Saint Paul, Ép. à TimotJirp, I, c. fi, v
était trop frappant pour ne pas soulever contre la scolastique de dangereuses révoltes. La scolastique n'avait connu qu'une des facultés de riiomme, celle du raisonnement : elle en avait, il est vrai, expliqué et mis en jeu les plus délicats ressorts, elle les avait merveilleusement assouplis par un exercice infini ; mais l'homme n'est pas seulement un être c[ui raisonne, c'est aussi un être sensible et passionné. Cette partie viA^ante et dramatique de rhomme, la Renaissance allait pouvoir la ressaisir chez les anciens. Aussi, pour les esprits jeunes, ardents, la scolastique, avec son dogmatisme étroit, son langage abstrait et sans âme, c'était le vieux monde qui devait s'écrouler; l'antiquité, au contraire, le monde nouveau et l'irrésistible séduction.
Cette première révélation de l'antiquité causa d'abord une sorte d'éblouissement et jeta dans bien des écarts. L'Italie surtout donna dans tous les excès qui flattaient ses tendances voluptueuses et sa mobile imagination. La philosophie, la poésie, les mœurs, furent païennes. Si la question de la Renaissance se fût ainsi posée, presque sous la forme d'une revanche inattendue du paganisme sur le christianisme, sa cause était sûrement perdue, etl'union de la scolastique avec le christianisme en eût été encorercsserree.il fallait des esprits nés sous un ciel plus froid que celui de l'Italie, mieux équilibrés, plus maîtres d'eux-mêmes, pour rapprocher et fondre ce double élément de la civilisation moderne, l'antiquité et le christianisme, et assurer ainsi à la Ilenaissance ses légitimes résultats, en les limitant à leur objet jM'opre. Ce sera là plus particulièrement l'oMivrc entreprise et à un certain degré accomplie par les lettrés de France et d'Allemagne.
A vrai (lire, sous des aspects différents, dans Té-
LA SCOLASTIQUE ET LA PxEX AISSANCE. 215
tude de la morale et de la littérature de cette époque, comme dans celle de la théologie, nous retrouverons cette même lutte entre ces deux esprits contraires qui se disputent la société nouvelle. La formule générale de la question soulevée par la Renaissance pourrait être celle-ci : dans quelle mesure la pensée antique doit-elle servir à l'éducation de la pensée moderne? Or, pour la circonscrire en ne l'appliquant ici qu'à la théologie, on prévoit quels seront les termes du débat. Les dogmes et la morale chrétienne réservés et mis hors d'atteinte, est-il juste que la théologie scolastique se refuse aux besoins et aux exigences du siècle nouveau? qu'au lieu d'accepter des anciens, avec leur sens pratique, leur méthode, qui n'était si puissante que parce qu'elle était conforme à la nature de l'esprit humain, elle se renferme obstinément dans ses stériles spéculations, tissant toujours et sans relâche ces toiles d'araignées qui ferment l'entrée de la science sacrée et, pareilles à celles de la légende, se reforment à mesure qu elles sont rompues?
Ramenée à ces termes, la question qui s'agitait entre la théologie scolastique et la Renaissance semblait facile à résoudre. Mais ce serait trop présumer de la sagesse des hommes que d'espérer d'eux cet esprit de conciliation qui cherche ce qui rapproche et non ce qui divise. D'un côté il y aura sans douLe des résistances aveugles et d'opiniâtres préjugés ; de l'autre, il faut l'avouer, la Renaissance ne se montrera ni assez modérée dans les sacrifices qu'elle exigera de la scolastique, m assez équitable pour les services passés, et elle-même ainsi donnera prise à ceux qui l'accusaient de cacher sous ses attaques contre la scolastique une arrièrepensée de révolte contre le christianisme II est temps de
rechercher si Erasme, qui prévit si bien les dangers d'une situation difficile et complexe, mit toujours assez de prudence dans sa propre conduite pour montrer qu'il n'était pas impossible de les prévenir ou d'y échapper.
Nous pouvons étudier l'esprit général et la direction pratique de la méthode théologique d'Erasme dans deux ouvrages composés à un très-long intervalle l'un de l'autre. Le premier est la Méthode pour parvenir à la vraie théologie^ qu'Erasme dédiait en lolo au cardinal de Mayence, et qui, au rapport do Dorpius, faisait pleurer d'attendrissement un docteur de Louvain emprisonné jusqu'alors dans la scolastique ; l'autre est le Prédicateur ou Ecclésiaste^ qu'il acheva dans les dernières années de sa vie.
Sans doute le mot lui-même de méthode pourrait ici paraître ambitieux, si l'on prétendait en faire le synonyme d'un procédé scientifique, reposant sur des principes rationnels et fixes. Il faut le prendre plutôt dans son sens familier, comme le terme qui exprime un ensemble de moyens pratiques propres à faciliter l'étude d'un certain ordre de connaissances. Erasme n'a en aucune façon la prétention d'avoir découvert un nouveau genre de dialectique, mais do ramener les théologiens vers celle des anciens. « Distribuer un tout en ses diverses parties, expliipier ce qui est caché par la définition, éclaircir l(^s points obscurs par le développement, manjuer les amliiguïtés d'abord et ensuite les résou<lre, avoir enfin une règle sûre pour juger du vrai et du
MÉTHODE THH()L()<il(jUE DÉllAS.ME. i217
faux, et pour marquer, les principes une fois posés, les conséquences qui en découlent * ; » cet art que Cicéron attribue à Servius n'appartient en propre à personne. C'est la dialectique, née de la nature même des choses, et qui existait avant le nom, parce qu'elle n'est au fond que le procédé nécessaire de l'esprit voulant de bonne foi parvenir à la vérité. Erasme a raison de se tenir à ces principes simples, et de se dégager des subtilités inutiles que la scolastique dans sa décadence avait laborieusement multipliées.
Or, dans la méthode d'Erasme, on peut, il nous seml)le, relever deux points où il combat avec avantage les scolastiques.
On sait tous les détours par lesquels Cicéron conduit le jeune Romain jusqu'à l'étude de l'éloquence ellemême : à son exemple, Erasme veut que l'on se prépare à l'étude directe de la théologie en amassant d'abord un riche fonds de connaissances générales, surtout en apprenant les langues latine et grecque, et, s'il se peut, la langue hébraïque. Comme Mélanchthon, il était choqué de la précipitation avec laquelle les jeunes gens terminaient leurs premières études pour courir aux bruyantes disputes des .controverses théologiques. « Il nous naît, disait Cruciger, des théologiens comme des champignons. » A d'autres époques, selon le caprice du jour et l'objet présent de la faveur publique, de ces cultures hâtives et incomplètes il naîtra en foule des poètes ou des journalistes quiméritiu-ont le mot piquant etjuste de Joseph Cliénier : « Ils seioiit toujours enfants, parce qu'ils ne l'ont pas été assez longtemps. » C'est donc avec raison qu'Erasme demande à la scolastique de dé-