CHAPITRE II
I. Érasme avant la Réforme. — Des causes qu'il assigne au succès de Luther. — Érasme voit dans la Réforme un mouvement favorable à la Renaissance. — Des oppositions de caractère entre Érasme et Luther. — Rupture complète eu 1524. — IL Du principe et de la doctrine de Luther. — Érasme n'accepte ni l'un ni l'autre. — Conflit d'Érasme et de Luther à propos du libre arbitre. — Conséquences du débat. — Érasme et Luther jugés par les théologiens allemands. — IIL Érasme adversaire déclaré de la Réforme. — Il croit que le progrès de la Renaissance a été arrêté par la Réforme. — Plan de conciliation entre les deux partis esquissé par Érasme.
« Presque toutes les grandes époques historiques, a dit M. Guizot, ont été vouées à une question, sinon exclusive, du moins dominante dans les événements comme dans les esprits, et autour de laquelle venaient se concentrer les dissentiments et les efforts. Dans le seizième siècle, la question de l'unité ou de la réforme religieuse; dans le dix-septième, la question de la monarchie pure, conquérante au dehors, administrative au dedans; dans le dix-huitième, la question delà lihcrté philosophique et politique *. »
Une étude sur Erasme paraîtrait sans doute incomplète, s'il n'était donné une attention particulière au rôle qu'il joua, peut-être malgré lui, dans la crise reli-
1. Méditations sur la relir/ion chrétienne, 3» série, préface.
24U EUASME Eï LA RÉFORME.
gieiise du seizième siècle. Si plusieurs fois nous avons dû toucher cette question, il n'est pas moins nécessaire d'en rapprocher les divers éléments dans une vue d'ensemble, pour justifier nos conclusions et leur donner plus de netteté. La scolastique et la Réforme sont d'ailleurs les deux termes opposés entre lesquels est contenu le rôle théologique d'Erasme. Il combat l'une sans aller jusqu'à l'autre; et même, si quelque temps la haine de la scolastique semble l'incliner vers la Réforme, il ne tarde pas, on le sait, à prendre en défiance cette alliée suspecte, il s'en sépare avec éclat, et renvoie Luther à la scolastique, qui l'a nourri et élevé, presque disposé à ne plus voir dans la science de la Réforme qu'une scolastique d'un nouveau genre, et non moins menaçante que la première pour le progrès des bonnes lettres.
Nous savons cependant les jugements contradictoires que le rôle d'Erasme en face de la Réforme a provoqués jusque de nos jours. Dans une vieille estampe, on voit Luther et Hutten porter l'arche, et Erasme, comme un autre David, les précéder, en dansant de toutes ses forces. D'accord avec cette ancienne gravure, beaucoup font d'Erasme un luthérien avant Luther, et, comme dit Bayle, le Jean-Baptiste de Luther. Le dernier critique d'Erasme en Allemagne, un pasteur protestant, M. Stichart, ne soutient pas une autre thèse, ce qu'il fait d'ailleurs sans prendre d'autre peine que de découper dans les oîuvres d'Erasme d'interminables citations '. Même après sa séparation ouverte, on le retient dans h; groupe d(>s réformés allemands, comme dans son vrai milieu, sans voir autre chose dans ses dé-
I. !•'. II. Slii-liiirl. Eriis)ints rci'ii Hullfiiliun . sfhic StrllKnij zii ilrr Kirchc miil zn (Irn Kirrltlii-hvn Hrirr,/i(ii(/r/l sri/irr '/.ni (Lcipsi^i, 1S70), lll-S".
.JUGEMENTS CONTRAIRES SLK ÉRAS.ME. 247
claratioiis positives que les défaillances d'une âme timide ou les précautions d'un homme qui n'ose rompre avec les puissances. Il semble que la Faculté théologique de Paris n'ait pas estimé elle-même que les différences d'Erasme avec Luther fussent assez saillantes pour que la responsabilité de l'un et de l'autre dans le mouvement de la Réforme eût besoin d'être définie avec rigueur. Aussi les censures dont elle frappa les ouvrages d'Erasme portent l'empreinte des colères de Béda plus qu'elles n'ont le caractère d'impartialité que doit revêtir toute sentence doctrinale. C'était, par exemple, dépasser la vérité que de signaler à Paul III, parmi les causes de la corruption des mœurs, l'habitude de faire lire dans les classes les Colloques à'Èi"c\sm.Q. Mais si beaucoup faussent l'attitude d'iu'asme, en le renvoyant aux luthériens qui souvent le repoussent à leur tour, d'autres juges, de l'école un peu naïve des Richard de Beaulieu et des La Bizardière, opposent un Erasme d'une dévotion tendre et d'une éditiante orthodoxie, qui fait plus d'honneur à leur pieuse charité qu'à leur sagacité critique. Il est donc nécessaire, pour se tenir en garde contre tout entraînement d'un côté comme de l'autre, de bien distinguer le rôle d'Erasme avant la Réforme, pendant la crise et après. Il y a là trois phases et comme trois actes distincts, qu'il importe de marquer par quelques traits précis.
Tout d'abord, est-il juste de regarder Erasme comme le précurseur, \c, Jean- Baptiste de Luther; ou du moins dans (pielle mesure et sous (fuelles réserves ce jugement [»(Mit-il être accepté? Si l'on met au i\ombre des
précurseurs de la Réforme tous ceux qui ont dénoncé la corruption du clergé, raillé la paresse des moines, demandé la réforme de la discipline ecclésiastique, signalé l'abus des pratiques extérieures, ce ne sera pas seulement Erasme qu'il faudra citer, ce ne seront pas même Savonarole, Pic de la Mirandole et ce Jean Laillier qui présentait à la Faculté de Paris en 1485 des thèses si hardies ; ce seront aussi les Gerson, les Pierre d'Ailly, les Clémengis qui, dans les conciles du quinzième siècle, assemblés pour mettre fin au schisme d'Occident, découvraient les maux de l'Eglise avec une pieuse témérité. Bossuet, au début de Y Histoire des variations^ reconnaît la légitimité de ces vœux delà chrétienté toujours renouvelés et toujours trompés. A s'en tenir à des rapports superficiels, à des rencontres de détail, on pourrait aussi bien remonter plus haut, et faire dater du moyen âge le plus reculé la naissance de la Réforme. On l'a en effet remarqué avec raison : grâce aux luttes qui déjà divisaient l'Eglise et le pouvoir laïque, grâce aussi au niépris que la poésie populaire rencontrait auprès des savants, les trouvères avaient pu lancer impunément contre l'Eglise leurs sirventes moqueurs et, en évitant dépasser trop près du dogme, ils n'étaient guère inquiétés ^ Que ces libres satires aient indirectement préparé la Réforme en ébranlant chez les peuples le respect de l'Eglise, on peut l'admettre ; mais la Réforme eut des causes multiples et plus profondes. Celle-ci ne fut jamais que secondaire. Ces lieux communs de médisance traditionnelle eussent été par euxmêmes anssi impuissants à provoquer la Réforme (|ue la querelle des indulgences n'cùl, à elle seule, sufli à la
1. I^f'iiieiit. Jm sativo e7i France nu moyen àf/r, rli. III.
CAUSES DE LA llÉFORME. 249
faire réussir. Il faut chercher autre parties causes vraies de la Réforme : d'abord, dans cette inquiétude naturelle de l'esprit humain, qu'un indomptable besoin d'indépendance agite sans cesse et trompe si souvent, et aussi dans l'opposition séculaire des deux races, latine et germanique, dans les luttes avant tout politiques de l'Allemagne contre l'Italie, qui commencent avec la querelle des investitures et se continuent, pendant le règne des HohenstaufiFen, sous des prétextes différents. L'esprit nouveau de la Réforme ne fut si puissant en Allemagne que par son étroite alliance avec le vieil esprit gibelin '.
Parler ainsi, c'est, nous le savons, restreindre d'avance le rôle d'Erasme dans l'histoire de la Réforme. On ne peut cependant s'y tromper. Une souhaita nullement, il ne prévit en aucune façon un mouvement auquel il ne sut assigner que les causes les plus superficielles. S'il est possible, en pressant ses expressions, surtout en les isolant de ce qui en atténue souvent la portée, de recomposer à peu de frais un luthérien avant Luther, il est tout aussi aisé d'opposer textes contre textes et de présenter un Erasme sincèrement catholique. Mais c'est surtout dans l'étude de ces esprits mobiles et prompts à se dérober qu'il est nécessaire de moins s'attacher à la lettre d'un texte qu'à une impression d'ensemble. Aussi, sans disputer sur des paroles dont il est facile d'user dans des vues opposées, efforçons-nous de découvrir et, s'il est possible, de fixer l'état d'esprit d'Erasme dans les années qui précèdent l'explosion de la Réforme. Nous
1. M. Heinrit'li, dans son histoire do la Littémfiir/' tillonrmde, l. i, p. 428, a fort bien expliqué les causes politiques et religieuses i[ui firent la force de Luther et son succès.
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comprendrons mieux alors sa conduite à Tégard de Luther, son embarras, ses scrupules, et enfin sa rupture ouverte.
Erasme est un lettré; c'est là son fond naturel et vrai, sa première tendance toujours subsistante sous les transformations que lui impose le milieu social dans lequel il vit. Il avait connu Fantiquité, il était sous le charme. Ce goût des lettres antic|ues , vif jusqu'à la passion, lui avait inspiré une violente répulsion pour la théologie scolastique. Déjà dans sa jeunesse, quand, au couvent de Stein ou au collège de Montaigu, il retombait d'une page de Gicéron ou de Lucien dans les froides subtilités de Duns Scot oud'Occam, il hii semblait, pensait-il, qu'il n'avait entrevu la lumière, comme Eurydice, c|ue pour retomber aussitôt dans les ténèbres de l'enfer scolastique. On comprend qu'il dut accueillir avec joie tout ce qui semblait favoriser ces bonnes lettres dont le prestige l'éblouissait. Ce furent les espérances qu'éveillèrent en lui les premières déclarations de Luther, et, si l'on peut dire, les premiers frémissements de la Réforme. <( Je ne sais comment cela s'est fait, écrivaitil alors à J. Jonas ; mais il est certain que ceux qui se sont déclarés les premiers contre Luther étaient aussi les ennemis des bonnes lettres, et, par conséquent, les hommes qui les cultivaient ont craint en le combattant de se nuire à eux-mêmes. »
Cet affranchissement de l'esprit n'était pas la seule cause (jui devait incliner Erasme vers la Réforme : sa hain<î des moi nés y trouvait aussi une s(Misible satisfaction. Les moines j)ersonnifiaient à ses yeux rigiioiaiicc hautaiiH'. If l'ègiic du j)bai"isaïsm(' substihn' an jong plein (le (Iniicciir (In Clii'isl. (iommcnl ne pas acccplcr, niènu; an |>ri\ dr (|ni'l(|n(' intfnipi'i'iincc de langage, l'allianc»^
ÉRASME AVANT LA JlÉFORME. 251
do Luther dans la lutte engagée contre deux sortes d'ennemis également dangereux, les scolastiques et les moines, les uns qui étoufTaient la liberté de l'esprit dans les lacets de leur sophistique, les autres qui enchaînaient la conscience dans les liens de pratiques vaines et superstitieuses?
Cependant, même dans les années qui précèdent la huile de Léon X, rien ne serait moins exact c|ue de confondre Luther avec Erasme. Erasme est déjà ce qu'il restera toujours, un catholique tiède, nullement porté vers les délicatesses de la perfection chrétienne, étranger à ces tendresses mystiques dans lesquelles se perdait Luther, peu curieux d'approfondir les dogmes et les mystères, moraliste plutôt c[ue théologien , acceptant l'autorité de la foi, mais préférant celle de la raison. C'est déjà, si l'on veut, l'esprit laïque et frondeur, mais nullement l'esprit sombre et logique de l'hérésiarque. La Réforme, telle que l'eût entendue Erasme, ne pouvait aboutir à une révolution, puisqu'elle n'eût touché en définitive ni au dogme ni à l'autorité de l'Église. Sa vive satire n'avait-elle pas d'ailleurs, en dehors du dogme, une vaste carrière où elle pouvait se déployer librement? L'Eglise avait à peu près de tout temps toléré la satire qui ne s'adressait qu'à l'élément humain et variable de son institution, la discipline : elle reconnaissait ellemême les abus qui s'y étaient glissés ; mais on les lui avait si souvent reprochés qu'elle avait fini par ne plus écouter que d'une oreille distraite. Erasme ne sort guère de ce terrain vague abandonné à la médisance humaine, et si, en lisant celles de ses œuvres qui précèdent la venue de Luther, on ne veut pas s'en tenir à quelque citation isolée, on ne découvrira rien ([ui justifie ce nom de précurs(;ur de la Réforme (pie lui ont valu des analo-
gies siipei'ticielles sur des points secondaires. Quand on lui adressait le mot souvent répété : « Il a pondu l'œuf que Luther a couvé, » il n'avait pas tort de répliquer qu'il ne reconnaissait plus les petits qui devaient la vie à cette étrange incubation. En parlant ainsi, Erasme était sincère, et son exégèse, nous l'avons vu, nous conduirait plutôt au rationalisme, en passant par-dessus le protestantisme luthérien.
On peut dire qu'Erasme, non sans mêler déjà certaines restrictions, demeure favorable à Luther jusqu'à la publication de la Captivité de Babijlone (1320), dans laquelle celui-ci marquait sa séparation définitive, nonseulement en rejetant absolument les indulgences et l'autorité du pape, mais encore en ne reconnaissant plus que trois sacrements, le baptême, la pénitence et l'eucharistie. Jusqu'au livre de la Captivité^ la conduite de Luther avait été assez spécieuse, selon le mot de Bossuet, pour tromper Erasme, et un annaliste catholique, le chartreux Surius, a lui-même écrit que Luther parut d'abord à la plupart des hommes graves et érudits animé d'un zèle vraiment chrétien pour la réformation de l'Eglise. Erasme n'avait nullement pressenti que la querelle des indulgences fût ce coup de tonnerre que Budé avait annoncé dans une page prophétique : il n'y avait vu qu'une suite de la guerre opiniâtre de l'ignorance contre la lumière. Il le répète souvent dans sa correspondance, même après 1520 : « Le principe, la cause de toute cette tragédie est rirrémédial>le haine contre les langues et les bonnes lettres. Le théâtre change tour à tour, on varie les acteurs et hîs mas(jues : au fond, c'est toujours la même pièce '. » Ainsi, au dé-