‹ ErasmeChapitre 196 sur 247 · LA MORT · texte numérisé non relu

LA MORT

Erasme, comme plus tard Montaigne, n'est pas éloigné d'envier aux anciens cette mort paisible à laquelle ils arrivaient sans chagrin dans un état de somnolence confuse. « Ce sont ces mines et appareils effroyables de quoi nous entourons la mort, disait Montaigne, qui nous font plus de peur qu'elle ' ; » et Erasme, crayonnant d'avance le tableau que Montaigne devait achever de main de maître % montrait dans son colloque des Funérailles que <( le chemin qui conduit à la mort est plus dur que la mort elle-même : » ici les médecins, qui s'occupent plus à défendre leurs opinions qu'à soulager leur malade ; là les moines de toute couleur, qui s'abattent sur la maison, étourdissent le mourant de leurs cris pour lui extorquer un testament qui déshérite femme et enfants, le curé enfin de la paroisse, qui tient que la confession faite aux moines n'est pas bonne et la fait recommencer sans égard pour la faiblesse du patient. Aussi volontiers Erasme, comme Montaigne % demanderait au ciel la mort que souhaitait César : « la moins préméditée et la plus courte. » Il ne prie pas avec le vulgaire la Vierge ou saint Ghristophore de le préserver de la mort subite. « Ce qu'il y a d'horrible, c'est^de mal mourir, non de mourir subitement. » Montaigne dira encore : «Vivons et rions entre les nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus. » Erasme, colorant d'un air de piété la même pensée, avait écrit « qu'il suffit après tout cju'un ange soit à vos côtés pour porter votre àme au ciel '* , »

1. Essais, 1. I, oh. xix. — 2. Ibid. « Les cris des mères, des femmes et des eufauts : la Visitation des personnes étonnées et transies, l'assistance d'un nombre de valets pâles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumés, notre chevet assiégé de médecins et de prêcheurs ; somme, tout horreur et tout effroi autour de nous : nous voilà déjà ensevelis et enterrés. )i ^3. Essais, 1. n, c. xiii.

4. Ep. G71. — Cette couleur païenne se retrouverait chez Pétrarque,

Tout à l'heure nous avions cru surprendre chez Erasme comme un léger tremblement superstitieux. Il nous rappelait cette femme d'esprit qui disait : « Je ne crois pas aux revenants, et j'en ai peur. » Mais quand il vient à parler de la mort, c'est à la Montaigne, en disciple de la philosophie païenne plus qu'en chrétien. Sous ses réticences, on voit bien le genre de reproche qu'il adresse à l'Eglise. Les rites solennels et graves dont l'Eglise entoure le lit des mourants lui paraissent bien moins offrir à l'homme de vraies consolations que rendre la mort plus présente, plus amère, « viande plus difficile à mâcher, » pour parler encore avec Montaigne. La nature abandonnée à elle-même a des ressources et comme des prévoyances qui lui sont propres pour nous dérober la vue du dernier passage. Erasme voudrait que l'Eglise ne les disputât pas à l'homme en lui imposant à sa dernière heure la nécessité de se rendre compte de la cruelle extrémité où il se trouve. C'est là méconnaître le prix des âmes qu'il s'agit de sauver, au risque de les contrister un instant; mais déjà, chez Erasme comme chez Montaigne, la foi est trop refroidie pour qu'ils soient touchés- de cette vue suri'aaturelle et ne préfèrent pas, pour les autres et pour eux-mêmes, cette mort rapide et inconsciente que l'Eglise nous presse de détourner de nous par nos prières.

dans e dialogue 119e sur la mort, où est développée cette pensée : « Se plaindre de mourir, c'est se plaindre d'être mortel ; or il faut te réjouir au moment où tu cesses d'être mortel. » Dans le dialogue 123o, Pétrarque énumère aussi les avantages <le la mort subite, «. qui enlève à la mort ce qu'elle a de plus ciucl, l'cstà-dire sa crainte. » Budé parle de la mort avec le ton d'un pliilosophe. mais plus voisin du stoïcisme. " Contre ces terreurs de la mort qui épouvantent les hommes faibles, il faut élever le retranchement de la philosophie. » V. le de Stud. Htternr. rerAe i7istituendo, éd. Bâle, 1557.

Page 1