RENAISSANCE ET RÉFORME
accuser Erasme de partialité, dire qu'après avoir apporté d'abord à la question elle-même une attention plus curieuse que profonde, après avoir mal démêlé les vraies causes de la Réforme, il jugea les premiers résultats avec l'impatience d'un savant qui voyaitavec humeur les lettres une fois encore sacrifiées à la théologie ; mais ces réserves faites, il convient encore d'écouter Erasme, et de juger si les accusations qu'il a portées contre la Réforme ne sont toutes, comme on le dit en Allemagne, que des boutades d'humaniste.
Chez Erasme, en effet, c'est l'humaniste qui se retourne d'abord contre la Réforme, quand elle trahit ses espérances. Dès la première heure, il avait demandé avec insistance que la séparation fût maintenue entre la Renaissance et la Réforme, pour que les imprudences que celle-ci pouvait commettre ne vinssent pas entraver la marche régulière et progressive de l'autre. Il n'en fut pas ainsi, et bientôt, parmi les exaltés, pendant que les uns, interprétant avec une ignorance brutale une citation des Livres saints', profanaient les églises, brisaient les statues, les vitraux, déchiraient les tableaux, d'autres, dépassant les violences des scolastiques, jetaient anathème aux lettres, regardant toute fleur de l'arbre de la science comme une fleur née de l'orgueil et de la corruption. Mélanchthon voyait la solitude se faire à ses leçons, quand il parlait des Olijnthiennes ou des Philippiques de Démosthène ; il était forcé, faute d'auditeurs, d'en suspendre l'explication, et par des affiches
1. « Tu ne l'eras poiut d'images lailléori^ ai aucuue resscmljlaiico dos choses qui sont aux deux, ni ici sur la terre, ni dans les eaux qui sont sous terre. » — Érasme écrivit contre les profanateurs de l'art une lettre éloquente que Roscoe a traduite. V. La vie de Léon X, cli. 19.
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adressées aux étudiants, il se plaignit plus d'une fois de ce refroidissement pour les études classiques. Quoi qu'en ait dit Jacques Burckart, qui prétend réfuter Erasme ' , le triomple de la Réforme fut en Allemagne le point d'arrêt des progrès de la Renaissance, et des apologistes même passionnés de Luther , comme Cil. Villers, ont eu la bonne foi d'en convenir -.
Mais ce ne fut pas là le seul ni même le plus grave reproche fait par Erasme à la Réforme. Il l'attaquera ouvertement dans ses conséquences morales, politic{ues. sociales. Il ne cesse de persifler Luther; il a sur lui cet avantage delà satire légère, spirituelle et rapide. Maitre de soi, observateur pénétrant, prompt à saisir le ridicule, il sait lancer le trait avec un air de bonhomie railleuse, il exaspère son adversaire en se dérobant avec souplesse à ses coups, trop violents pour être toujours justes, et se retourne aussitôt pour lui renvoyer une de ces mordantes épigrammes qui s'attachent au réformateur jusque dans l'histoire. Luther l'avait éprouvé après son mariage (lo2o). Erasme en effet n'avait pas perdu l'occasion de s'égayer à ses dépens, comme aussi aux dépens de ceux qui suivirent son exemple, « sans doute pour mortifier la chair '. » « Les intrigues comi-
1. V. le cliap. VI do sun traité de l'rtude de la langue latine en Allemagne.
2. V. le mémoire de Ch. Villers eouronné en 1802 par l'Inslitul national de France, qui avait proposé cette question : » Quelle a été rinfliiouce de la Réformatiun de Luther sur la situation politique des différents États de l'Europe et sur le progrès des lumières? " — Une Lettre de M. de Lavcrne publiée à Paris en 1804 est une réfutation dfi l'ouvrage de Ch. Villers. Cf. les articles d'un protestant, M. Spazier, publiés dans la Hernie du Nord. Avril 1835.
3. Ep. '.)■')[. — .Mélanchtlion écrivait en grec h Camerurius la nouvelle du mariage de Luther : il n'osait confier qu'à cette langue un pareil secret.
qiies se dénouent le plus souvent par un mariage, et tout alors redevient tranquille... La tragédie luthérienne paraît avoir le même dénouement. Un moine a pris pour femme une nonne, et, pour que vous sachiez sous quels favorables auspices s'est conclu le mariage, quatorze jours après les chants de l'hyménée, la nouvelle mariée devenait mère '. Luther commence maintenant à s'adoucir : sa plume est moins violente. Il n'est rien de si sauvage qu'une femme n'apprivoise ^ » La veine était trop heureuse pour qu'Erasme ne fût pas tenté de la suivre. <« Luther a pris pour femme une très-jolie fille de l'illustre famille de Bora, mais, dit-on, sans dot, et qui depuis plusieurs années avait cessé d'être religieuse. Sur les conseils de ses frères, Luther a aussi quitté le manteau et la harbe de philosophe \))
Erasme ne ménage pas davantage les disciples qui se mariaient, à l'exemple de Luther, oubliant même qu'il s'était, sur cette matière, montré favorable à quelque adoucissement de la discipline catholique. Mais avec quelle verve il raille leurs divisions, leur prétention à fonder une nouvelle société, les accusant de n'avoir fait par leurs violences que resserrer les liens d'une règle déjà étroite, et de déshonorer leur doctrine par leurs mœurs. « Depuis assez longtemps nous entendons répéter: L'Evangile, l'Evangile, l'Evangile! nous voulons voir les mœurs évangéliques *. » Les anabaptistes euxmêmes, c{ue les princes redoutent bien plus, parce qu'ils
1. Érasme ne fit pas ditliciilté de recomiaitre que c'était là une calomnie propagée par les ennemis de Luther.