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ÉTAT MORAL DE LA SOCIÉTÉ

ces, les savants et les moines, et ne trouvant partout que divisions et luttes de toutes sortes. Suivons la voyageuse, quand, fuyant les rois, elle se dirige vers les érudits : « Les princes, se dit-elle à elle-même, se laissent plutôt mener par leurs passions que par la droiture de leur raison. Je chercherai un abri auprès des savants. Les bonnes lettres en font des hommes, la philosophie en fait plus que des hommes, la théologie en fait des dieux. Après tant de fatigues et de voyages, il me sera bien permis de me reposer chez eux. Mais, ô douleur! là aussi je trouve une autre espèce de guerre qui, pour être moins sanglante, n'en est pas moins insensée. Je vois école contre école ; et comme si la vérité n'était pas toujours la même, ainsi certains principes ne traversent pas la mer ; d'autres ne passent pas les Alpes ; d'autres le Rhin. Bien plus, dans la même académie, il y a guerre entre le rhéteur et le dialecticien, et le jurisconsulte ne s'accorde pas avec le théologien. Qui plus est, dans la même profession, le scotiste combat le thomiste, le nominaliste combat le réaliste, le platonicien combat le péripatéticien, à tel point que sur les plus légères questions il n'y a aucun accord entre eux, et qu'à propos de poil de chèvre * ils se livrent aux plus

1. V. l'adage de Lnna. caprina disputnre. — De même Pierre de Cuguet, se moquant à la fois de Gallaud et de Ramus, qui tous les deux se nommaient Pierre :

Or deux maîtres Pierres mutins,

Acharnés comme deux mâtins,

Ont excité la tragédie

Où il faut que je remédie ;

Et que je chasse à coups de i^ierre

Ces Pierres qui se font la guerre

Dessus la vieille peau d'un lièvre

Et sur la Inine d'une clti-vre.

cruelles disputes, jusqu'à ce que la chaleur de la discussion les fasse passer des arguments aux injures, des injures aux coups de poing; et, s'ils ne se battent pas avec le poignard et la lance, ils se blessent avec leurs plumes empoisonnées, ils se déchirent avec les dents aiguës de leurs pamphlets, et lun darde sur l'autre une langue armée de pointes mortelles. Où me tourner, après avoir été tant de fois trompée? Une me reste plus qu'une ancre sacrée, la religion. La profession de chrétien est commune à tous, bien que ceux que le vulgaire appelle prêtres en fassent particulièrement profession par leur nom et leurs pratiques. Aies regarder de loin, tout me fait espérer qu'un port s'ouvre enfin devant moi. Leurs robes blanches me sourient, et le blanc est ma couleur préférée. Ils portent la croix, symbole de paix. J'entends le doux nom de frères, qui témoigne de leur charité; j'entends des saints de paix, heureux présages; tout est en commun, couvent, église, lois, assemblées. Qui ne penserait que c'est bien le séjour de la Paix? Mais, ô indignité! presque nulle part le couvent n'est d'accord avec l'évèque ; ce serait peu, s'ils n'étaient eux-mêmes en guerre les uns avec les autres... Il ne reste plus qu'une classe d'hommes si liés à la religion, qu'ils ne pourraient pas plus la rejeter, même s'ils le voulaient, que la tortue ne peut se débarrasser de sa carapace. J'espérerais y trouver un refuge, si mon espoir tant de fois trompé ne m'eût appris à désespérer. Mais, pour ne me faire aucun reproche, j'essaierai malgré tout... Qu'en est-il advenu? Vous le demandez. Nul ne m'a fait fuir plus vit(î ' . »

C'était bien là en ctl'ct une images de l'état de la so-

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