LE ROTURIER GENTILHOMME
de Nassau. Porte au doigt un anneau avec une pierre précieuse pour cachet. Ajoute un écusson avec des armes, une épée d'argent, et trois tètes d'oie en or. Aie soin de faire clouer cet écusson sur la porte de toutes les hôtelleries où t'amène le hasard. Reste le nom. Et tout d'abord ne souffre pas qu'on t'appelle à la manière des plébéiens Harpalus Comensis, mais Harpalus de Cornes. Ce dernier nom convient à un noble, l'autre à un triste théologien. N'as-tu pas quelcjne bien dont tu puisses t'appeler seigneur? — Non, pas même une étable. — Mais n'y a-t-il pas une montagne dans le voisinage du bourg où tu es né? — Oui. — Et cette montagne a bien quelque part des rochers? Eh bien! tu seras Harpalus, chevalier de Roche-Dorée. Tu auras aussi une devise. Feins des lettres qui te soient envoyées par des grands, et dans lesquelles on t'appelle de temps en temps trèsillustre che^'alier, et qui fassent mention de tes hauts faits. Tu prendras soin que des lettres de ce genre, comme échappées par mégarde ou laissées par oubli, tombent dans d'autres mains, et tu feras semblant de t'irriter de ces indiscrétions. Ensuite il faut t'adjoindre des familiers ou même des val-pts qui te cèdent le pas et te nomment en public leur maître. Fais la leçon à quelques-uns d'entre eux pour qu'ils te déclarent dans leurs livres une illustration de ta patrie, et pour qu'ils le répètent de temps à autre en lettres majuscules. Tu trouveras facilement à emprunter et tu pourras à ton aise tromper tes créanciers. N'emprunte qu'aux riches. Les créanciers sont de vrais esclaves, ils craignent toujours de perdre leur argent, ils ménagent leurs débiteurs, et sont très-reconnaissants quand on leur rend une partie de ce qui leur est dû. De plus, retiens toujours ce dogme de la chevalerie : il est permis d(i soulager de son argent
le roturier qui voyage. Est-il rien de plus indigne que de voir un vil marchand la bourse pleine, pendant qu'un chevalier n'a rien à dépenser pour les femmes et le jeu. Fréquente les bains, les hôtelleries. Là souvent la fortune offre une proie à saisir, une bourse ou la clef d'un coffre-fort oubliée. » Les traits se surchargent et deviennent moins distincts. Harpalus ne sera plus, s'il écoute ces conseils, qu'un chevalier d'industrie ou un scélérat de grand chemin. L'un des défauts ordinaires du dessin d'Érasme est de n'être encore ni assez précis ni assez arrêté : de là, comme on le voit ici, une certaine déviation de la plume qui s'écarte de sa première ligne et manque l'unité de la figure qu'elle voulait esquisser. Erasme cependant a plusieurs fois heureusement essayé le portrait, qui est le cadre préféré de la satire morale, et par lequel celle-ci confine à la comédie. Ce n'est pas qu'il soit prudent ici de rappeler La Bruyère. L'inégalité serait trop sensible. Mais aussi La Bruyère avait tout l'avantage du temps et de la situation. La culture par l'antiquité, profondément entrée dans l'éducation intellectuelle, donnait alors tous ses fruits. La nature humaine avait été traversée, pénétrée en tout sens par Descartes et Molière. La Bruyère lui-même se trouvait au poste le meilleur pour observer les passions, sous les costumes et dans les attitudes qui leur donnent le plus de relief. Erasme était loin d'avoir un horizon aussi varié et aussi étendu; il ne vivait pas à la cour, et d'ailleurs la société telle qu'il la faut pour devenir la scène où se produisent les ridicules justiciables de la satire morale existait à peine.
Si l'on cherchait un point de comparaison pour mieux définir la manière d'Erasme, on trouverait plutôt certaines analogies avec colbî de Théophraste. On pour-
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rait donner pour exemple le portrait du bavard, dans lequel Erasme, trop plein de son sujet, ne se montre pas lui-même assez sobre de paroles '.Il y a de fort jolis mots et de spirituelles comparaisons. « Le bavard, dit Erasme, est comme l'épileptique : il ne choisit pas le li»ni où il tombe. » Mais, en définitive, la figure ne fait pas saillie. Le grand nombre de citations et d'anecdotes l'étouffé, pour ainsi dire, comme des broussailles trop serrées. Les traits aussi ne sont pas assez particuliers. Il y a sans cesse confusion entre le bavard, le menteur et le parjure. Enfin l'amplification tient lieu trop souvent de l'analyse. C'est là un défaut commun à tous les écrivains latins de la Renaissance, et qu'Erasme n'évite pas. Autre part, ce luxe de détails conduit Érasme à une faute de goût. C'est quand Pseudochée, le marchand menteur et madré, développe en toute complaisance ses fourberies ^ Mais faire ainsi les honneurs de sa perversité, n'est-ce pas vouloir en perdre le profit? Le sac vidé, toutes ses malices seront éventées. On s'aperçoit bien vite que Pseudochée, au lieu d'être un personnage vivant, n'est simplement que le cadre dans lequel Érasme rassemble à plaisir tous les méchants tours des marchands, comme La Bruyère d'ailleurs a fait une fois quelque chose d'analogue pour le distrait, si attentif à l'être en toute occasion, et par là peu naturel.
Cependant la Folie n'a pas laissé que de porter bonheur à Érasme, et dans ce petit Uvre, où le paradoxe pourra paraître trop suivi pour ne pas donner à la longue quelque fatigue, la galerie des portraits satiricjues
1. Lùtf/un, sive de /inr/u.-/' »v« nl(jue almsa liber uiilissuaus .