ELOGE DE LA FOLIE
pièce avec un masque ' . » Quel pouvait être le dernier mot de la pièce ? Rien autre chose peut-être que le conseil païen de ne pas chercher à être plus sage que les autres, et de ne pas compromettre son repos par le chimérique espoir de réformer les hommes.
C'est donc, il nous semble , moins par le fond général des idées que par ce ton léger et d'une bonhomie malicieuse qu'Erasme mérite un souvenir sérieux dans l'histoire de la satire au seizième siècle. Si l'on cherchait à marquer sa place avec quelque précision, en rapprochant de lui ses plus illustres contemporains, on lui trouverait sans doute un air de famille avec Hutten, mais seulement avant que Hutten eût quitté le rire du satirique pour les colères haineuses du sectaire. Le ton des Epîtres des hommes obsciœs rappelle assez souvent celui de Y Eloge delà Folie. C'est le même procédé satirique qui consiste à dissimuler la critique sous l'exagération de l'éloge; c'est aussi la même verve rapide, et l'on comprend que les contemporains d'Érasme l'aient tout d'abord désigné comme l'auteur du pamphlet anonyme. Lutlier et Calvin furent aussi puissants par la satire, mais ils ne combattaient pas avec l'arme légère que maniait si bien Erasme; au contraire, ces allures de bel esprit railleur et sceptique, ces passages rapides d'un persiflage hardi à un langage prudemment soumis, tout cela leur était étranger et les irritait. Luther, tantôt s'élevant k la plus haute éloquence, tantôt s'abaissant au trivial le plus bas, créait le pamphlet, et Calvin donnait à la satire dans, le Traité des reliques, le ton de morgue sentencieuse (jue gardera son Eglise. Ni l'un ni l'autre n'eurent que par accidents cette forme déliée
d. Ernsmi epist. npo/ng. in M. D^i-pium (1.515).
et souple qui d'Horace et de Lucien semble par Érasme se transmettre à Yoltaire. Au seizième siècle, un seul homme réunira tous ces traits dispersés pour former le type le plus complet du satirique : ce sera Rabelais, éloquent et trivial comme Luther, prudent et fin comme Erasme, comme lui raillant les rois en recherchant leurs bonnes grâces, se moquant de la cour romaine dont il sollicite une double bulle d'absolution, et de plus s'élevant bien au-dessus de Luther et d'Erasme par le don de créer des personnages vivants et variés, réels et fantastiques à la fois.
Mais pour quitter les généralités et chercher dans le détail la confirmation de notre jugement, considérons Erasme comme le témoin satirique de son siècle, et plaçons-le tour à tour en présence de l'Eglise, de l'Etat, et enfin de la société laïque.
Érasme était prêtre, et cependant, mieux que tout autre, il représente l'avènement de cet esprit laï([ue, né avec la Renaissance, et qui cherchera avec plus ou moins de sagesse à se constituer une sorte de domaine indépendant, à distance égale de l'Église et de la Réforme.
Erasme est l'interprète de cet esprit nouveau quand il raille sans prudence, sinon sans justice, les convoitises du ck'rgé pour les richesses et les biens temporels. Le (Christ, dira-t-il souvent, avait chassé les marchands du Icmple; à leur tour les marchands ont chassé le (llirisl. r/l"]glise aujourd'hui fait argent de tout. On