‹ ErasmeChapitre 155 sur 247 · SATIRE DE LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

SATIRE DE LA RENAISSANCE

de marquer. Au moyen âge, où l'inégalité, comme on Ta dit, est la loi commune, la satire est une consolation donnée aux petits, plus qu'une leçon adressée aux grands. Quelque violente qu'elle soit, elle ne ruine, elle n'ébranle ni les croyances , ni les institutions, ni les principes ; elle n'en a ni la pensée ni le pouvoir. Elle n'est pas un appel direct aux armes, un son de tocsin qui éveille la cité ; c'est une plainte amère, un rire voisin des larmes. Au fond de cette satire, qu'on la cherche dans le Roman de la Rose ou chez les Minnesinger^ il y a de la résignation. La satire lettrée de la Renaissance, plus avisée et plus discrète dans la forme, sera beaucoup plus perfide. Au début surtout, le caractère général sera celui-ci : une opposition maligne contre le passé, mais qui s'entoure de précautions, une hardiesse prudente qui affecte de ne pas toucher aux principes, mais semble par distraction en indiquer les côtés faibles, les points vulnérables ; une certaine affectation à retrouver chez les païens des vertus trop oubliées par les chrétiens ; un mode d'attaque capricieux et irrégulior, qui inquiète et déconcerte ; un ton, en un mot, nouveau, intermédiaire entre la bonhomie railleuse oU" les colères d'enfant du moyen âge et l'àpreté du sectaire qui éclatera dans les pamphlets religieux du seizième siècle.

jMieux que tout autre, Erasme personnifie cette forme première de la satire de la Renaissance. Il donne la note, on pourrait dire le premier coup d'archet dans un ton mesuré, avec aisance etlégèreté.«Dès la fin de l'âge précédent, dit un ingénieux écrivain, la lutte semblait imminente : les partis étaient on présence, les abus flagrants, les points vulnérables indiqués, les moyens d'attaque tout prêts. Mais il fallait se risquer. Le bûcher de Jean ITuss a])paraissait à l'Iiorizon comme un sinistre

avertissement. C'était le cas de s'écrier avec Eustache Deschamps :

Qui pendra la sonnette au chat?

D'une main subtile, alerte, et sous forme de divertissement, un bel esprit, un savant enfermé dans son cabinet, Erasme l'osa '. » Souvent, à l'heure qui précède les crises, il se rencontre en effet de ces esprits avantcoureurs, indiscrets et prudents tout à la fois, qui, d'un vol léger et capricieux, vont répandant çà et là des germes dangereux, sans prévoir eux-mêmes la moisson qui lèvera. C'est là ce que fait VEloge de la Folie au seizième siècle, comme le Mariage de Figaro au dixhuitième.

Ce n'est pas d'ailleurs au cadre même de l'ouvrage que nous attachons un prix particulier. Erasme recevait de la tradition le personnage du fou qui instruit les sages. Plus près de lui, il avait pu s'inspirer de la célèbre Nef des fous (Narrenschiff) de Sébastien Brandt, qui avait eu en Allemagne un prodigieux succès. De 1494 à 1512, dix éditions avaient été épuisées : l'ouvrage avait été traduit en latin et même en français dès 1497. Un prédicateur populaire, Geiler de Kaisersberg, en tirait une série de sermons. Ce n'était pas là cependant l'école satirique à laquelle se rattachait Erasme. Si Brandt lui avait peut-être donné l'idée et le dessin général de l'ouvrage, c'était bien à lui-même qu'il devait le ton et l'accent.

Mais l'heureuse foilunc de ce p(>til livre achevé en dix-sept jours, et (]ui, pjiiail-il, fui tiré en peu de temps à vingt mille exenqdaires, ne doit pas priver la

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