‹ ErasmeChapitre 141 sur 247 · M. Cousin · texte numérisé non relu

M. Cousin

lancé. Seul tu as saisi le nœud, tu as frappé à la gorge. Merci, Erasme! «Laréponse de Luther n'est pas d'ailleurs, comme le titre semble le promettre, un large et complet exposé de doctrine : il s'y montre plus polémiste que docteur; il cherche plutôt à embarrasser son adversaire qu'à établir et justifier ses propres affirmations. Mais, incapable de céder sur un point, il se jette, pour ainsi dire, tète baissée aux limites extrêmes de ses principes. Cette désolante doctrine du serf arbitre qu'il faudrait, selon Erasme, cacher aux hommes, même si elle était vraie, il l'affirme avec un redoublement de joie triomphante, ne laissant plus aucun refuge à la liberté, se plaisant à insulter l'orgueil de l'homme, dont luimême est rempli. « La volonté humaine est comme un cheval. Si Dieu s'y est assis, elle veut et va où Dieu veut ; si Satan au contraire y est monté, elle veut et va où veut Satan. Elle n'est pas libre de courir vers l'un ou l'autre cavalier, ou de le chercher. » Que l'enseignement de l'Eglise, la tradition chrétienne, la voix elle-même de la philosophie humaine, s'élèvent contre lui, peu lui importe ; « le pauvre homme Luther » avec AViclef, Yalla, et, comme il le pense, saint Augustin, proclame la vérité parce qu'il n'est pas libre de lier la parole de Dieu. La lutte se resserrait; mais Erasme commit une double faute ; la première, quand il demanda justice des calomnies de Luther à l'Electeur de Saxe, lequel lui répondit que les contestations théologiques ne relevaient ])as (les tribunaux temporels, et ensuite lorsque, dans la jn'f'iiiièrc partie de VIfyperaspistes, il se laissa, selon l'heureuse expi'ession de AL Nisard. (Jéhu^ifjiicr ào sa modération. La ({uestion même était laissée décote. C'était une déclaration de guerre sans merci. Mais si le ton |»ciil |t;ir;iîtr<' trop violent, les (•()U|>s portés par Erasme

à Luther ont souvent bien de la vigueur et de la justesse. « Si tu étais parvenu, lui disait-il, à nous persuader que tu étais vraiment cet envoyé de Dieu qui devait renouveler rËglise par le glaive de la parole, l'homme vraiment dirigé par l'esprit de Dieu, pour qui rien n'était obscur dans les Écritures, nous-mème serions venu à toi en rampant, pour te baiser les pieds. Mais cela, malgré ta présomption, tu ne peux nous le persuader. Bien des causes s'y opposent, et avant tout l'amère âpreté de t<i plume, ta passion sans frein pour l'injure, tes sarcasmes, tes grimaces de bouffon. » Luther avait dit qu'il ne se souciait pas de la gloire. Erasme lui répond ainsi : « Pour la renommée, vous ne pouviez la désirer plus grande, et vous l'avez acquise en bien peu de temps. Vous régnez au loin sur les âmes. Mille factions vous soutiennent. Vous avez un théâtre qui retentit d'applaudissements pour vous. Vous vous faites craindre plutôt qu'aimer des grands. Vous avez vos satellites, vos émissaires, vos courriers, des gens pour écrire avec vous, d'autres pour traduire vos écrits en allemand. Que vous manque-t-il, sinon un diadème? Une si haute fortune aurait pu corrompre jusqu'à une âme incorruptible... A cet esprit qui respire dans vos écrits, si se joignaient la richesse, l'autorité et la puissance dés pontifes de Rome, on voit clairement ce qu'il nous faudrait attendre de vous. Vous enverriez ici, si je ne me trompe, des satellites et des troupes armées, et ceux qui ne sont pas de votre avis, vous les traiteriez avec le fer un peu plus durement que vous ne le faites avec la plume. » Erasme n'épargnait pas non plus à son adversaire ces coups plus sensibles qui blessent lamour-propre, et il lui disait avec une ironie dédaigneuse : « Je vous demande, Luther, de vous applicjucr de loutes vos forces

à persuader à tous que je ne connais rien à la théologie. Cela m'importe à moi-même autant qu'à vous. Il y a des gens qui répandent par le monde les bruits les plus faux, et qui ont fait croire à nombre de personnes que tout ce que Luther écrit , il l'a sucé aux mamelles d'Erasme. Nos livres même publiés, ils m'appellent, moi votre maître, et vous mon disciple, me décernant ainsi les éloges les plus faux, et rabaissant votre science de la façon la plus injurieuse. »

C'est dans la seconde partie de VHijperaspistes, publiée un an après (1527), qu'Erasme revient au libre arbitre et répond avec méthode aux objections de Luther. Si l'on veut prendre seulement une vue d'ensemble de la question, et ramener aux termes strictement nécessaires le traité d'Erasme, qui parfois gagnerait à être plus resserré, on voit que celui-ci combat cinq arguments principaux de Luther, et à peu près ainsi :

1°. — Si nous croyons, dit Luther, à la prescience de Dieu, le libre arbitre n'existe pas. Il prenait l'exemple célèbre de Judas. Judas devait trahir, puisque Dieu l'avait prévu, et que sa prescience est infaillible. — Le libre arbitre, répond Erasme, n'est pas plus détruit parla prescience de Dieu que par celle de l'homme lui-même. Dieu veut d'une manière contingente ce qui dépend de la volonté mobile de l'homme : sa prescience prévoit seulement d'une manière infaillible de quel côté se tournera le libre arbitre de l'homme.

2". — Si nous croyons que Satan est le prince du monde, ([u'il fait tous ses elforts pour ne pas relâcher les hommes ses captifs, à moins qu'il n'y soit forcé par la divine vertu de l'Esprit, que peut le libre arbitre contre (rlt<' [)uissancedu mal? — Ijither exagère singulièl'cniciil l;i |niiss,nic<' de Salaii cl la malice de la chair.

Parce que l'homme ne peut par ses forces naturelles, sans le secours de la grâce, se délivrer des chaînes de Satan, il ne suit pas de là que le libre arbitre ne puisse absolument rien. Être libre n'est pas pouvoir par soimême tout ce que l'on veut.

3*. — Si le péché originel a tellement perverti la nature humaine que ceux mêmes qui sont conduits par l'Esprit sont obligés aux plus violents efforts, dans l'homme privé de l'Esprit il ne reste rien qui puisse se tourner vers le bien. — Sans doute le libre arbitre par ses seules forces ne peut se tourner efficacement du mal au bien ; il n'en reste pas moins, même chez le méchant, une certaine répulsion innée pour le mal, une propension naturelle vers le bien qui prouve que les forces de rame ont été viciées, mais non éteintes absolument par la faute originelle.

4*. — Si les Juifs, qui cherchaient la justice de toutes leurs forces, sont tombés dans l'injustice, et si les gentils, sectateurs de l'impiété, sont parvenus à la justice gratuitement et d'une manière inespérée, cela prouve que le libre arbitre ne peut rien et que sans la grâce l'homme ne peut vouloir que le mal. — La justice des Juifs n'est pas la justice synonyme d'innocence, c'est la justice judaïque, placée tout entière dans l'observance des cérémonies et des œuvres extérieures. Les gentils ont cédé à la grâce, qui leur était offerte gratuitement, et de lacjuelle Dieu ne prive personne.

î)". — Enfin si nous croyons que le Christ a racheté les hommes au prix de son sang, nous devons croire que l'homme était perdu, autrement nous rendons inutih^ le sacrifice du Christ : donc le libre arbitre n'existe pas. — Sans doute nulle ])artie de l'homme n'est demeurée tout à fait saine; cejx'ndant il est resté comme sur la

surface de Tàme une certaine connaissance du bien, un penchant vers le bien, mais qui, par la tyrannie du péché, est incapable d'atteindre seul à la grâce évangélique. Or, c'est la mort du Christ qui nous a mérité cette grâce.

Le conclusion d'Erasme était conciliante : « J'aime mieux, disait- il en terminant, partager l'opinion de ceux qui, sans faire tort à la grâce, laissent quelque chose à la liberté. Il ne faut point contester aux bonnes œuvres tout leur mérite ; seulement l'homme doit être modeste et en rendre grâce à Dieu. »

L'Allemagne fut attentive à ce grand débat entre le chef de la Réforme et le prince des lettrés, qui venait de témoigner avec un éclat si inattendu de ses profondes connaissances dans les plus subtiles matières de la théologie. Sans exagérer l'étendue de son action, on peut croire qu'elle ne laissa pas de disputer à Luther beaucoup d'esprit distingués qui inclinaient ouvertement de son côté, et les fixa dans cette opinion moyenne qu'Erasme représente au seizième siècle, et qui pourrait se définir l'émancipation de la raison dans les limites de la foi et de la tradition. L'intluence d'Erasme eut un contre-coup dans le parti même de Luther. On comprit que les discours du maitre sur le libre arbitre étaient trop durs, qu'il ne fallait pas à tout prix en rester à des déclarations comme celles-ci : (( Dieu veut et fait tout le bien et tout le mal qui se trouve dans l'homme... Il n'était point au pouvoir de Judas de n'être point traître... L'iiommo ])èche volontairement ([uoique nécessaireiiK-iiL. ») Il est toujours [lérdlcux de mettre contre soi le bon sens. On peut l'iuilacer dans les raisoiiuemenls d'uue (li;decti(jue savante; mais il l)rise les mailles (juil ne |ttiil (b'^nouer, et vous éclia])pe. Ce qui prouva ipie les aiguuit'iils d'Iù-asme ;i\iiieul pcin-li'»' plus jiv.inl

qu'on ne le pensait, c'est que dans les conférences qui s'ouvrirent peu après entre Œcolampade et les députés Vaudois, que l'on voulait gagner à la Réforme, pour établir la perpétuité de la vraie foi, ceux-ci alléguèrent Erasme et se prononcèrent contre la doctrine de Luther. « Nous croyions, dirent-ils au rapport d'Abraham Sculter, historien protestant, que tous les hommes avai(3nt naturellement quelque force ou quelque vertu, laquelle pouvait quelque chose, étant excitée [de Dieu, conformément à cette parole : Je suis à la porte et je frappe; et que celui qui n'ouvrait pas recevait selon ses œuvres; mais si la chose n'est pas ainsi, je ne vois plus, comme dit Erasme, à quoi servent les préceptes '? » On fît donc effort chez les luthériens pour faire rentrer dans la doctrine quelque partie du libre arbitre, presque à Finsu du maître. On reconquit, pour ainsi dire, le terrain pied à pied, et, par des distinctions habiles, destinées à adoucir Luther, Mélanchthon,dansla confession d'Augsl)0urg, reconnut l'exercice du libre arbitre pour les actions civiles; dans la confession saxonique, il osa faire un pas décisif et étendre le libre arbitre aux actions chrétiennes, mais seulement de l'ordre naturel. Le serf arbitre, ainsi refoulé peu à peu, ne gardait plus son empire que sur les œuvres surnaturelles, qu'il était souvent bien diftîcile de distinguer des œuvres naturelles de la vie chrétienne ^ Il est certain que dans ses lettres Mélanclithon abandonna ce dernier point et que même dans les amvres surnaturelles il reconnut une certaine part à la volonté humaine. Il écrivait : « Il faut prêcher au peuple la foi et la pénitence ; mais rarement la justification par la foi '. » xMais « Mélanchthon n'osait dii-e

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