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SÉCULARISATION DE LA MORALE

vait conduire et conduisit en effet à des excès dangereux. En donnant à la morale un domaine propre, en lui attribuant une existence distincte et indépendante de la révélation, on était exposé à oublier tout à fait cette révélation, à s'en passer, à la négliger, peut-être à la dédaigner, à croire et à dire que l'homme n'a besoin ni de lumières, ni de secours surnaturels, à considérer toutes les croyances positives comme des formes différentes, mais toutes plus ou moins imparfaites, de la religion naturelle, seule raisonnable et seule vraie. Toutefois ceux qui, au dix-huitième siècle, admettaient ces conséquences déjà excessives, ne niaient pas la nécessité d'un Dieu personnel, principe du bien, fin dernière de l'homme, juge suprême de ses actions. Notre siècle a eu le médiocre honneur de voir s'élever une école qui a exilé le Dieu même de la religion naturelle, et dont la morale, partant de l'homme pour aboutir à l'homme, n'est qu'une morale athée, qui n'a ni base ni sanction. C'est là une extrémité autrement dangereuse que la confusion de la morale avec la théologie. Il importe que la morale reste libre de toute forme religieuse particulière, qu'elle ait sa méthode pibpre, qu'elle cherche son point d'appui dans la raison, et non dans la foi ; mais elle ne doit pas prétendre se substituer à la religion et la rendre inutile : elle doit au contraire reconnaître sa subordination et demeurer, si l'on peut dire, une terre médiatisée sous le contrôle efficace et la surveillance des grands principes spiritualistes et chrétiens.

Dans une histoire de la morale au seizième siècle et surtout dans Tétude de cette transformation progressive de la morale scolastique, Erasme doit être nommé le premier ; et si l'on veut, sans franchir les limites du siècle, mesurer les progrès de cette émancipation, c'est à Montaigne qu'il faut l'opposer. Certes, entre ces deux hommes, il y a plusieurs traits de ressemblance. Tous les deux, dans un siècle pédant, portent légèrement le fardeau de la science. Ils aiment à agiter les questions sans les résondre , à ébranler sans renverser. Tous^ deux apportent dans leur morale de certaines douceurs et facilités, autorisant les jouissances qui ne font de mal à personne, et conseillant peu les mortifications qui ont pour but de vaincre la chair. Chez l'un et l'autre il y a un mélange de hardiesse et de timidité, des paroles qui porteraient loin, si elles étaient suivies dans leurs conséquences, <( si l'on cassait l'os, comme disait Rabelais, pour sucer la moelle', » et tout aussitôt des retours en arrière, des palinodies, tout un art, en un mot, de nager entre deux eaux et do dérouter les indiscrets oy les ennemis. Cependant ce caractère de la morale, qui tend à s'écarter de plus en plus de la théologie, déjà sensible chez Erasme, s'accuse bien plus nettement chez Montaigne. Ce n'est pas que celui-ci ne se mette soigneusement en règle avec l'ortliodoxie. La philosophie moralt' n'a [)as encore son franc |»arl<'r cl ses libres allures ; eU(! ne passe pas <b'\anl la théologie sans Ini rendre lionnnage ; mais elle Ini fait sa part. On a dit avec raison et Unesse ([vie chez Montaigne le piiilosophe

et le chrétien vivent côte à côte sans se confondre. Ils se cèdent la parole tour à tour, mais ne semblent pas s'écouter l'an l'autre '. Le philosophe ne dispute pas au chrétien son droit de préséance, mais, en marchant derrière lui en toute modestie, il échappe à sa surveillance, perd ses traces, et goûte la douceur de cette première heure de liberté. Chez Erasme, le moraliste et le chrétien n'ont pas encore, comme chez Montaigne, leur tour de parole. L'union est plus étroite que l'un et l'autre ne le voudraient peut-être. Bien des causes s'opposent à une séparation trop tranchée. C'est cela même qui est précisément curieux et délicat à étudier chez Erasme. L'éducation chrétienne qu'il a reçue de son temps et l'éducation païenne qu'il s'est donnée sont comme deux fleuves qui unissent leurs eaux dans le même lit ; seulement une ligne légère, mais déjà distincte, sépare ces eaux descendues de sommets différents.

Il importe de le remarquer en effet. Si Erasme, dans le premier livre des Anti-Barbares^ réclame déjà avec vivacité, par la bouche de son ami Battus, contre ceux c|ui rejettent tout ce que les moralistes anciens ont écrit, par cela seul qu'ils étaient païens, et les damnent par surcroit, « comme s'ils avaient une baguette de Mercure pour mener ceux-ci aux enfers et ceux-là en paradis, » lui-même s'arrête à la pensée d'une équitable transaction qui réserve les droits de l'antiquité sans disputer au christianisme sa place d'honneur, dans la morale comme dans la société. Le premier traité moral d'Erasme, V Enchiridion ou Manuel du soldat chrétien^ amême un caractère presque exclusivement théologique, qui ne révèle de sa part aucune résistance à la pleine in-

\. Albert Desjardius. /,r.s Morniidrs frauriiis ilii xvi" xirclo. V. cli. m.

spiration chrétienne. Erasme nous apprend qu'il l'avait composé à la prière d'une dame, pour servir à la conversion de son mari ; et il avoue ingénument que celui-ci resta plus que jamais engagé dans le monde. Nous nous en étonnons peu, non plus que des jugements sévères de saint Ignace et plus tard de M. de Soint-Cyran\ Ce traité n'a en effet ni l'onction d'un livre de piété, ni le charme d'une œuvre de morale humaine. Le plan est tout théologique. Le point de départ est la nécessité pour chacun de combattre les démons, le monde et sa propre cupidité : le moyen, l'arme spirituelle, est l'imitation du Christ, et le but proposé, le repos dans la foi. C'est à peine si quelques souvenirs épars du Timée de Platon, le rapprochement du duplex homo de saint Paul avec l'allégorie des deux coursiers, indiquent chez Erasme une autre source d'inspiration que celle des Ecritures.

Il faut en venir aux Adages^ aux Colloques^ au traité du Mariage chrétien pour constater la tendance séculière de la morale d'Erasme, marquée par l'importance plus grande donnée à l'inspiration ancienne. Mais là encore il importe de ne rien foiler. En greffant sur l'arbre du christianisme, desséché par la scolastique, une branche verte et vigoureuse pleine de la sève anti({ue, Erasme ne prétend que corriger l'àcreté du fruit, lui donner de la mollesse et de la saveur. La conclusion morale du livre des Adages^ c'est que l'homme moderne, enrichi

1. Saint Ignace disait, au rapport de Massée, que « ce traité refroidissait la piété. » Mais la haine de l'abréviateur de Jortin pour saint Ignace s'accuse par ce commentaire vraiment ridicule : « Le jugement de saint Ignace est certes digne de lui, et chaque fanatique dans le monde qui lirait ce traité serait du même avis, et demanderait quelque chose de plus pat]ié|i(pu' et de plus savoureux, quchjue chose qui eût plus d'onction et moins de moralité et de sens commun. » P. 19.

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