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M. G. Th. GuiLBAUD pense que le point de vue global ou intégral n'est pas le privilège des biologistes et donne comme exemple la théorie des ondes ou des équations aux dérivées partielles. Mais le propre de la biologie parait être d'accepter l'échelle de l'individu comme une première approximation. C’est plus un état d'esprit qu’une méthode. S1 le Pr LeonTigr refuse à l'intuition le domaine de l’équilibre général, c’est parce qu’il aborde celui-ci par voie analytique. La biologie nous apprend au contraire à considérer l'équilibre économique comme un tout dont il faut prendre conscience avant d’en connaître les détails. Et ce tout aura un comportement propre.
E) La croissance équilibrée
Il n’y a pas que l'équilibre dynamique qui caractérise l'équilibre biologique ; 1l y a aussi la croissance équilibrée.
Tout phénomène vivant a un passé et l’économie n'échappe pas à cette loi. À l'échelle individuelle, l'utilité de l’objet est une notion instable ; l’économie classique n’a pas logiquement dégagé de notion de valeur valable dans le temps en partant d’une analyse élémentaire : de WaLRAS à SCHUMPETER, la gageure était intenable. Nous avons assez critiqué cette impuissance de la théorie pour pouvoir reconnaître que néanmoins la valeur est une donnée sociale : il est certain qu’on ne peut l’approcher par une analyse individuelle, mais à l'échelon global, on doit constater que la valeur d'échange, ou le prix de revient d’un objet garde une influence un certain temps après que celui-ci a été vendu ou fabriqué : à l'inverse du hasard inorganisé, les structures économiques ont une mémoire.
Cette permanence de l’échelle des grandeurs économiques n’est pas acquise : elle peut disparaître ou tout au moins s’atténuer comme la mémoire chez certains malades. 11 n’est pas sûr qu’un tel mal ne soit pas le principal dont
la France souffre actuellement. Mais elle constitue néanmoins l'élément central de l'équilibre économique. Celui-ci sera donc certainement caractérisé par une irréversibilité de principe, plus proche de celle de la croissance organique que de l’entropie physique (1).
Une telle permanence doit se concilier avec les données de l’évolution économique à long terme : la population, le rendement technique, la consommation globale. Après les compilations statistiques de Colin CLARK, une théorie autonome des relations entre ces variables a été faite par M. FOURASTIÉ (2), mais la théorie de la croissance équilibrée ne peut être établie uniquement en partant des observations de grandeur de long trend, et la synthèse des diverses pproches reste à faire.
«Tant que la synthèse entre théorie macrocosmique et théorie microcosmique ne sera pas accomplie, il demeurera avisé de considérer la première comme une moitié seulement de la théorie économique, dit le Pr FRANÇors- PErRoux (3). » Mais c’est aussi vrai de la seconde, malgré une élaboration beaucoup plus poussée et un passé beaucoup plus riche.
La caractéristique du domaine économique, comme du domaine social, est qu’il comprend à la fois des atomes inorganisés et des organisations constituant à elles seules un échelon atomique, comme la vache du prince DE BRo- GLIE. Aussi, l'approche globale est-elle insuffisante à elle seule, de même que l'approche individuelle. Certaines décisions individuelles n’interviennent que par leur action
(1) Certains auteurs ont tenté de rapprocher les points de vue. En particulier WIiENER assimile la connaissance à une entropie négative (cf. Cybernelics). (2) Jean Fourasrié, Le Grand Espoir du XXe siècle. La pensée de M. FOURASTIÉ va fort au delà des résultats statistiques de M. Colin CLARK. (3) Economie appliquée. n° 1, p. 23.
d'ensemble, d’autres ont une action directe et précise.
L'unité de la science économique ne sera réalisée que quand elle aura fait, pour son usage personnel, la synthèse de ces deux approches. Alors, elle pourra rendre à la physique et à la biologie leurs modes de penser : ellé pourra alors s’installer dans ses meubles. Entre les deux prennent place des structures intermédiaires comportant l'influence dominante, mais non pas exclusive, de certaines organisations. Et nous voyons déjà les notions physiques et biologiques de l’équilibre, distinctes au début, entremêler leur prolongement commun.
Mais si l’économie a du mal à se dégager des analogies avec les autres sciences, ce n’est que parce qu’elle est en crise de croissance : elle sera bientôt adulte, ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit perfectible, mais qu'elle pourra se diriger d'elle-même, avec ses propres méthodes. Alors, l’analogie physique qui handicape les analyses classiques, l’analogie biologique qui est amenée par les raisonnements plus modernes se fondront ensemble dans une seule notion harmonieuse et, abandonnant le véhicule métaphorique emprunté à d’autres sciences, la pensée économique pourra s'organiser autour d’un concept aujourd’hui indéterminé, mais qu’elle précisera peu à peu : la notion de l’équilibre économique.
Lu, ET JUGÉ DIGNE D'ÊTRE PRÉSENTÉ