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NOBLES ET BOURGEOIS

le don, sinon de peindre, du moins d'esquisser un caractère, et de marquer ses lignes essentielles. Grâce à ces qualités, Erasme ouvre une première galerie de portraits bien dépassés depuis par la touche autrement fine de La Bruyère, mais qui n'ont déjà plus la raideur convenue et abstraite des personnifications allégoriques du moyen âge. Il peut encore paraître curieux de détacher quelques figures du cadre où il les a placées. Ce cadre d'ailleurs est peu de chose chez Erasme. Les situations indiquées dans les Colloques sont peu variées. Ce sont presque toujours des repas à la mode antique, ou encore des rencontres d'amis ; mais sur ce fond uniforme se détacheront cependant des types qui ont de la vie et dont l'image se fixe dans la mémoire.

On pourrait prendre pour exemple la satire même que fait Erasme de cette bourgeoisie du quinzième siècle, qui, à peine émancipée, s'aventure à copier la noblesse par le ton et les dehors, quand elle ne cherche pas à s'y glisser adroitement par la porte dérobée du mariage. Les bourgeoises se sont ennuyées de leur vie obscure, de leur téte-à-tète avec un mari attentif à son bien; elles se sont avisées de regarder 4es manières des grandes dames, d'imiter leurs minauderies et révérences, de copier leurs modes en les exagérant. « C'est à peine si aujourd'hui vous pouvez distinguer une noble dame d'une plébéienne, une femme mariée d'une jeune fille ou d'une veuve, une honnête femme d'une courtisane. On voit des femmes plus que plébéiennes, dune naissance presque basse, se vêtir de robes flottantes, ornées de fleurs, rayées de soie, brodées d'or et d'argent, garnies de zibeline et de riches fourrures, pendant que le mari, à la maison, raccommode ses souliers. Elles ont les doigts chargés d'émeraudes cl de pierreries. Autre-

fois, seules les dames nobles relevaient les cheveux du front et des tempes pour les rassembler sur le sommet de la tête. Elles ne purent le faire longtemps, car bientôt les femmes de toute classe les imitèrent. Celles-là abaissèrent alors leurs cheveux sur le front ; les plébéiennes firent aussitôt de même ^ Les dames nobles avaient seules autrefois des satellites et des laquais, et l'un des mieax tournés devait lui présenter la main quand elle se levait, et de son bras droit soutenir, quand elle marchait, sa main gauche. Les nobles seules autrefois saluaient en baisant, et n'admettaient pas au baiser le premier venu; bien plus, elles ne tendaient pas la main à n'importe qui. Aujourd'hui, ceux qui sentent le cuir courent baiser une femme qui a son écusson de pleine noblesse. Les patriciennes épousent des plébéiens, les plébéiennes des patriciens; il nous nait ainsi des êtres hybrides ^. »

Les roturiers aspirent, eux aussi, à la noblesse et à la fortune. Malgré quelque prolixité, les conseils que Nestor donne à Harpalus pour accomplir la métamorphose désirée ne laissent pas d'être plaisants et de sentir leur Lucien ^ : « Tout, d'abord quitte ta patrie. Entre dans la familiarité de jeunes gens vraiment nobles. N'aie pas un vêtement de laine, mais de soie. Prends garde à ne rien porter qui soit entier, mais coupe ton chapeau, ton pourpoint, tes chausses, tes souliers, tes ongles, si tu peux. Ne parle jamais humblement. S'il te vient un hôte d'Espagne, demande comment l'empereur s'arrange avec le pape, ce que fait ton parent le comte

1. C'est à peu près ce qui arrive pour les noms de baptême tour à tour rejelés ou repris par la hour^'coisie, selou (lue ces uoms sout eu faveur ou en (lisgrAcc auprès des classes populaires.

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