‹ ErasmeChapitre 206 sur 247 · Ch I. — -1. Cil. I · texte numérisé non relu

Ch I. — -1. Cil. I

pas écrit un jour : « Je ne saurais donner de meilleurs préceptes à un prince nouveau que l'exemple des actions du duc? » Et ce duc n'était autre que César Borgia! Guicliardin proclamait le droit de la force. L'Arioste disait sans rougir : « Vaincre fut toujours louable, que l'on triomphe par la fortune ou la tromperie. » Paul Sarpi, dans une sorte de consultation adressée à la Seigneurie de Venise, déclarait « qu'elle pouvait traiter ses sujets du Levant comme des animaux féroces, etleur limer dents et ongles. » Telles étaient les étranges leçons qui se propageaient dans l'Europe, encore sous le charme de l'Italie. Le moyen âge avait subordonné la politique à la religion : la Renaissance italienne fondait une politique sans religion et sans morale. C'étaientlà de ces excès de réaction que réprouvait l'esprit modéré et conciliant d'Erasme. Il servait la bonne cause, celle qui ne sépare pas la politique de la morale.

Le prince trouvera ainsi dans le sentiment moral développé dès ses premières années le contre-poids de sa puissance et le plus sur obstacle à ses propres entraînements. Il no serait pas l'élève d'Erasme s'il ne détestait avant tout la fausse gloire des conquérants, s'il ne regardait Mars « comme le plus stupide dieu de l'Olympe. » Il élèvera même l'amour de l'humanité au-dessus du patriotisme, se défendra de cet égoïsme national qui entretient la haine entre les peuples au prolît des cruelles ambitions des rois. « Il ne détestera pas le Friiiicais parce «pi'il est Français, l'Anglais parce (ju'il est Anglais. » Sans doute le prince ne restera pas oisif au fond de son pabiis : il visitera ses provinces, embellira ses villes, desséchera h^s marais; mais, « comme l'abeille-reine, » il reviendra bientôt au centre de la ruche pour veiller au bon ordre général, prévenir les

LE PllIXCE C;H11ÉTIEN. 381

«H'arts (le ses amis, étendre sur toutes les parties du royaume une égale sollicitude. Il se retranchera à luimême les dépenses inutiles, et ne lèvera pas d'injustes impots pour augmenter sa garde privée, doter ses parents, enrichir ses favoris, éhlouir les étrangers. 11 ne cherchera pas à imposer son alliance à des peuples séparés du sien par la langue, la religion et les mœurs. Enfin, exclusivement jaloux d'assurer le bonheur de ses sujets, il ne croira pas le pouvoir mieux établir que sur la'^base de la loi. L'influence de Morus sur Erasme est ici sensible. Il veut en effet que la législation soit simplifiée, débarrassée des articles inutiles et comme émondée. « Multiplier les lois, c'est tendre sans cesse de nouveaux lacets'. » De plus, il convient de proportionner la peine aux délits. « Pourquoi dans certains pays le vol est-il puni de mort, tandis que l'adultère demeure presque impuni? » On reconnaît là un souvenir évident de YCtopie. Erasme enfin souhaite que les lois ne se bornent pas à défendre ou prescrire, mais qu'elles rendent raison d'elles-mêmes, et n'im})Osent l'obéissance qu'après avoir montré comment elles dérivent, non d'une volonté per.X)nnelle, mais de l'idée supérieure de la justice. Il contribuait ainsi à populariser les principes\j[ui seuls peuvent donner à une législation la force et la durée ; mais il y avait encore bien à faire pour substituer l'unité du code à la variété des législations locales. La France, en se livrant avec ardeur sous Louis XII à la rédaction des coutumes françaises, avait tenté un premier effort [xiur sortir de cette confusion', tandis (|ue l'Allemagne morcelée restait encore

Page 1