‹ ErasmeChapitre 156 sur 247 · L'ÉLOGE DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

L'ÉLOGE DE LA FOLIE

critique de ses droits. La Folie d'Erasme est une abstraction réalisée plus qu'une personne vivante et un type distinct, et encore, comme elle personnifie tour à tour le délire poétic[ue, l'aveuglement des passions, et enfin le mépris des intérêts humains, elle nous échappe, pour ainsi dire, par ses transformations, calculées peutêtre, mais trop rapides, et, malgré la brusquerie charmante de la fin, c{ui la replace dans son vrai caractère, elle laisse dans l'esprit une image indécise et flottante. N 'oublie -t-elle pas aussi trop souvent que, née de Plutus et de la Jeunesse, elle a eu pour nourrices l'Ivresse et l'Ignorance? Nous serions tenté de la trouver plutôt trop savante. Elle multiplie avec trop peu de mesure les allusions et les proverbes. Il faut quelque travail pour en comprendre parfois le sens et en goûter l'application. C'est un défaut dans une œuvre de ce genre, où le trait doit courir au but et s'émousse quand l'esprit n'est pas aussitôt frappé. La langue elle-même ne se prête pas toujours d'assez bonne grâce à cette antithèse trop prolongée de la folio et de la raison. Coupez cette lecture par quelques pages de Rabelais, lisez par exemple le chapitre où Pantagruel persuade à Panurge de prendre conseil de quehjue fol, parce qu'il a souvent « ouï en proverbe vulgaire qu'un fol enseigne bien un sage, » vous sentirez combien cette langue neuve, souple et naïve, aimable dans ses négligences, aide mieux au badinage que la gravité correcte de la phrase latine. Enfin, s'il faut tout dire, les délicatesses du goût moral ne sont pas assez respectées dans Y Eloge de la Folie, et Erasme, si capable de fine ironie, ne montre pas toujours ces justes scrupules d'un écrivain qui tient à respecter partout, et même dans ses éclats d(; rire, son hîcteur et lui-même.

Mais au seizième siècle ces réflexions du goût moderne auraient été peu senties, et, eussent-elles été produites, elles n'auraient en rien affaibli le succès du livre. Ce succès d'ailleurs était assez justifié. Nul n'avait encore manié l'arme de la raillerie avec une semblable légèreté ; nul n'avait égalé Erasme dans ce badinage élégant qui, sous une forme enjouée, cache une leçon de sagesse ; dans cet art de promener çà et là la pointe d'un aiguillon qui, sans déchirer les chairs, pénètre pourtant jusqu'au vif; dans cette habileté à découvrir à peine sa pensée pour la laisser achever par le lecteur, et le mettre ainsi de moitié dans sa complicité par le plaisir d'amour-propre qu'on lui ménage ; enfin dans cette attention à ne pas pousser trop loin la poursuite, pour ne pas se couper à soi-même la retraite. Les critiques adressées aux diverses classes de la société étaient pour la plupart des lieux communs de médisance traditionnelle; le ton était nouveau. La satire ne s'irritait pas; elle se jouait, légère et piquante, autour des ridicules de l'humanité qu'elle n'espérait pas corriger : sorte d'abeille d'un genre nouveau, elle allait çà et là voltigeant avec caprice, et se posant partout sans respect, pour récolter son miel amer. Comme on l'a remarqué finement, elle ne reprochait plus aux hommes, comme Horace, d'être fous, elle entreprenait de prouver qu'ils avaient raison de l'être. Sous une forme plaisante, n'était-ce pas la pensée même de Pascal analysant le besoin du divcrtkscmcnt qui agile tous les hommes? Mais la conchision élaiL bien dilfércnle. Ouand Dorpius, avec caiidcm", conseilhiit à l^j'asme d'écrire en manière do palinodie l'i'loge de la Sagesse, celui-ci répondait : « (îoiumr Sociale chez IMaloii |>r(monce l'éloge de l'aiiioiir le visage coiixci'l . j ai \oiilii, moi aussi, jouer ma

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