LA SOCIÉTÉ RHÉNANE
l'humanisme commence à prendre pied. Une société singulière, qui florissait dans la seconde moitié du quinzième siècle, portait bien l'empreinte du caractère allemand, et de ce contraste, non encore efïacé, de la grossièreté des mœurs se mêlant, sans s'atténuer beaucoup, à un sérieux amour de l'étude. La société rhénane, qui avait son siège principal à Heidelberg et s'étendit dans plusieurs parties de l'Allemagne, avait été fondée par Jean Camerarius, de la maison de Dalberg, évéque de Worms et chancelier du Palatinat. Les membres, s'il faut s'en rapporter à Jugler, se livraient à la lecture des écrivains latins, grecs et hébreux ; ils cultivaient l'astronomie, la musique, la poésie et la jurisprudence; « mais la nuit venue, fatigués par leurs travaux, ils jouaient, dansaient, riaient avec des femmes, soupaient et buvaient largement, selon la coutume invétérée des Allemands *. » Conrad Celtes, qui le premier répandit dans la Saxe le goût des lettres, fut le plus célèbre de ses membres. Outre la société rhénane et l'école de Deventer, dont la vieille renommée allait être rajeunie par des noms nouveaux, on remarquait encore l'école de Schelestadt, -fen Alsace, fondée peutêtre avant 1480 par Dringeberg, alors fréquentée par neuf cents étudiants, et qui compta parmi ses élèves Beatus Rhenanus, Wimpheling, Pirckeimer et d'autres. Enfin une troisième école rivalisait avec celles de Schelestadt et de Deventer, l'école de Munster, dirigée vers 1485 par Langius, dont l'utile et laborieuse existence se prolongea jusqu'au temps de la Réforme.
A la fin du quinzième siècle, au moment où la paix publique de 1493 amenait un ordre de choses plus ré-
1. Ilistor. littnyriiia, t. m, p. 19(1 1. — \'. l;i citation (lioz llallaui. Litfjiirit. de l'Europe, t. i, ]i. 210, note 1.
giilier et plus favorable à la culture intellectuelle, quand les princes semblaient se disputer Tlionneur de rendre service à la science ', V humanisme, représenté surtout par les hommes sortis de ces grandes écoles, et la scolastique, retranchée dans seize universités, étaient en présence. L'humanisme même inquiétait les abords de la place et se glissait en quelques lieux moins sévèrement gardés. Henri Bebel à Tubingen, Crotus Rubianus et Éobanus Hessus à Erfurt, lisaient les auteurs classiques ^ Wimpheling à Heidelberg substituait l'étude des Pères aux disputes scolastiques. Reuchlin et un peu plus tard Conrad Celtes faisaient jouer, à l'exemple des maîtres italiens, par les étudiants de Heidelberg, des pièces latines de leur composition. Rhagius .Esticampianus enseignait quelque temps à CiOlogne les lettres anciennes. C'était planter le drapeau au cœur même du camp ennemi. L'Italien Pierre de Ravenneà Greifswald, et Ulrich Zaze à Fribourg en Brisgau appliquaient l'étude de l'antiquité à la science du droit romain.
Parmi des noms qui trop souvent, il est vrai, passent aujourd'hui devant nous comme des ombres, il en est deux cependant qui, malgré l'éclat de ceux qui suivirent, ne laissèrent pas de rester en vue. Ce sont les noms de Rodolphe Agricola de Frise et de son élève Alexandre Hégius de Westphalie. Le premier, né en 1442, ne parait pas s'être livré à l'enseignement public. Après avoir visité l'Italie, et fréquenté (luarin, Strozza et Théodore Gaza, il s'établit vers 1482 à la cour de l'I^^lecteur Pala-
1. Ce nV^tait i)as irailleuis pur ilrsintorossonient de leur part; ce qu'ils voulaient surtout, comme le remarque IJoUinyer dans le discours cité plus liant, c'était que leurs universités leur élevassent des savants (pii les aidassent, à juffor et administrer leurs sujets.
2. lirinricll, llisl. lie lu lillrr. nllcn.. I. I, p. :!!ll).
UOUOLPHE AGRIGOLA ET IlliGIUS. 395
lin, à Heidelberg. Nul n'excita avec plus de zèle TAllemagne « à arracher à cette insolente Italie la palme de l'éloquence, et à faire une Allemagne plus latine que le Latium lui-même '. » Les éloges de Vives, qui le place au-dessus dePolitienet d'IIermolaûs, et ceux d'J^rasme, ([ui l'appelle « le plus Grec parmi les Grecs et le plus Lalin parmi les Latins, » empreints d'un esprit évident de partialité, témoignent cependant que son influence fut étendue et profonde '. Alexandre Hégius dirigeait vers 147o l'école deDeventer : il fut le maître d'Érasme. L'un des premiers dans les Pays-Bas, il eut quelque connaissance du grec, et peut-être est-il l'auteur de la première grammaire grecque publiée en Allemagne '. l'Erasme le réunit souvent dans les hommages qu'il adresse à la mémoire d'Agricola : il loue avec complaisance ses mœurs irréprochables, sa science étendue, son désintéressement surtout, qui à la gloire plus personnelle de quelque ouvrage érudit lui lit préférer d'utiles et obscurs labours, entrepris pour le seul bien de la jeunesse. Erasme déclarait conserver pour le premier
1. Y. la citation chez Hallaui, Li(téi\ ie l'Eur., t. i, p. 209, note 2. Cf. .Millier, Lehen des Erasmus, p. 157. Les œuvres d'Agricola furent recueillies par les soins d'AlarJ d'Amsterdam, et imprimées à Cologne en 1339 : elles comprennent deux volumes in-i". Cf. Bossert, de Rodolpho Agricola Frisio. 18G5 (thèse présentée à la Faculté de Paris).
2. V. l'adage : Quid cnni et bnlneo et cf. Ciceronianus, où Érasme dit : « Agnosco viram divini pectoris, eruditionis reconditcB, stylo minime vulgari, solidum, nervosum, elaboratum, compositum. In Ttalia summus esse poterat, nisi Germauiam pr.etulisset. •> — Cf. Hallam, loc. cit. : « Les opinions de Iluet, de Vossius et d'autres auteurs sur le mérite d'Agricola ont été recueillies par Bayle, par Blount, par Baillet et par Niceron. Meinersa écrit sa vie, tome n, p. 332-363; et l'on trouvera plusieurs lettres de lui parmi celles adressées à Reuchlin fE/iistolx ad Reurhliituin), collection précieuse pour cotte partie de riiistoirc littéraire. >.
3. V. sur ce point Ilallam, Litt. de /'Eur., l. i, p. 182, note I. — Cf. la vie d'Hégius dans Me'.chior Adam.
la piété d'un petit-fils; pour le second, celle d'un fils. Ces deux hommes, parle sérieux de leur esprit comme par la direction toute pratique de leurs efi'orts, font déjà pressentir quel sera le caractère de la Renaissance allemande, et ce qui la distinguera de la Renaissance italienne. En Italie, on étudie ranti([uité avec ardeur, mais avant tout pour reproduire la beauté de la forme. Comme les chefs-d'œuvre de l'art, qui se multiplient de tous côtés, sont pour les yeux un perpétuel enchantement, on cherche aussi dans la lecture et l'étude des anciens bien moins la matière d'un sérieux enseignement que les secrets d'une harmonieuse diction. On rivalise de zèle à retrouver et repolir' ce moule que la pensée antique avait pour son usage créé dans sa perfection; on craint tant de le briser au contact d'une idée qui ne s'y rapporte pas exactement, qu'on se fait -vraiment païen par scrupule d'artiste. Rien de profond en Italie. On se joue autour des plus graves questions avec une liberté qui scandalise la gravité allemande, mais qui, au demeurant, ne tire pas à conséquence. A l'exemple de Pomponius Lœtus, on nie l'immortalité de rame en tant que pliilo*6ophe, on y croit comme chrétien. On parle, on écrit, on vit même volontiers comme on l'eût fiiit en plein paganisme; maison tient à mourir revêtu de la robe de franciscain ou de dominicain. Dans cette Italie qui paraît si émancipé(>, la Réforme ne jettera aucune racine profonde. Le bien et le mal, l'erreur et la vérité, tout reste et iïotte à la surface dans ces âmes légères. L'Allemagne sortait lentement de sa loiigur iiwictioii; mais elle montrait (b'jà dans h^ premier dévelo[)p('nientde ses facultés réveillées un riimarquable esprit d(; suit(!, de méthode (^t de ])alienc('. L'écbit ih'. la civilisation ilalicnn<> Tavail [>lulùl ellVayée (pie séduite.