LES PORTRAITS
dresse Erasme, quand il dit des bonnets fourrés des théolop^iens : <( Ne vous étonnez pas si dans les thèses publiques vous voyez toutes ces tètes doctorales si soigneusement envelo[)pées; elles éclateraient sans cela. » De même, en parlant des moines : (( Il fera beau les voir au dernier jour produire l'un sa bedaine farcie de poissons, l'autre ses milliers de psaumes, celui-ci ses jeûnes multipliés suivis d'autant de repas où il a manqué crever de nourriture, celui-là un tas de cérémonies monacales capables de charger sept vaisseaux; » est-ce là autre chose, sans parler de l'irrévérence injurieuse, qu'une peinture à la Durer, enluminée, joyeuse, mais en vérité sans finesse ? Une qualité essentielle du satirique est la mesure, qui ne force pas les vraies proportions des objets jusqu'à l'invraisemblance grotesque de la caricature. Quand Erasme se dégage d'impressions personnelles trop vives et trop amères, il retrouve la légèreté moqueuse, qui est le vrai ton de la satire morale, flamme rapide semblable à celle dont parle Virgile, qui court autour de ceux qu'elle atteint sans les blesser cruellement. C'est ainsi qu'à ces portraits de moines et de théologiens, où le pinceau n'a plu^ sa gaieté, on préférera de beaucoup l'esquisse charmante du courtisan : « Quel est son bonheur de pouvoir dire : Le roi mon maître ! 11 s'est fait une science à lui. Faire la courbette, donner à propos des Altesses Sérénissimes, des Majestés, des Excellences; se composer un visage imperturbable, où sourit toujours la flatterie, tels en sont les principaux éléments. C'est le résumé des talents du courtisan. Vlw bon courtisan dort jusqu'à midi. Le chapelain mercenaire ({ui épie son réveil lui expédie Itien vite une messe qu'il écoute en robe de chambre. Monseigneur dt'jeune; le diner suit de [)rès. iMisuile viennent les dés, les
échecs, les comédiens, les bouffons, les tilles et les folies. Dans l'intervalle on fait collation. Puis c'est le souper, et l'on banquette une partie de la nuit. Voilà comment s'écoulent pour lui, loin des soucis, les heures, les jours, les mois, les années et les siècles. »
Pour conclure, Erasme, dans la satire, a ce mérite d'avoir retrouvé et frayé à d'autres la voie de l'observation morale, dont la scolastique détournait encore bien des esprits. L'un des premiers parmi les lettrés, et dans les intervalles de son dur labeur théologique, il regarde avec fruit cette comédie de la vie humaine qui est la leçon du sage et le plaisir du sceptique. Par là il est la transition naturelle entre Théophraste, Lucien et La Bruyère. Ce qui lui manqua pour laisser en ce genre mieux que des ébauches, ce fut d'avoir un poste plus favorable, un horizon moins limité ; ce fut aussi d'observer la société plus directement, et non à travers les livres, et comme par la croisée en tr 'ouverte de sa bibliothèque, de ce aouaeTov décrit avec un si vrai amour dans ses Colloques.
Malgré tout, cette forme si agréable de la satire morale ne pouvait être à céiie époque qu'un heureux accident. Pour une fleur aussi délicate, dérobée à l'antiquité, le climat du seizième siècle était trop rude, l'atmosphère trop chargée d'orages. l']rasme eut quel(|ues imitateurs, (jarzoni eu Italie, Fishart en Allemagne, dont le Petit livre plùlosophique du mariage rappelle souvent le ton mesuré des Colloques. Mais cette line satire est bitMitot étouffée par les âpres accents du pamphlet. « Les pamphlets se succèdent, diia Uonsard, jcu'eils à ces nuées qui j)ass('iit en versant sur nos tètes leur fardeau d'oi'age. » CJiailes-Ouinl el Fi'ancois T' ont cbacun leurs colioites de |)ainj»l)letaii'es. C/esl I arme des pro-