INFLUENCE DES MORALISTES ANCIENS
païenne au respect, mais il réserve expressément le droit supériem' de la morale chrétienne à diriger les consciences. C'est le premier degré de l'émancipation de l'esprit laïque. On aimerait aussi à rechercher, pour marquer avec plus de précision la part de ranti([uité dans la morale d'Erasme, cjuels philosophes ont le plus influé sur lui. La question est presc[ue superflue. Erasme aime trop son indépendance pour se mettre à l'école d'un maître ; il est le contraire de l'homme à' un seul livre.. S'il se plaît dans le temple des anciens, s'il le fréquente chaque jour, il fait comme ces dévots qui vont prier de chapelle en chapelle, pour 'n'offenser aucun saint. Erasme aurait plutôt avec les moralistes de l'antiquité comme des degrés différents de familiarité. Il est un peu gêné avec Sénèque. Le stoïcisme lui fait peur : il a peine à admettre que les richesses, la heauté, la santé surtout ne soient pas une partie du honheur ^ . S'il eût mis, comme Machiavel, ses plus l»eaux hahits pour « pénétrer dans les vieilles cours des anciens hommes, » c'eût été les jours où il eût rendu visite à Cicéron ou à Platon. Il les écoute dans un religieux silence, il s'éloigne de leur coni'pagnie recueilli et grave. C'est avec son Lucien, comme dit Luther avec mépris, qu'il aime à se divertir. Il est hien en effet de la lignée de Lucien, et Lesage, groupant dans la hihliothècpie du château de Lirias quelques livres de morale enjonée, place avec goût sur le même rayon Horace, Lucien et Erasme. Les Colloques ont parfois la saveur piquante, sinon la grâce attique des Dialogues des inorts. C'était avec Lucien qu'Erasme médisait de son temps. Avec quelle malice il choisissait pour les traduire les dialo-
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gues qui prêtaient aux allusions! Les philosophes qui consultent Ménippe, dans le Voyagp au-dessus des nuages, et « qui entretiennent leurs élèves de principes, de fins, d'atomes, de matière, d'idées et de mille autres choses, » il les retrouvait à la Sorhonne, dans Féglise même, où Tun d'eux, prêchant la Passion, discourait deux heures durant sur la su])stance et la qualité, et s'évertuait à prouver, pour l'édification des fidèles, que « sa tète pouvait passer par un petit trou, mais non la grosseur de sa tète. » Quand Erasme quitte la satire pour la morale, il se rapproche de Plutarque. Il apprend de lui à fuir le ton tranchant, l'intolérance dogmatique, à acquérir cette tranquillité d'àme qui nous ramène à la paisible considération de nous-mêmes. L'influence des Préceptes du mariage de Plutarque parait très-présente dans le Mariage cAre72e^ d'Erasme. Les deux moralistes voient également dans le mariage un engagement austère ; l'un et l'autre demandent à la femme une abnégation qui paraîtra excessive, et accordent au mari une autorité qui n'a d'autre contre-poids que son équité et sa modération.
Cependant, des diverseâ'influences que nous cherchons à marquer, la plus importante n'est-elle pas encore le ,'aractère même d'Erasme? Le moraliste se fait toujours dans quelque mesure la morale de son tempérament. Il est difficile de ne pas mêler de secrètes complaisances pour soi-même jusque dans les conseils que l'on donne aux autres. Erasme se découvre dans sa morale privée, avec sa prudtMice, son goût naturel de tolérance, son amour de la piiix, ses all('niali\('s aussi Ae timidité et d'indé[)endance. La vie douce et unie, à l'abri de la liaine, loin des grands et de ceux « (|ui tieunenf la foudr*; dans leurs iiuiius, » csl relie ([n'il souhaite aux