LA FEMME
qu'il lui importe moins de faire recomiaitre ses droits que de s'en assurer la paisible jouissance. L'heureuse souplesse de sa nature lui en fera trouver les moyens. Qu'elle fasse un accueil empressé à son mari, quand il revient à la maison; qu'elle se montre gaie ou triste, selon l'expression qu'elle remarque sur son visage. « Un miroir serait-il chargé d'or et de pierreries, il ne vaut qu'autant qu'il réfléchit fidèlement les objets. Or une femme contrariante qui rit quand son mari pleure ressemble à un miroir c|ui, à la place d'une figure souriante, en rendrait une qui pleure '. » Elle exprime ses désirs avec douceur et sans insistance. Elle empêche que les nuages qui s'élèvent ne forment une tempête : elle se tait ou le calme peu à peu, s'il paraît en colère ; elle ne lui fait pas de reproches, s'il revient échaufli"é par le vin; elle se réserve de le prier sans témoin « d'avoir soin de sa renommée, de sa fortune et de sa santé; » et encore, après avoir touché légèrement à ces sujets délicats, elle passe à des idées plus agréables, « se gardant bien du défaut ordinaire des femmes c|ui, une fois cju'elles ont commencé de parler, ne suivent plus finir -. » D'ailleurs, c'est plus encore par de solides qualités qu'elle saura garder le cœur de son mari. Elle ne ruine pas la maison par ses folles toilettes, n'imite pas « celles qui, non contentes de leur beauté naturelle, couvrent de fard leur visage, teignent leurs cheveux, les crêpent et les enroulent, chargent de pierreries leurs oreilles et leur cou, traînent des robes d(i lin ou de soie, sans parler de fourrures dont la vanité humaine augmente démesurément le prix \ » Le fard altère la beauté au lieu de la relever. « Eh! que dira votre mari quand, cherchant un
1. Dr iiKitriiH. fhrisl. — 2. Coll. l'.ror [j.qj.'j'iYafj.o:. — 3. Di' riintriin. christ.
baiser, il ne trouve qu'une plaque enduite d'une manière
de bitume? »
De son côté, le mari doit élever sa femme, l'instruire, lui rendre familière l'analyse de ses pensées, et pour cela « lui demander compte des lectures qu'elle a faites ou des sermons qu'elle a entendus. » Devançant presque la formule d'un célèbre écrivain de nos jours ', Erasme applique à la femme ce que le poète comique mieux inspiré n'avait dit que des enfants :
Ut suam quisque vult ila est.
C'est en vérité trop demander, et, quelque touchées qu'elles fussent de l'intérêt qu'Erasme leur témoigne, les femmes ne confirmeraient pas l'engagement qu'il semble prendre en leur nom, d'aliéner à ce point leur personnalité. C'est les aimer autrement qu'elles ne veulent et blesser leur délicate fierté que de paraître n'imaginer d'autre abri pour leur faiblesse qu'une tutelle permanente et comme un état de minorité indéfiniment prolongé -.
Le rôle do la mère, tel que le comprend Erasme, a plus de dignité. Il veut qu'elle nourrisse elle-même son enfant, et l'insistance qu'il met à rappeler ce devoir essentiel montre à quel point il était déjà négligé. « Pourquoi, dit-il dans ses Colloques, faire plus que de
1. V., dans le livre de la Femme de M. Miclielet, le singnlii^' cliîiiiilre intitulé : Il faut créer ta femme^ elle ne demande pas miev.v.
2. Le souvenir de Y Économique do Xénophon acconiiingue souvent Érasme dans sou Mariage chrétien. Ischoniaciue est aussi l'éducateur patient de sa jeune femnae. La différeuoe est que la fenunc, chez Érasme, après avoir été le disciple naïf et doux de son mari, devient ensuite plus capable de protéger son bonheur, et finit par prendre sa vraie place au foyer domesliquo. — 11 serait curieux do rapprocher aussi dos traités de Xénoplinu et d'I'.iasiin' le lir.iii livre de Mouseignour Dupauloup, le Mariage cltrétim. La nioiale rlnéMeiiue nous ap[)araitrait dans toute sa liautfïur et sa feiineti'.
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partager le nom de mère avec une femme étrangère? Il n'est aucune espèce animale qui ne nourrisse ses petits. Et l'homme abandonne les siens! Cet être tendre et déhile, tout tiè(^e encore du sein maternel, cjui ne respire que sa mère, qui implore le secours de sa mère d'une voix capable d'attendrir les bètes féroces, n'est-ce pas l'exposer, pour ainsi dire, que le livrer à une femme dont peut-être le corps n'est pas sain et dont les mœurs sont mauvaises, à une femme qui fait plus de cas de la plus légère somme d'argent que de votre enfant tout entier? J'admets encore qu'elle vaille autant et mieux que vous. Pensez-vous qu'il importe peu à votre enfant qu'il se nourrisse du lait qui lui est propre et se réchauffe à la chaleur à laquelle il est accoutumé, ou qu'il soit forcé de s'habituer à un lait et à une chaleur étrangère? Le froment jeté dans un sol défavorable dégénère en ivraie, la vigne transplantée perd sa force et sa vertu, l'arbre arraché à la terre qui l'a vu naître se dessèche et meurt bientôt ' . »
Erasme suit pas à pas le premier développement physique et moral de Fenfant. La familiarit('^ minutieuse des conseils pourra faire sourircji mais elle marque chez Erasme un esprit de pénétrante attention et de vraie sollicitude pour l'enfance. Il croit autant que Plutarque à l'importance de l'hygiène. Il reproche à ses compatriotes de donner trop de nourriture à leurs enfants, et de rendre ainsi leur intelligence paresseuse, de les accabler sous le poids de vêtements qui leur ôtent la grâce comme la vivacité de leur àgc;. Il ne voit pas sans com-
t. ClnlL Purrppv'i. — Cf. les lieaux vers laliiis do Scôvdle dn Sniiilc- -MarlliG cités i)ar M. Léon Fougt'Te dans rélude sur ceL écrivain. — .Mar- ^'ucrile de Valois exprimait naïvement sa surprise d'avoir vu la femme i\\\ >'.\-,\w\ hailli du llaiiianl allaiter elle-même son enfant.
passion des petites lilles traîner, comme leurs mères, de longues queues qui embarrassent leur marche. Les conseils de bon maintien et de civilité qu'Erasme adressait à un jeune prince paraîtront sans doute d'une simplicité par trop élémentaire '. Erasme ne croyait pas superflu d'apprendre à un enfant de maison royale, Henri de Bourgogne, qu'il est malséant « de prendre pour mouchoir son bonnet ou son habit, » de se jeter sur les plats au moment où ils paraissent sur la table et de dévorer sa part, « comme si après le repas on allait être conduit en prison, » de lécher son assiette, de regarder son voisin en fermant un œil. Du moins la gentillesse et la bonne grâce de l'expression relèvent la familiarité de pareils préceptes, qui témoignent assez de l'état encore grossier des mœurs contemporaines.
Mais ce qu'il importe plus de noter dans les pages consacrées par Erasme à cette première éducation, c'est un sentiment de véritable respect pour l'enfance. Erasme parle dignement des devoirs qu'impose l'honneur de la paternité. « Le premier devoir (snvers ses enfants, écritil dans le Mariage chrétien^ est de les avoir d'une femme légitime. » Ce n'est là cljez Erasme ni une parole détournée contre la mémoire de ses parents, ni même le ressentiment personnel des rigueurs que la société ne lui avait pas épargnées à cause de sa naissance - ; c'est la pensée plus éhnée que les devoirs du père commencent
\. De civilitdte ruurum pueriliuut Uhellns.
2. Voici les paroles niênics dEiasiiic sur les lois qui cnucornaient, les bâtards : <■ Exclu<luntur al) luprcditate, submoventiir a diguilalihus, a liuhlicjs ruuclioiiilius. Dieuutur prohri causa spnrii et jubeiilur quœrere patrciu. ■> — (^('peudaat l'exi^uple d'Erasme lui-nièuie, les réclamations qu'il cleva contre ses tuteurs, qui avaient dissipé son patrimoine, seni- Jdent lémoifiner (pie ces lois rigoureuses n'étaient ni aussi générales ni aussi aljsulues qu'il le dit iii.