe, il s’agit toujours de placer un individu dans un milieu donné et de déduire l’action qu’un comportement donné de cet individu entraine sur
(1) Hne s’agit pas de l'équilibre mouvant de Moore qui n’est pas un mouvement hors de la position d'équilibre, mais l'équilibre relatif d’un système complexe assez analogue à la notion physique correspondante (cf. ci-dessus, p: 21).
(2) CHAMBERLIN (op. cit, p. 26) signale que ies éléments du monopole changent la définition de l’équilibre, mais non la facilité avec laquelle il peut être atteint. C’est donc dans l’imperfection seulement (absence de mobilité des ressources, Connaissance impar faite du marché) que le principe de l’équilibre serait modifié.