PRINCIPE ET DOCTRINE DE LUTHER
Tout incomplète qu'elle paraisse, cette confidence a du prix, elle nous peint Erasme au naturel, avec ses indécisions, sa prudence, son goût des ménagements, peutêtre sa crainte secrète d'un adversaire aussi emporté que Luther. Ce n'est, on le voit déjà, que forcé pour ainsi dire dans ses dernières retraites qu'il se décidera à sortir de cette neutralité qu'on lui reprochait de toutes parts comme une complicité timide, mais au fond réelle. Nous devons maintenant le suivre sur le terrain qu'il choisit pour combattre Luther et mesurer les coups qu'il va porter à son inflexible et violent contradicteur.
Il V a dans le luthéranisme un principe, celui du libre examen; une doctrine, celle de la justification par la foi devenue logiquement chez Calvin la prédestination arbitraire et absolue. Or le principe luthérien est en contradiction manifeste avec la doctrine. Il est impossible en effet de concilier un principe qui reconnaît à la foi individuelle sa liberté avec une doctrine qui nie la liberté de riiomme dans l'acte intime de la foi par lequel il s'unit au Christ et mérite son salut. Il importe de le remarquer, chez Luther la doctrine précéda le principe. Encore moine, sans cesse tourmenté par la crainte de pécher, il n'avait trouvé de repos que dans cette simple parole du Credo : « Je crois la rémission des péchés; » et, avec l'emportement d'une logique absolue, il étendit la puissance de la foi jusqu'à rejeter toute idée de coopération de l'homme dans l'œuvre de son salut. Même avant la querelle des indulgences, cette doctrine avait jeté dans l'àme de Luther de pro-
fondes racines. Pour la soutenir contre l'Eglise romaine et la tradition catholique, il fut entraîné à formuler le principe de la libre interprétation des Ecritures ; mais ce n'était là qu'une arme de combat, qu'il voulut ensuite plus d'une fois arracher des mains de ses disciples.
Il y avait certes dans le principe du libre examen un côté propre à séduire un esprit jaloux de son indépendance, comme celui d'Erasme, et cjui devait être tenté d'y chercher un point de résistance contre la tyrannie des opinions scolastiques.
Nous l'avons vu en effet dans sa Méthode se rapprocher visiblement de cette liberté de l'interprétation individuelle que Luther transformait en un droit. S'abritant derrière les paroles de saint Augustin, il avait dit que lui aussi « aimait lire avec la liberté de juger et non avec la nécessité de croire. » Malgré tout, Erasme s'arrête à une pensée de transaction, qui ménage les droits de la liberté en respectant ceux de l'autorité, et il repousse en définitive le présent incertain et dangereux de Luther. Le traité du Libre arbitre ne laisse plus de doute sur ses vrais sentiments à cet égard. Pour justifier le principe du libre examen, il fallait déclarer que l'Ecriture est assez claire par elle-même, et qu'il n'est nullement besoin d'un interprète entre la parole de Dieu et le fidèle. Luther l'aftirmait avec hauteur : « Rien n'est obscur pour celui qui a l'Esprit '. » Erasme n'accepte pas ces déclarations absolues, et s'il ne parle pas avec la gravité d'un Jiossuet <* de cette prétendue clarté qui cache souvent les plus grandes et les plus terribles
1. u Mais, réiiouJ Strauss, il ue sert de rien iriiitruduire l'Esprit divin [lonr tùmoigner en faveur de l'Écriture. Car qui est-ce qui témoiguera de la divinité de ce témoignage? Là est le talon il'Achitle du sijstèuir prolestimt. '• Cité par liettinger, Ajj. du chr., t. iv, p. 517.