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LE PRÉDICATEUR CHRÉTIEN

(jiiand il ajoute : a La charité chrétienne ne regardera pas comme barbare une langue qui peut amener au Christ notre prochain. » Riche alors d'un fonds inépuisable de vertu et de science, le prédicateur paraîtra dans la chaire chrétienne et parlera d'abondance, sans la servitude d'un plan trop rigoureusement tracé, sans ce luxe de divisions scolasti<[ues qui morcellent la pensée, partagent les forces de l'orateur et divisent sur trop de points l'attention de l'auditoire. Comme il ne cherche que le salut de ceux qu'il évangélise, et non sa propre gloire, il surveillera les impressions mobiles de l'assemblée, et saura ainsi donner à sa flexible parole le tour et l'accent qui conviendront le mieux'.

Cette esquisse de l'orateur chrétien ne manque ni de grandeur ni de beauté morale; mais, on l'avouera, il faut quelque patience pour la dégager d'un ouvrage qui dans son ensemble ne compte pas moins de quatre cents pages in-folio, et auquel on appliquerait volontiers un mot de M. Nisard : « Les bonnes choses appartiennent à Érasme, et le fatras à son époque. » D'ailleurs le lien est visible entre VEcclésiaste et la Méthode. Les principes, les règles de direction pratique, h; but enfin est le même : ramoner la théologie des hauteurs ténébreuses où la scolastique l'avait égarée vers l'étude de ses vraies sources et l'observation directe de l'homme, qui a plus à apprendre au théologien et au prédicateur que Pierre Lombard, Scot et Aristote lui-même. Cette émancipation de la théologie, Érasme la veut prudente, pour qu'elle ne paraisse pas une menace contre le dogme chrétien. Le terrain, est bien choisi, et si Erasme sait s'y maintenir

1. EccL, lil). H, ii.issini. — Cf. ce que dit Érasme sur réloquoucc ilu dominicain Jean Vili'iarius. Ep. 4;j:j.

avec fermeté, il sera vraiment Thomme de la conciliation entre les deux courants opposés qui se heurtent au début du seizième siècle, l'esprit d'autorité que la scolastique pousse jusqu'à l'intolérance, et l'esprit de liberté que favorise la renaissance des lettres païennes, et que la Réforme va porter jusqu'à la révolte déclarée contre l'Église.

Érasme, au début de sa Méthode, se comparait « à ces statues de Mercure à plusieurs tètes, qui, placées dans les carrefours, indiquent au voyageur la route dans laquelle le dieu n'entre pas lui-même. » C'était parler trop modestement. Même en écartant ici les morceaux de polémique religieuse, et quelques dissertations détachées, dont la meilleure est celle qu'il envoyait à Colet sur la tristesse du Christ au jardin des oliviers, la partie purement théologique des œuvres d'Erasme reste encore considérable, et pourrait se partager en trois groupes distincts, ses Commentaires ou Paraplirases des psaumes, ses éditions et traductions des Pères grecs et latins, enfin l'ouvrage qui sera le principal point d'atlaquo de ses ennemis, l'édition gréco-latine du Xoiweau Testament. Nous devons rechercher si Erasme, dans ces œuvres diverses, a toujours observé cette prudence qu'il recommande si expressément, et qui lui semble nécessaire pour combattre utilement la scolasli([ue, sans alarmer la foi chrétienne, ou au coiilraiic s'il n'a pas ti'(»|t sou- ^enl paru s'éloigiu'r desscolasti(|n('s pour se laïqu'oclicr, moins par calcul (jue par un penchant ualurel, dorélage et même d'Arius.

COiMMENTAIRES DES PSAUMES. 229

C'est dans les commentaires et les paraphrases des psaumes que les tendances trop libres do l'exégèse d'Erasme apparaissent le moins. Erasme, qui les composa aux époques les plus diverses de sa vie, depuis 151o jusqu'en 1536, en avait fait comme un travail de repos et de prédilection, où il aimait à chercher l'oubli des controverses ardentes. Il les adresse à ses amis ou à ses patrons, comme des gages d'un affectueux ou reconnaissant souvenir. Il envoie à Béatus Rhenaïuis le commentaire du psaume Beatus vir, en lui disant : « Mitto Beatum Beato. » Tantôt Erasme ne prendra que la pensée saillante du psaume qu'il étudie, tantôt il suivra les mots eux-mêmes plus littéralement : c'est là la différence entre la paraphrase et le commentaire. L'opposition avec la méthode scolastique s'y marque surtout par l'attention que donne Erasme au côt('^ historique du psaume, et par le soin avec lequel il distingue le sens allégorique de l'enseignement moral. Il estime que l'allégorie est un champ où l'imagination peut se donner libre carrière, et que l'erreur y est de peu d'importance; mais sa plus constante préoccupation est de tirer des paroles du texte une conclusion pratique qui serve à la conduite de la vie. Lui-même répète qu'il veut faire pour la théologie ce que Socrate a fait pour la philosophie, la forcer à redescendre sur terre, l'arracher aux questions d'une vaine curiosité où elle va se perdre sans profit pour les hommes ni pour elle-même. Mais, pour combattre avec avantage la théologie scolastique, pour bien établir surtout (jue lesprit clu^élien, en quittant l'étroit sentier de la scolastique, entrerait, s'il lui plaisait, dans une voie plus libre et non moins sûre, il était nécessaire de rendre leur premier éclat aux grands monuments de Tantiquitc chrétienne. Ce fut

la pensée qui inspira les travaux d'Erasme sur les Pères de l'Eglise. Saint Jérôme l'attira d'abord et ne cessa en aucun temps de le passionner. L'éloquence impétueuse du solitaire de Bethléem semblait encore atteindre le clergé du seizième siècle ; et, dans ces pages brûlantes, Erasme trouvait, avec l'écho de ses pensées, l'excuse de ses propres invectives. Il goûtait moins dans sa jeunesse l'admirable génie de saint Augustin. Il lui rejîrocliait d'avoir préparé la scolastique par la curieuse subtilité de certaines définitions, et aussi d'avoir donné des armes à ceux c[ui au nom de la foi condamnaient l'étude du grec. Un jour il lui échappa d'écrire : « Une seule page d'Origène m'apprend plus de philosophie chrétienne que dix pages de saint Augustin ^ » Dans la maturité de son Age, il lit mieux que de désavouer cette parole téméraire : il surveilla lui-même et corrigea l'édition complète des œuvres de saint Augustin, que Froben regrettait en mourant de laisser inachevée. Entre ces deux éditions capitales de saint Jérôme et de saint Augustin, se placent les travaux d'Erasme sur les Pères grecs, et les traductions qu'il donna de parties considérables de saint Jean Chrysostome, de saint Basile, de saint Athanase. Du côté des Pères grecs, sa préférence était pour saint Basile. Il écrivit la préface ({ui précède l'édition donnée par Froben en 1531, et traduisit lui-même plusieurs traités du grand docteur. Il déclarait que de tous les écrivains de cette époque, saint Basile était celui qui lui plaisait sans mélange : « Chrysostome a je ne sais quelle fâcheuse prolixité, Grégoire de Nazianzo, de hi recherche et de l'affectation; rien n'ofleusechez saint Basile ^. » C'est à lui qu'il

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