LE POUVOIR SÉCULIER
nous .l'avons dit, s'il attacjiie souvent avec verve le principe de la succession au trône, s'il raille l'inconséquence des hommes qui exigent de leur cocher (|u'il ait appris son métier et contient les intérêts de la chose publique à celui que le hasard de la naissance a fait prince, il n'en conclut nullement qu'il faille renverser les rois, lu'asme est un mécontent, non un révolutionnaire. Ilacccepte sans commentaire le mot de saint Paul : « Omnis potpstas a Deo , » et, dans sa déclamation imitée de l'antiquité sur le célèbre sujet du tyrannicide, il soutient nettement l'inviolabilité de la loi personnifiée par le prince ^ «Oui parle mal contre le pouvoir institué par Dieu parle mnl contre Dieu. » Mais puisqu'il est impossible de ne pas recevoir le lion dans la cité, quel moyen reste-t-il pour préserver les citoyens d'une tyrannie trop pesante? « Le premier, dit Erasme, serait de fortifier assez l'autorité du sénat, des magistrats et des citoyens pour empêcher le prince de devenir un tyran ; mais le mieux sera encore de le bien élever. Enfin le dernier sera de supplier Dieu d'incliner son cœur vers tout ce qui est chrétien ' . » Erasme est tout à la fois ici le disciple de l'nntiquité et de l'Evahgile. C'est aux anciens qu'il emprunte, sans d'ailleurs la développer, cette sage idée de la pondération des pouvoirs; mais la tradition évangélique le retient dans le devoir d'une obéissance absolue qui n'a d'autre recours que la prière contre l'excès de la tyrannie. C'est à peine si Erasme irait avec Bodin et L'Hôpital jusqu'au droit de remontrance.
On prévoit de quel côté ]*]rasme portera tout son espoir. Ce derni(îr appel à Dieu suppose bien des souffran-
1. Dcrlrniuttin Era.smi qu.r fsupevion (IccUnnatiom e Luciano vcrsie respondcf.
2, CoU. ('(tni'hu'io/i rf'/i;/i(jsui)i.
378 ERASME MORALTSTE. "
ces déjà endurées, et la science politique, qui cherche à établir un équilibre désirable entre les divers éléments du pouvoir, était encore elle-même trop incertaine pour qu'Erasme put s'en promettre d'utiles et prochains résultats. L'éducation, à laquelle il applique ce que Démosthène avait dit de l'action oratoire, lui parait le plus sur moyen et le plus pratique de préparer à la cité des princes habiles et sages, « qui ne seront pas les pillards, mais les pères de la république. » Il n'est pas aussi de sujet sur lequel Erasme se soit étendu avec plus de complaisance. Certes, les réminiscences de l'antiquité paraîtront trop nombreuses pour laisser à Erasme un caractère d'originalité vraiment accusée ; ce qui lui appartient, c'est, avec un sens pratique et droit, l'art de diriger vers un même but les conseils de la morale païenne et les préceptes de l'Evangile, de réunir ces deux lumières dans un même foyer pour en augmenter la puissance. Il n'est pas sans intérêt à cet égard de parcourir quelques pages de l'Institution du prince chrétien '.
Comme on place des digues solides sur les rivages les plus exposés aux flots, ainsi le précepteur royal devra constamment s'appliquer à fortitier l'âme du jeune prince contre tous les flots qui viendront la
1. Institutio prim-ipis christùtni per Evasmuvi aphorisuiis digcsUi (/uo tninus onnro.sa ait lectio. — Iji traduction framjaise du chanoine .loly est intitulée : Codicille d'or ou pftit recueil tiré de l'Institution du prince chrétien composée par Erasme, mis premièrement en français sous le roy François /<"" et h présent pour la seconde fois (1655, iu-12, sans nom d'auteur ni de libraire). Le chanoine avait déjà allé{j;ué plusieurs fois Érasme dans un ouvrage (pii avait précédé le Codirille et qui a pour titre : Recueil de ma.rimcs vérilablrs ci importantes pour l' institution du roy contre la fausse et pernicieuse politique du cardinal Mozarin, prétendu' sous-intendant de l'éducation de Su M" j esté, l'aris. l(;;'.:i, iu-12 (sans nom d'auteur ni d'imprimeur).