‹ ErasmeChapitre 117 sur 247 · Brutus, cap. xu · texte numérisé non relu

Brutus, cap. xu

pouiller à l'égard des premiers et nécessaires éléments de toute instruction solide ces airs de mépris, qui ne sont le plus souvent que Fliypocrisie de l'ignorance, et de donner à la théologie une marque de respect, en ne l'abordant qu'avec la maturité d'un esprit sérieux et exercé.

Mais le point capital de la méthode d'Erasme est la pressante recommandation, d'ailleurs si souvent renouvelée par lui, de chercher la science théologique à ses premières sources, FEvangile et les Pères. L'étude directe des monuments originaux est un principe de critique aujourd'hui si incontestable, que le conseil d'Erasme risque de paraître d'une simplicité presque naïve : il était loin cependant d'être superflu. Le défaut de la théologie scolastique, sensible déjà à sa meilleure époque, et qui est dans l'abus d'une méthode trop exclusivement interprétative, n'avait fait que s'accuser plus vivement dans sa décadence. Non-seulement le livre sacré, mais encore les ouvrages des grands docteurs scolastiques du treizième siècle avaient fini par disparaître étouffés sous les couches tous les jours plus épaisses des gloses, des interprétations, des éclaircissements. Le commentaire tuait le texte '. Les seuls théologiens anglais n'avaient pas écrit moins de cent soixante commentaires du livre des Sentences de Pierre Lombard. Un docteur de théologie, parvenu à l'extrême vieillesse, avouait lui jour à Erasme que, dans sa vie tout entière passée dans les formalités^ les quiddités, les relations, il

1. Dans la préface des Lettres choisies de saint François de Sales (Teciiencr, 1805), .M. de Sacy raconte qu'il conserve chez lui satis y toucher un viiluiiic (le six cents pages au innius, imprimé en caractères très-fins, et ([ui no conLicnt autre ciliosi' i|ii'uiic explicalion du Pater, « le plus long des commentaires sur l;i (ilus courte des i)rières. »

MÉTHODE THÉOLOGIQUE DÉRASME. 219

n'avait pas trouvé le temps de lire le texte seul de l'Évangile.

Erasme plaisante avec esprit et bon sens ceux qui vivent ainsi errant, pour ainsi dire, autour du seul livre inspiré de Dieu, sans l'ouvrir, et qui n'en connaissent le texte que morcelé et émietté dans les sommes et les index. « Ils ressemblent à l'homme qui n'a chez lui aucune pièce de ména{j,e. A-t-il besoin d'un verre ou d'un plat, il court le chercher dans la maison du voisin. » « C'est avec raison, dit-il encore, que le sage nous avertit de boire l'eau de notre citerne ' . »

Erasme, pour faciliter l'étude directe des livres saints, descend à des règles pratiques qui mériteraient encore d'être relevées. Le théologien, au lieu de se perdre dans les vaines subtilités de l'école, doit s'appliquer à la connaissance intime et vivante du Christ lui-même. Erasme veut qu'on pénètre l'Evangile dans toutes ses parties, qu'on se rende compte des figures, des métaphores, pour ne pas tomber dans les excès de l'interprétation judaïque et littérale. Il faut encore éclairer l'Ecricriture par l'histoire, connaître à fond les mœurs des Juifs, rechercher les rapports et les oppositions du Nouveau et de l'Ancien Testament, se mettre en garde contre l'abus des interprétations allégoriques, ne pas appliquer à tous ce qui n'est dit que de quelques-uns, ne pas s'emparer d'une citation séparée de ce qui la précède ou la suit, rapprocher enfin les textes pour les compléter l'un par l'autre. Si ces préceptes ne sont plus pour nous des nouveautés, ils n'en restent pas moins les principes

1. Mrth. ad ver. t.hcol. — Ci. les livres (]ue le théologien douue ù Gargantua pour l'iuslruire. » H y fut plus de dix-huit ans et onze mois... il en devenait fou, niais, tout resveux et rassoie. » Rabelais, éd. Ra-

thery, t. i, p. 61.

de toute critique sérieuse, et, en les rappelant, nous avons le droit de reconnaître chez Erasme l'un de ceux qui ont le plus utilement travaillé à l'éducation de l'esprit moderne.

On le comprend toutefois : après avoir ainsi replacé la théologie en face des livres saints eux-mêmes et renversé l'obstacle qui en masquait, pour ainsi dire, la vue directe, il était difficile de ne pas incliner, par esprit de réaction contre l'intolérance scolastique, vers le principe de l'interprétation libre et individuelle. C'est un écueil qu'Erasme n'évite pas et peut-être qu'il ne voit pas. Mais, dans la troisième partie de sa. Méthode^ il fait effort pour resserrer le domaine du dogme, et rendre à la liberté tout le terrain conquis sur la scolastique. Il voudrait s'en tenir au Symbole des apôtres, et abandonner le reste à la libre discussion, ne comprenant pas, dit-il, que, plus la foi s'affaiblit, plus on cherche à multiplier les articles du Credo. Il va même plus loin, et après avoir établi certaines distinctions entre les diverses parties des livres saints reconnus inspirés par l'Eglise, il attribue par exemple une plus grande autorité à Y Evangile de saint Mathieu qu'à V Apocalypse, aux Èpitres de saint Paul aux Romains qu'à celles du même apôtre aux Corinthiens et aux Hébreux. C'était là s'engager dans une voie dangereuse, alarmer la foi en paraissant su])stituer sur des points toiidamentaux son sentiment propre à celui d(^ l'Eglise, et en définitive prêter à croire que la théologi(; scolastique était encore le plus ferme rempart de l'()rtli()(h)xie.

Les mêmes règles de direction théologique se retrouvent dans YEcclésiaste, a])pliquécs'j'i la prédication, trop mêlées toutefois à d'iiitiiiis détails ({ui apportent quelqnc confusion. Ce grand ouvrage. (|u"il est impossible de

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