SATIRE MORALE
que dans l'ordre purement spéculatif, et nous avons relevé, comme un symptôme curieux de cette tendance, l'intervention d'Erasme lui-même entre Charles-Quint et son prisonnier. Mais ce premier éveil de l'esprit politique est encore trop indécis, trop incertain pour faire naître la satire politique elle-même. Celle-ci, plus souvent, il faut le dire, au service d'un parti que de la vérité, n'a toute son expansion que là où le peuple intervieat directement dans ses affaires, où la mobilité des spectacles renouvelle sans cesse l'intérêt et les passions contraires qu'ils excitent, où l'action personnelle s'exerce librement, sans avoir pour mesure la tolérance d'un pouvoir toujours jaloux do ses prérogatives. Le milieu dans lequel vit Erasme n'est pas celui-là, et si nous rappelons que les passions religieuses doivent dominer encore longtemps toutes les autres, nous nous étonnerons peu que la satire politique chez Erasme ne soit guère autre chose qu'un écho des classiques amplifications par lesquelles les rhéteurs romains se consolaient, sous l'Empire, de la liberté perdue.
La satire morale proprement dite est celle qui, sans esprit de parti ni arrière-pensée politique ou religieuse, prétend seulement instruire les hommes en les égayant par l'exacte peinture de leurs travers et de leurs ridicules. Gomme nos défauts sont de deux genres, ceux de notre caractère national ou individuel et ceux de notre profession, c'est là aussi le double champ où s'exerce de préférence la satire morale. A certaines époques elle pourra devenir l'iambo d'Archiloque ou servir
d'expression aux colères de Juvénal ; il sera toujours meilleur pour elle de garder le ton moyen et de prendre pour but de ses traits légers les défauts plutôt que les vices des hommes. Le vice a quelque chose de triste et d'humiliant qui refoule le rire et l'éteint. Le défaut permet à la satire un jeu plus libre, plus varié, et comme une gaieté sans remords. La discipline scolastique favorisait peu, on le conçoit sans peine, ce qui est la première qualité du moraliste satirique, l'esprit d'observation ; et s'il est possible, chez les écrivains latins du moyen âge, de détacher çà et là une esquisse bien venue, ce n'est là qu'une heureuse rencontre, et comme une miniature dessinée sur la marge d'un livre austère. Mais la Renaissance ramena quelques esprits rares et curieux sur les traces de Lucien et de Théophraste.
C'est toujours Erasme que nous rencontrons le premier dans toutes les voies retrouvées ou découvertes par le seizième siècle. Il faut reconnaître cependant qu'il se montre bien superficiel dans l'observation du caractère des peuples chez lesquels le conduisent les hasards de sa vie longtemps errante. Quoiqu'il ait séjourné plusieurs années chez les nations les plus polies de l'Europe, il semble ne les avoir regardées que par leur côté extérieur. On ne saurait sur l'Angleterre rien détacher de/ses œuvres] que jles éloges d'une généralité banale, ou des panégyriques de la famille royale et de ses protecteurs, qui sentent le client. Par contre, c'est presque toujours avec une ironie malveillante qu'il parle des Italiens, auxquels il reproche souvent d'aimer l'argent et de faire triste chère '. S'il désire, comme tous les érudits de l'époque, faire son voyage d'Italie, ce n'est pas qu'il