I. V.y. W'Cl
l)ut même de la crise, Erasme prend déjà le rôle qui convient à son caractère. Les questions qui commencent à se débattre intéressent sa curiosité, sans la passionner. Il voit dans Luther un contre-poids utile à la tyrannie scolaslique, et si d'abord il se montre disposé à le soutenir, d'ailleurs sans empressement ni chaleur, c'est beaucoup moins par un goût réel pour lui que par éloignement pour ceux qui le combattent.
Une lettre d'Erasme, écrite de Louvain le 1" novembre 1519, marque bien, il nous semble, l'état de son esprit : « Je ne dispute pas présentement sur les articles que l'on oppose à Luther; je ne parle que de l'occasion et de la manière dont on les oppose. Luther a osé jeter des doutes sur les indulgences, mais d'autres avant lui les avaient affirmées avec trop d'impudence ; il a osé parler sans modération de l'autorité pontificale, mais certains théologiens, et parmi eux Alvare, Sylvestre et le cardinal de Saint-Sixte avaient eux aussi écrit sur ce sujet sans modération. Il a osé mépriser les décrets de saint Thomas, mais les Dominicains les préfèrent presque à l'Evangile. Il a osé secouer quelques scrupules en matière de confession, mais les moines ne cessent d'enlacer avec la confession les consciences des hommes. Il a osé négliger en partie les décrets scolastiques, mais les scolastiquos leur accordent trop, et n'en sont pas moins en désaccord les uns avec les autres, abrogeant les anciens décrets pour y substituer tout ce (ju'ils innovent. La piété soufirait de ne plus entendre parler dans les écoles de la doctrine évangélique, de ne plus même entendre parler du Christ dans les assemblées des fidèles, mais de la puissance pontificale et des opinions des modernes. Voilà ceux, à mon avis, auxqutds il faut imputer les intempérances de Luther. »
Aussi la rupture définitive de Luther avec l'Eglise redouble les irrésolutions d'Erasme. Mécontent de tous, il blâme les violences de Luther comme la bulle du pape, il engage Luther à se soumettre aux décisions des Universités et de la cour romaine, et en même temps il donne à l'électeur de Saxe le conseil de ne pas le livrer à ses ennemis ' ; il affecte longtemps de répéter qu'il n'y a que des malentendus faciles à dissiper, qu'il faut laisser le soin de cette conciliation aux hommes modérés des deux partis, qu'il importe surtout d'éloigner de ce calme aréopage la foule qui y mêlerait des passions irritantes ; mais il se dérobe à l'honneur d'èk'e ce conciliateur, et se défend d'aspirer à un rôle qui demanderait un loisir et une science qu'il n'a pas. Il proteste qu'il ne sortira jamais de l'Eglise catholique, et quand il répond aux lettres de Luther, il laisse échapper des mots qui semblent la promesse d'une prochaine déclaration ouvertement favorable à la Réforme. Autour d'Erasme s'empressent alors tous les partis. Le même courrier pouvait lui apporter les hommages de Luther et de Mélanchthon, et quelque nouveau bref du pape le félicitant de son attachement à l'Eglise. Son immense correspondance s'étend de tous côtés ; sa plume habile sait se plier aux nécessités multiples d'une situation aussi délicate. Erasme a plus que personne cette courtoisie épistolaire qui flatte et donne à espérer, mais au fond n'engage pas.
On peut croire cependant (pi'J'^rasme ne ressentit jamais j)(>iir Luther, même à la picniiérc licure, un goût réel.
1. l.iii-ard fausricj conipltHcua'Ul le n'ilc d'Iùasmc eu le roprésonlaiil
, m.- un a'icut de la R('"fornie iiiiissauto. « Après que Lutlior eut lin'ilé
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L'opposition profoiulo de leur caractère et de leur esprit ne pouvait même que s'accuser plus vivement, à mesure que se développait la Réforme. C'est la vraie cause du conflit qui va éclater.
Luther, en effet, passionné, excessif en tout, c'est le prophète avec ses ravissements, l'oracle avec ses inégalités, ses obscurités mystérieuses. Ceux qui paraissent douter de sa mission, il les menace de prier contre eux. « Mes prières ne sont pas un foudre de Salmonée, ni un vain murmure dans l'air : on n'arrête pas ainsi la voix de Luther. » Jamais un doute sérieux de lui-même ne prit racine dans cet esprit absolu : il avait l'intempérance de l'orgueil sans les petitesses de la vanité. Il écrivait : « J'ai le pape en tête, j'ai en dos les sacramentaires et les anabaptistes; mais je marcherai moi seul contre tous; » ou encore : « J'entends que ma doctrine ne soit jugée par personne, pas même par les anges réunis. » Ce ton de maître était naturel à Luther : ses disciples n'osaient le contredire, ils se courbaient dociles sous le glaive enflammé de sa parole. Les plus violents contrastes se heurtent dans cette âme puissante, impétueuse, inégale. Jamais embarrassé de ses jdus étranges paradoxes, la contradiction l'irrite, et, loin de le ramener à des sentiments plus modérés, le jette aux extrêmes conclusions de ses principes. Lui qui réclame contre la cour romaine la pleine indépendance de sa foi ne souffre autour de lui aucune vue particulière qui paraisse contraire aux siennes propres. Sur les ruines de l'orthodoxie catholique il relève une autre orthodoxie plus intolérante, plus jalouse, qui refuse avec hauteur l'exercice de cette liberté au nom de laquelle il l'a établie. Tl ordonne de demander à Munzer qui lui a donn*' la ( liarg(» d'<'nseii;n(M'. « Dans les inalièr(^s de la lh<'<d(ti;lc. dit
Mélanchthon lui-même avec une tristesse résignée, je suis l'âne portant les mystères.» Que l'on étudie cette âme étrange par les côtés que l'on voudra, qu'on la suive dans ses luttes ardentes, qu'on la pénètre dans les parties intimes de sa vie privée, partout on retrouvera le contraste : cet homme aux formes lourdes, au col ramassé, qui semble l'esclave d'un tempérament où la chair et le sang dominent, qui jette avec un rire grossier les plus vils outrages à la tète du pape ou du roi d'Angleterre, connaît les ravissements de Pathmos, les tendresses de la contemplation, se perd dans les rêveries d'une piété mystique, écoute dans le silence des nuits des voix surnaturelles, tour à tour provoqué par le démon ou consolé par le Christ, et se berce lui-même aux harmonies de ses chants sacrés que l'Allemagne populaire n'oubliera plus. « On dirait, écrit Henri Heine de ses poésies, une fleur qui a poussé entre les pierres, un rayon de la lune qui éclaire une mer irritée ^ » Reposé alors et comme rafraîchi par cette rosée céleste, Luther trouvera pour inspirer l'amour du Christ à ses enfants des paroles d'une simplicité exquise ; il laissera tomber sur sa lille morte des larmes d'une pénétrante vérité ; il contemplera avec une pieuse admiration les merveilles de la nature et la peindra dans le rajeunissement divinisé que lui donnera le Christ après le jugement dernier : « Pauvre Erasme ! s'écriera- t-il en t(»rminanl; dites-lui d'admirercos merveilles; elles sont au-dessus de son inlçUigeiice. Il contemple la nature comme la vache une porte neuve -.» Voilà Luther redescendu de ses hautes contemplations :