LA RELIGION DÉRAS.ME
Erasme cherchait à dérouter le lecteur et à prévenir des accusations trop directes. Mais Erasme, en ne faisant au surnaturel que la stricte part qu'il eût été imprudent de lui refuser, en évitant avec un soin égal de s'engager tout entier dans le camp des catholiques ou dans celui des réformés, ne donnait-il pas à entendre que la vérité complète n'existait d'aucun côté, et que la religion, au lieu de s'enfermer dans son intolérance dogmatique, devait reculer ses frontières et donner droit de cité à tous ceux qui. dans des communions opposées ou même sans autre lumière que celle de la conscience , s'accordaient à proclamer les grandes vérités morales? Quand Erasme avait énoncé cette proposition censurée par la Faculté de Paris : « Celui qui pratique une fausse religion est plus rapproché de la vraie que celui qui ne croit pas à Dieu ; » n'était-ce pas l'expression prudente de la pensée fondamentale du rationalisme, formulée par Bayle deux siècles plus tard : c^ Tout homme qui use honnêtement de sa raison est orthodoxe à l'égard de Dieu? »
Tenir ainsi par quelque C(jté à tous les partis, c'est en définitive n'appartenir à aucun. Mais, pour faire respecter son isolement, il no suflit pas d'être en dehors des partis, il faut être au-dessus ; il ne faut pas surtout que la modération et la prudence du langage puissent sembler n'être que la forme du doute ou l'expression de la timidité. C'est par là, on doit le reconnaître, qu'Erasme, dans la lutte engagée contre la théologie scolastique, donnait prise à bien des défiances. Il avait signalé avec une pénétrante sagacité les vices de la méthode scolasti([ue ; il avait demandé avec raison qu'une plus lai'ge pai't fût faite aux études générales, qtir l;i théologie sorlîl ciilin du cercle |>his ('li'dil tous les piiirs de ses ([iieslioiis
puériles et vaines, et fût ramenée aux sources vivifiantes de rÉvangile et des Pères ; il avait proposé à l'éloquence chrétienne un plus digne idéal de ses efforts que cette popularité vulgaire qu'elle n'obtenait qu'en s'abaissant elle-même. Cependant il affaiblit l'utile effet de ses conseils par la manière dont il les mit en pratique, et beaucoup d'esprits honnêtes, justement soucieux des intérêts religieux, purent croire que la théologie scolastique, avec le lourd appareil de ses formes pédantesques, était après tout un plus ferme appui pour la foi que cette exégèse d'Erasme, d'un tour plus libre, d'un aspect plus séduisant, mais qui déroutait par sa marche capricieuse, qui se plaisait à souligner les passages obscurs sans les expliquer, à soulever les doutes sans les dissiper, et ne cessait enfin d'inquiéter, par les intentions perfides qu'il était presque aussi difficile de ne pas entrevoir que de démasquer.