ÉTAT MORAL DE L'ALLEMAGNE
Malgré les oppositions profondes de génie et de race qui de tout temps l'avaient séparée de l'Italie, l'Allemagne n'était pas encore assez elle-même pour échapper au prestige d'une civilisation si supérieure à la sienne. Erasme et les lettrés médisaient volontiers de l'Italie, comme Cicéron de la Grèce ; ils ne pouvaient malgré tout en détacher leurs regards curieux et jaloux. 'La Renaissance italienne eut donc en Allemagne, surtout avant la Réforme, une action sur les esprits; mais celle qu'elle exerça par contre-coup sur les mœurs fut plutôt une action dissolvante et funeste. Ainsi on peut dire que l'état moral de l'Allemagne, à cette époque, n'était pas moins confus que son état politique. L'intérêt général se heurtait sans cesse à la multiplicité des intérêts particuliers, souvent contraires entre eux et d'une égale exigence ; et comme la force du pouvoir central était entravée, toute grande réforme politique ou morale rencontrait des obstacles presque insurmontables. Comme dans un arbre trop vaste, la sève inégalement distribuée ne pouvait atteindre les rameaux éloignés. Par là était rendue impossible la réforme de la discipline ecclésiastique, réclamée depuis plusieurs siècles. La Réforme, en instituant le mariage des prêtres, ne fit bien souvent que régulariser ce qui existait déjà en fait '. L'Allemagne, loin d'offrir l'image d'une société ordonnée, n'était encore qu'un assemblage capricieux d'usages et d'institutions diverses, un rapprochement de groupes infiniment variés, en lutte les uns contre les autres, quelque chose enfin de semblable à ces grandes cathédrales où se réunissaient confusément tous les genres d'architecture, et sur lesquelles chaque génération venait tour à
1. Hi'iiirii'li. Hist. de lu littérnlurr (illondndf, tonio i. p. 392.
tour ajouter les fantaisies de sa libre inspiration.
On comprend pourquoi la satire, à une pareille époque, n'a guère de peine à trouver une matière presque inépuisable. Elle en serait plutôt accablée. Dans cette confusion sociale, surtout avant que Fimprimerie naissante ait encore donné à l'opinion publique, la conscience de sa force, les vices se montrent sansdéguisement. La satire n'a même pas besoin, pour tracer des images qui aient du relief, de sonder les cœurs, de pénétrer dans leurs replis, ce qui est sa forme savante et délicate; elle n'a qu'à esquisser ce qu'elle voit d'un crayon rapide. Aussi, à la lin du quinzième siècle, la satire, comme écbauffée par un foyer sans cesse alimenté, se répand partout. Elle sculpte dans la pierre des cathédrales des prédicateurs à oreilles d'ânes, des moines-renards qui prêchent des poules; elle dessine sur la tapisserie le diable, vêtu en ermite, qui vient avec un gros chapelet tenter Jésus au désert. La gravure, née en Allemagne sous la main de Michel Wolgemut et d'Albert Durer, se fait dès le premier jour Fauxiliaire de la satire religieuse. La satire déborde jusque sur les genres qui paraissent lui devoir rester le plus étrangers. Les savants jettent au bas de leurs pages, entre deux notes érudites, de violentes récriminations contre les hommes et les choses du temps présent. (Juel est le lettré qni ait résisté à la tentation de rire des moines? Dorpius accuse l^^rasme d'avoir manqué à la charité chrétienne dans Y Eloge do la Folie, v\ lui-même se moque des moines à cheval, <( qui craignent sans doute d'aller trop lentement en enfer, s'ils étaient à pied. »
La satire de la llenaissance garde encore du moyi^n Age un certain goût de réalisme ; cependant elle aura clit'Z (|iicl<|ii('s-iiiis iiii cariictère particulier (|u'il inq>()i(e