DIVISION DES OEUVRES D'LIRASME
du temps la théologie, la morale, la pédagogie, la satire et rérudition se mêlent et s'entre-croiseiit.
Il faut donc reconnaître que diviser les oeuvres d'Erasme en œuvres tliéologiques, satiriques, morales et littéraires, c'est les faire rentrer après coup dans des cadres un peu artificiels, c'est établir un ordre et une succession qui n'existent pas en réalité. Excepté en effet V Éloge de la Folie, qui relève exclusivement de la satire, il n'est pas un ouvrage d'Erasme qui n'appartienne plus ou moins par quelque côté à ces genres divers. Sans rechercher si après tout la critique moderne n'a pas parfois trop rigoureusement distingué ce qui n'est bien souvent séparé que par une ligne do convention, nous devons accepter ici les divisions consacrées par l'usage. Cette distribution méthodique des parties d'un sujet a du moins l'avantage de favoriser la clarté, et permet d'arriver avec moins de fatigue sur chaque point à des conclusions plus précises.
C'est la partie théologique des œuvres d'Erasme que nous devrons étudier d'abord. Quelles qu'aient été les préférences de son esprit, il ne pouvait, à l'époque où il vécut, échappera la théologie. Elle l'enveloppait, pour ainsi dire, de toutes parts, et lui-même n'eût pas osé demander pour la science profane un autre rôle dans l'enseignement que celui de préparer aux études sacrées. D'ailleurs, au moment où Erasme prend pleine possession de son talent, deux grands débals s'agitt^nt dans l'ordre théologique et religieux. L'un, déjà engagé depuis longtemps, est celui de la théologie sr-olastique aux prises avec cet esprit nouveau, indocile, formé de besoins légitimes et d'inquiètes aspirations, qu'on appelle volontiers, faute de pouvoir le mieux définir, l'esprit de bi Renaissance. L'autre ([ni suit d<' près et n'est pas sans des alla-
ches certaines avec le premier, est, la crise même de la Réforme, qui osa contre l'Eglise ce que la Renaissance avait seulement osé contre la scolastique. L'intérêt des œuvres tliéologiques d'Erasme ne peut plus être pour nous que dans leur rapport avec ces deux grands faits.
Il conviendrait de parler toujours avec respect de la scolastique, d'abord parce qu'il sied de racheter des lumières souvent incomplètes par la modestie et la prudence dulangage, et ensuite, parce qu'on peut tenir pour assuré que l'esprit humain n'aurait pas accepté pendant plusieurs siècles un joug qui eût absolument paralysé son légitime développement. D'éminents esprits d'ailleurs nous en donnent le conseil et l'exemple. « Je suis loin de mépriser la scolastique, disait M. Cousin à la Sorbonne en 1829 ; j'en fais même grand cas, à l'exemple de Leibniz qui disait y avoir trouvé de l'or. Il est impossible d'avoir plus d'esprit que les scolastiques, de déployer plus de finesse, plus d'harmonie, plus de ressources dans l'argumentation, plus de cette analyse ingénieuse cpii divise etsul)divise, plus de cette synthèse puissante (pii classe et ordonne. »
Mais les lettrés, il faut en convenir, et Erasme autant qu'un autre, ont parlé de la scolastique avec tant de légèreté ou de passion, qu'il n'est pas inutile de revenir brièvement sur l'origine et le sens d'un mot devenu, grâce à eux peut-être, synonyme dans le langage courant de science pédanlcsqne, subtile et vide.
On a reiiiiircjin' (|ii(' le moi sc()lasli([U(', qui apparaît dès les pi('ini('i-s Ai^rs de l;i lilhTJiliirc clii'i'lifMnie. (b'si-
gnait à son origine les sciences et les lettres profanes par opposition aux sciences et aux lettres sacrées \ Mais jusqu'au onzième siècle et à la connaissance plus complète des œuvres d'Aristote, le terme de scolastique ne pouvait guère représenter une science réelle et indépendante, même dans une certaine mesure. Ce n'est pas que le christianisme n'ait eu, dès les premiers temps, sa philosophie ; que des expressions, des distinctions prises à la philosophie païenne, et quelquefois consacrées par les conciles eux-mêmes, n'aient servi de bonne heure à expliquer le dogme évangé-lique ; mais l'élément profane était trop étoutîé par l'élément sacré pour avoir quelque vie propre. La seule philosophie n'était et ne pouvait être qu'une théologie. L'esprit humain, dont le progrès avait été suspendu par les transformations violentes de la société, repassait par les mêmes routes déjà suivies par l'antiquité ; car en Grèce la philosophie, elle aussi née dans le sanctuaire, ne s'en était détachée que plus tard. Au moyen âge, c'est du douzième siècle que date l'existence séparée de la scolastique, qui n'est ni la théologie, avec laquelle elle est à tort confondue, ni même un système nouveau de philosophie, puisque, sous la terminologie qui lui appartient en propre, elle n'a pas élevé une doctrine nouvelle que l'antiquité n'ait pas connue. Ce qui constitue la scolastique, c'est d'une part son objet, la recherche de l'être, qui resta le même pendant tout le moyen-âge, et de l'autre, sa méthode , qui est l'application uniforme aux questions les plus diverses de la logique d'Aristote. Mais comme la scolastique, remarque fort bien M. de llémusat, était née
1. Ilisloii'c lillcrnivc de lu France avant le douzième siècle, [lar M. J.-J Ampère, t. m, ch. vu.
d'abord du besoin de fixer le vrai sens de certains textes, contenus dans de certains livres, et surtout dans la Logique d'Aristote, elle garda la marque de cette origine, et se donna le plus souvent à elle-même les apparences d'une glose, quoique par occasion les questions incidentes prissent, par leur importance capitale, la place de la question principale '.
Si telle est la scolastique, l'histoire de son développement semble devoir intéresser le philosophe plus que le théologien, puisqu'elle sortit, non sans doute d'une pensée de révolte contre l'Eglise, mais d'un premier besoin d'indépendance à l'égard du pouvoir spirituel, et c|u'elle n'est rien moins que la date précise du réveil de l'esprit philosophique au moyen âge. Mais cette séparation entre la philosophie et la théologie ne fut jamais ni souhaitée ni même consentie parles esprits supérieurs qui l'avaient, comme saint Thomas, le plus nettement marquée. De là une inévitable confusion sur ce terme de scolastique, synonyme tantôt de philosophie, tantôt de théologie.
Cette application du même mot à deux objets différents s'explique naturellement. En réalité ces deux objets, au moyen âge, sont unis par de tels rapports, se pénètrent l'un l'autre partant décotes, c[u'ils ne peuvent être distingués que par un effort d'al»straction. Il ne pouvait y avoir entre la philosophie et la théologie indépendance réciproque. Un exemple suffit à le prouver. Nous avons dit que la reclierche essentielle de la philosophie scolasticjue avait été celle (h; l'être universel, de la su]>slancc unique. Or la tliéologie \\v pouvait pas ne
\. Siiiitt Anselme (II' C'uilor/jihi/, par .M. Cli. ilc Réiriiisal. I^iv. ilou.xiùmo. eh. II.