LE PRÉDICATEUR CHRÉTIEN
de Cicéron et fait déjà pressentir le prédicateur de Fénelon ; et nous reconnaîtrions aussi qu'il y avait chez Erasme, dont on loue avec une préférence exclusive la grâce facile et la vive ironie, des parties plus hautes que Ton est trop porté à sacrifier.
Erasme s'applique d'ahord à former l'âme du prédicateur, car c'est l'élévation de l'âme qui prépare et soutient le mieux celle de l'esprit. Gomme l'artiste s'inspire de la beauté idéale, ainsi le vrai prédicateur se modèle sur le Christ lui-même. Son cœur est plein de droiture et do sainteté, sa voix n'est que l'écho d'une âme ardente, humble et courageuse. Comme le prêtre juif qui n'enterrait pas les morts et n'assistait pas aux funérailles, il ne se mêle pas au monde; il ne veut posséder ni palais, ni richesses, ni vêtements somptueux; il ne parait pas dans les festins. Sans illusion sur la reconnaissance qu'il doit attendre des hommes, c'est pour Dieu qu'il les aime et qu'il les veut sauver. Envoyé du Christ et son fidèle ambassadeur, il ne change, n'ajoute, ne retranche rien aux paroles du Maître ; mais il n'a pas et ne veut pas d'autres armes que la parole. Il ira sans souci du danger personnel évangéliser les idolâtres, mais il ne mendiera pas sur les chemins, parce qu'il n'a pas lu dans l'Ecriture que le Christ ou les apôtres aient mendié. Il parle librement aux peuples comme aux rois. Il croit qu'il est plus grand de convertir un pécheur que de ressusciter un mort. Sion est l'image de l'Eglise. Le prédicateur en est le gardien dévoué, toujours à son poste, toujours éveillé, pareil au chien qui ne se tait ni jovn- ni nuit et dont on n'achète pas le silence en lui jetant le premier morceau venu. Sa prédication est gratuite : il ne veut pas ressembler aux prêtres de l'ancienne loi, qui se nourrissaient de
la chair des victimes. Il étudie le caractère du peuple pour porter remède à ses défauts avec douceur et fermeté; il le défend contre l'esprit de schisme et d'hérésie, et aussi contre les ridicules superstitions et les cérémonies idolâtres auxquelles il s'abandonne si facilement. Il veut l'amener au culte intérieur, le seul vraiment digne de Dieu. Il se fait tout à tous, et n'a qu'une ambition, celle de conquérir des âmes au Christ'.
Pour embrasser dans son étendue et sa hauteur un si glorieux apostolat, il faut au prédicateur, plus encore qu'au théologien, une science presque universelle. Aussi Érasme tient surtout à l'écarter de la théologie scolasticpe : il veut lui donner, non des armes de parade, mais cîes armes de combat. Les véritables maîtres de l'orateur sacré seront d'un côté les anciens, Cicéron, Démosthène, Sénèque, Plutarcpe, « qui mérite d'être appris par cœur mot à mot, » et de l'autre les Pères de l'Église ; mais sa plus féconde inspiration viendra surtout de l'étude directe, personnelle et sans cesse renouvelée de l'Écriture. Érasme se rencontre avec Mélanchthon, qui veut aussi que le prédicateur évangélique étudie la philosophie et les lettres séculières « comme le sculpteur doit étudier la peinture. ^ )> Aucune science ne reste en dehors du cercle tracé par Érasme. Le prédicateur connaîtra la jurisprudence, il effleurera même la géométrie, la physique, l'histoire naturelle, l'astrologie. Il saura les langues savantes, et devra aussi appreiuhe les langues vulgaires, et lire les auteurs ({ui passent pour y avoir le mieux écrit, « comme Dante et Pétrarque en italien. » l'^i-asme même dépouille un instant ses préventions de lettré,