CONSEILS GÉNÉRAUX AU PROFESSEUR
I y a déjà longtemps que, vous livrant à vousmême, je reporte tous mes soins sur votre élève et la prédispose à recevoir vos leçons et à en profiter ; vous devez être surpris des progrès que vous constatez et dont vous êtes tenté de vous enorgueillir ; vous isnoriez encore les douceurs de ce genre d’enseignement, et n’aviez vu votre profession que sous ses tristes faces. — L'ange consolateur des pauvres écuyers ne vous était point encore apparu, et vous ne vous étiez point imaginé que si notre enseignement est abreuvé d’ennuis et de dégoûts, et que si notre patience est mise aussi souvent à l'épreuve, il est donné à de charmantes élèves, et à quelquesunes surtout, d'apporter un remède à nos maux, et de nous faire en quelques minutes oublier des années. — Cependant, ne vous laissez pas égarer par cet instant de satisfaction, et, loin de vous attribuer le mé-
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rite de vos succès, songez bien, au contraire, que ce tact, cette gracieuse assiette, ce savoir-faire, auxquels vous croyez avoir tant contribué, sont les fruits de la mystérieuse intuition et des dons enchanteurs que votre élève a apportés avec elle et auxquels vous avez seulement donné un naturel essor.
Vous avez, Jusqu'à ce Jour, du reste, suivi une marche progressive et variée ; vous n’avez pas été monotone, ou seulement que lorsque le devoir l’exigeait ; Je vais me borner à résumer 1c1 votre cours et à vous démontrer que si le désir de bien faire et le sentiment de votre art vous ont dirigé, ils se trouvent en rapport avec la méthode et la logique.
Je vous ai vu, dans votre seconde leçon, après avoir transmis les notions préliminaires à votre élève, la familiariser successivement et alternative ment avec les trois allures. — Vous avez, dis-je, satisfait avec prudence son esprit avide, et bientôt elle a senti qu'il n’était point de difficultés insurmontables pour elle; qu’un plaisir seulement lui était artistüquement préparé, et que des jouissances tou- Jours croissantes lui étaient chaque jour réservées. — Vous avez peu parlé, et votre main, expressive dans son langage, ainsi que je vous l'avais recommandé, a déjà, dans ce peu de leçons, fait apprécier à l'élève toute la valeur des principaux effets de rênes.
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— Je vous ai vu bientôt, cessant de vous préoccuper de la question de confiance, ne vous attacher désormais qu'à resserrer tous les mouvements et à faire agir simultanément et séparément les deux mains de l'élève pour imprimer au mouvement une justesse motivée.— Vous avez montré quelque sévérité au passage des coins, et Je vous ai entendu dire que, passer un coin correctement et en décomposant les effets de rênes, était déjà une preuve de beaucoup de savoir-faire. — Cependant, comme je crains que vous ne soyez point entré dans assez de détails sur ce travail important, je vous dirai, en peu de mots, comment je le comprends, et comment aussi il devient pour moi le point de départ de tous les mouvements circulaires ou latéraux. — Vous avez appris qu'une allure, quelle qu'elle fût, devait, au passage du coin, être un peu ralentie, ou, si vous l’aimez mieux, gagner en élévation ce qu’elle perd en vitesse, l'instinct seul nous dit qu’on ne doit pas précipiter un cheval dans un mouvement pénible et où l'équilibre a toujours plus de peine à se conserver. — Partant, le premier soin de l’élève sera donc le demi-temps d'arrêt. — Vous lui dites : « Madame, à < l'approche du coin, fixez votre main, marquez un « demi-temps d'arrêt et soutenez cette main en la < portant du côté du mur. »
Vous avez raison de vous borner à cette simple dé-
finition dans ce moment, et vous reviendrez plus tard sur ces quelques mots en les développant, pour faire comprendre à votre élève comment les rênes agissent dans cette circonstance; ainsi, vous lui direz: que la fixité de la main prévient toute espèce d'a-coup au moment du temps d'arrêt, et qu’elle rend son effet immédiat et précis. Le temps d'arrêt, combiné avec le soutien de la main, raccourcit et grandit le cheval, tandis que le port de la main du côté du mur, déplace les forces et change la nature des points d'appui. Nousremarquerons d’abord que, lors— qu'un cheval tourne à droite, par exemple, il charge sa jambe droite du devant, et fait décrire à sa jambe gauche un cercle autour de ce pivot; or, son instinct le porte à se débarrasser prochainement de la gêne que lui cause le mouvement circulaire qu'il essaye toujours de décrire aussi large que possible. Abandonné à lui-même, tout cheval arrondit les coins : c'est donc faire preuve de tact que de le maintenir sur la ligne droite jusqu’à l’angle et de l’y tenir ren— fermé pour exécuter le tourner.
Pourquoi le soutien de la main gauche en passant le coin remplit-1l ce but? C’est que l’appui de la rêne droite sur l’encolure pousse l’épaule droite vers la gauche, et charge le membre opposé, de façon à l'empêcher d'exécuter le tourner, jusqu’au moment où, complétement entré dans le coin, le cheval reçoit
un avertissement de la main, qui se reporte à droite, et charge la jambe droite au moment précis où elle doit servir de pivot à la gauche. — La préparation du passage d’un coin consiste donc dans le demiarrêt et le soutien de la main, et il s'effectuera tout naturellement, si la tète est bien placée et que le bout «du nez soit légèrement porté du côté où l’on tourne:
Je reviens aux autres parties de votre leçon que j'ai attentivement suivie. — Je vous ai vu, dans les commencements, développer franchement les allures, et laisser au mouvement cette extension qui permet à l'élève un léger appui sur la main et lui donne cette décision qui ne peut trouver son aliment que dans l'allure même du cheval. — Vous avez fréquemment aidé votre élève à enlever son cheval au galop; mais bientôt, lui laissant essayer ses propres forces, vous vous êtes borné à lui dire : « Rassemblez votre cheval, inchinez-le à gauche, soutenez la main, touchez de la cravache, puis enfin rendez.— Vous avez alterné avec discernement le #rot et le galop, aussi vous êtes-vous fait pardonner les ennuis de l’un par les charmes de l'autre. — Le trot à la francaise est une fâcheuse nécessité : 11 faut avoir recours aux formes les plus persuasives, pour le faire supporter à vos élèves; cependant l'assiette, l'équilibre, le soutien du buste, ét l'aisance dans le maintien qui en sont le résultat ordinare, rendent cette allure la plus indispensable des
gymnastiques. — Il faudra toutefois choisir, en commençant, les chevaux les plus doux au trot, pour arriver progressivement aux plus déplaçants. Vous devrez même, au besoin, pour confirmer l’équilibre, et à la fin des leçons, enlever l’étrier et la seconde fourche; mais vous attendrez, pour. soumettre votre élève à une épreuve aussi désagréable, qu'elle ait obtenu quelques heureux résultats et que sa confiance dans vos conseils n'ait plus de bornes. — Ce sera pour la reprise du trot qu'il faudra réserver, Monsieur, tout ce que votre caractère peut renfermer d’amabilité et d'humeur gracieuse; car, cessant pour ainsi dire de donner leçon, vous serez bien plus préoccupé de distraire que d'enseigner. — La reprise du trot sera fort courte; vous la proportionnerez, du reste, à la force, au tempérament et au caractère de votre élève; vous pourrez la prolonger de quelques minutes chaque jour; mais elle ne saurait, dans aucun cas, dépasser un quart d'heure, car, avec la fatigue, vous verriez arriver le dégoût, la raideur, et le frait de votre leçon entière serait perdu. La reprise du galop, au contraire, doit absorber la moitié de la leçon, c’est-à-dire, au moins une demi-heure, en l’interrompant une fois ou deux, pendant quelques minutes consacrées à recüfier les imperfections et à développer d'utiles théories, par exemple, celle du galop; lorsque l'élève aura déjà obtenu, seule, cette allure de plusieurs chevaux bien dressés, vous parlerez souvent des
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effets de rênes, du amener, du rassembler, des demitemps d'arrêt, etc., etc.
Je vous ai déjà dit, par parenthèse, que ces demitemps d'arrêt étaient une question de sentiment trèsdifficile à démontrer, car vous ne pouvez définir le degré de force auquel l’élève doit recourir. Un musicien peut dire à son élève : « Votre son est faux, « écoutez le mien, et quand le vôtre sera semblable « 1l Sera juste. >» — Il n’en est point ainsi en équitation : les résistances varient à l’infini, ne sont jamais les mêmes dans un même cheval, et la nature seule du mouvement peut dire aux yeux du maitre, et au tact de l'élève, si la force employée est précisément celle qui convient. — Ce ne sera donc qu’en multipliant des oppositions de main et des arrêts, chaque fois critiqués et appréciés à leur valeur par le professeur, qu’on arrivera à développer le sentiment bien plus que la raison de la chose. — Pendant votre reprise de galop, vous demanderez souvent à l’amazone sur quel pied son cheval galope et si elle perçoit une sensation bien distincte du déplacement qu'il occasionne; vous exercerez le galop à gauche, non moins que celui à droite; vous corrigerez assidûment les défauts de fixité et d’assiette, les déplacements de la jambe, si fréquents à main gauche. Au bout des changements de main diagonaux, vous ferez mettre le cheval au pas pour un double motif :
Le premier, c’est que les chevaux de manége changent d'eux-mêmes, par routine, et ne laissent rien à faire à l'élève; le second, c’est que les changements de pied en l'air ne doivent être exécutés que lorsqu'une élève est en état de les exiger, et appartiennent évidemment à la haute école. — Pour développer chez votre élève le sentiment de la éranslation des forces d’arriére en avant et d'avant en arrière, AU— itrement dit, lui faire sentir la différence qui existe entre un cheval sur les épaules et un autre sur les hanches, vous la ferez passer successivement du trot au galop et du galop au trot, exercice qui l’obligera à des soutiens et des remises de main alternatifs, enfin, à l'emploi des stimulants gradués, toutes choses qui constituent, en dernière analyse, les véritables difficultés de l'équitation. — Il arrivera souvent qu’avec le cheval le mieux mis, votre élève ne pourra passer sans interruption du galop au trot. — Un demi-tour de manég'e au pas suffira, dans ce cas, pour reporter le poids qui était sur les hanches, sur les épaules, et si vous éveillez l'attention de l'élève sur ce symptôme significatif du défaut d'équilibre, vous lui aurez donné une des leçons les plus utiles et les plus pratiques.
Ai-je besoin de vous recommander, enfin, d'apporter dans la reprise du manége, cette judicieuse progression que nos maitres nous ont transmise, et
qui nous offre le double avantage d’une marche méthodique et d’un travail aussi distrayant que profitable? — Je donnerai bientôt, en vous parlant de la haute école, une description sérieuse des diverses figures adoptées universellement dans les manéges; J'ai cru inuüle de vous en entretenir Jusqu'ici.
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