‹ ErasmeChapitre 226 sur 247 · Coll(i((. Diluculum · texte numérisé non relu

Coll(i((. Diluculum

2. Scévole de Sainte-Marthe <lit fort bien « qu'Érasme voulait mettre tout en œuvre. » V. l'étude sur Etienne Pasquier de M. Léon Feugére, p. 187.

Érasme est peut-être le plus grand de ces grands aînés qui ressemblent, dit Huet, aux savants d'aujourd'hui « comme Christophe Colomb au maître d'un paquebot passant journellement de Calais à Douvres. » L'étude rapide de ses éditions et traductions d'auteurs profanes, et aussi de ses principaux ouvrages de rhétorique et de philologie, nous donnera du moins une vue d'ensemble, incomplète encore, de son action sur l'enseignement et les lettres de son temps.

Le trait d'abord qu'il importe de marquer, et que Muller a eu raison de relever ', c'est qu'Erasme est pour la plus large diffusion des lumières. On sait l'histoire de ce Grec qui écoutait avec tristesse Cicéron parler avec éloquence, en songeant que l'orateur romain privait ainsi la Grèce de sa dernière gloire, celle de la parole. Au temps de la Renaissance, certains savants n'avaient pas vu sans amertume l'imprimerie livrer aux profanes des trésors dofd ils se regardaient comme les seuls maîtres, les seuls dispensateurs. L'un d'eux accusait Érasme d'avoir presque trahi le mot d'ordre des initiés. « Tu divulgues nos mystères, » lui avait-il dit au moment où il \n\hY\<n\.%(i?> Adages. Érasme ne partage à aucun degré cette jalousie mesquine. Héritier direct en ceci des Poggio, des Pétrarque et des Boccace. il jette à pleines m;iins ce qu'il a patiemment amassé, il multiplie les éditions des oeuvres classifjues déjà découvertes, il provoque à la recherche des manuscrits enfouis dans

l. Lr/i/'ii fies Erasmi'!;. \t. 220.

les monastrres. Il appelle toutes les volontés « à reconstruire ce monument divin de l'antiquité qui s'est comme effondré. » Ceux qui y travaillent, il les placera au-dessus des princes, (c parce qu'ils se livrent à une œuvre sacrée, qui s'étend non à une province, mais à toutes les nations et à tous les temps. » On ne peut même entendre sans sourire les imprécations c^u'il lance contre les imprimeurs négligents. « Et les lois sommeillent ! On punit celui c[ui vend une étoffe anglaise pour une étoffe vénitienne, et il jouit impunément de son audace, celui qui, à la place d'un bon auteur, vend de vrais instruments de torture pour l'esprit... Il faut cliasser du temple tous ces marchands, et leur montrer le bâton prêt à frapper, s'ils ne se corrigent '. »

Malgré le nombre et l'importance toujours croissante de ses travaux personnels, Erasme n'abandonna en aucun temps la tâche plus modeste, mais alors si justement honorée, d'éditeur et de traducteur. Tantôt il compulse les manuscrits que le fils de Froben rapporte de ses voyages ; d'autres fois il distribue à plusieurs le travail, se réservant d'en surveiller la marche, de le presser, et de le conduire à bonne lin ^ Commet traducteur latin des écrivains grecs, Erasme pourra être nommé après lesBudé,

1. Adage Festina lente. — Voir dans VHistoire de la typographie de M. Didot (p. 675) le récit des désagréments que subit Érasme par la faute des typographes maladroits ou malveillants.

2. Érasme édite ou revoit, en les accompagnant d'une préface critique, les ouvrages suivants : Sénèque (1515) ; Suétone (1518), dont il revoit le texte en le comjiulsaut sur une ancienne édition trouvée dans la bibliothèque de Tournai; les historiens de l'histoire Auguste, Aurélien Victor, Ammien Marcellin, Eutrope, Quinte Curcc (1518), le (/e 0/)^cn> (1520), les Tusculaues (1523) Pline le naturaliste, (1525), Tite-Live (1531), Térence (1532), etc. — En grec, Aristote (1531) (dans l'éi). 1159, Érasme énumère tout ce que l'on connaissait alors d' Aristote) ; Déniosthèue (1532), et en 1533 il publia le premier texte grec de Ptolémée.

414 ROLE LITTÉRAIRE DÉRASME.

les Turnèbe, les Camerarius, les Henri Estienne. Nous lui devons une traduction latine de VHecube et AeYIphigénie d'Euripide' , de plusieurs morceaux importants deLibanius, d'Isocrate, de Xénophon, de Galien, enfin de Plutarque et de Lucien. Quoique àans Héciibe, traduite alors pour la première fois (François Philelplius n'avait donné que la première scène), Erasme ait adopté un mode d'interprétation presque littérale, « aimant mieux, dit-il, longer le rivage que s'engloutir au milieu de la mer, » il préfère généralement la méthode plus libre que permet Gicéron et qui s'accommode mieux à sa nature impatiente. La critique moderne n'aurait guère de peine, ni beaucoup de mérite, à relever les défaillances, les inexactitudes nombreuses de ces premières traductions. Mais on pourrait soutenir sans paradoxe que si elles avaient eu la fidélité et la froideur d'un calque, ces traductions eussent été moins goûtées à une époque où peu de lecteurs encore pouvaient atteindre jusqu'à l'original. Le grand nombre devait être bien moins sensible à une rigoureuse exactitude qu'au mérite et à l'agrément de la copie ellemême.

Erasme eut encore uni influence utile sur l'enseignement par la traduction la-tine qu'il donna des deux premiers livres de la Grammaire yrecque àa Théodore Gaza et que Toussaint compléta ". Il avait distribué les matières avec plus de méthode et corrigé des erreurs. Sans doute cette grammaire paraît bien aride aujourd'hui. Les noms atti({ues forment encore un»^ classse à part, et compliquent iiiulilcnicnt le système ih' la déclinaison

\. Il ('>l jiarlé (le la U'aduclion û'Hécti/je par Erasiiio au tdin. II. p. 239 de la liihlwth. r/rec. dfi Fabricius (Mamb. 12 v. in-4o 1791-1809).

2. T/ivotlori Gnzn Thcfunlonicensis t/ramninticT Institutionis lihri duo per Erastnioii in Idliiuni) rmfpinm rriurerxi ne 'lislincti. (^Aiiver:!, liilS).

LA PRONONCIATION ERASMIENNE. 413

grecque. Il n'y a pas même l'esquisse d'une syntaxe. Mais le progrès est sensible, si l'on se rappelle qu'il y avait à peine seize ans que la première grammaire grecque avait paru en Allemagne '. Cette publication d'Erasme, coïncidant avec d'autres travaux plus importants, les Progijmnasmata grœcie litteratiwœ de Luscinius (^1517^', les Introductiones in linguam grœcam de Groke (1520), montre que la connaissance du grec commençait à se répandre plus largement en Allemagne et dans les Pays- Bas.

La même année qu'il rééditait la grammaire de Gaza, Erasme faisait paraître le dialogue sur l'exacte prononciation du grec et du latin-. Ceux qui racontent la querelle des étistes et des itacistes ne manquent guère d'alléguer ce livre. Il est vrai qu'Erasme y renouvelle les doutes déjà émis par lui en lolO sur la conformité de la prononciation grecque ancienne avec la prononciation des Grecs du quinzième siècle, laquelle avait pour elle la tradition et conservait du moins des restes directs de la prononciation réelle. Comme Luscinius, Erasme, en désaccord avec Reuchlin et Mélancblbon, avait peine à admettre le retour continuel du son de Viota dans le grec moderne. Il inclinait à croire que les anciens devaient par quelque moyen éviter l'uniformité de cette consonnance et la confusion qui peut en résulter pour la pensée. Mais on a singulièrement exagéré la portée de ces observations, en faisant d'Erasme un nova-

1. Pauzer estime en effet que le livre imprimé à Erfurt on l."JOi sous f'e titre orné d'un solécisme grossier : "EiTaYwyr) upôç twv ypa[Ji[j.àx(ov 'E),),r|V(jûv est la première grammaire placée dans les mains des étudiants. Mais Ilallam réclame la priorité pour le livre de Deventer dont Alexandre Hégius serait l'auteur, tome i, p. 258.

2. Dialogua de recta kitini grœcique sermonis prowmciatione, aia-hn-e Emmin (1518K

teur, et en appelant Erasmienne la prononciation barbare qui a prévalu en France et que les grammaires grecques, depuis celle de Port-Royal, ont consacrée*. Si dans ce dialogue, où Erasme s'amuse à faire discourir un lion et un ours sur divers sujets d'éducation et de linguistique, il donne quelques raisons en faveur de IVtisnie, il ne formule aucune théorie à lui, et déclare même qu'il prononce toujours le grec comme Reiiclilin et Mélanchthon. M. Egger dit avec raison que Lancelot n'avait pas lu le dialogue d'Erasme quand il écrivit à propos de la prononciation aujourd'hui classique : « R y a plus de cent ans qu'Erasme, étant encore à Louvain, en composa un livre exprès, où nous voyons qu'il l'a établie entièrement'. » Nous n'avons donc pas à nous prononcer ici entre ceux qui tiennent pour la prononciation de Reuchlin et Villud flehile iota des Grecs modernes % et ceux qui, avec Smith et Cheke, font dériver d'un dialecte corrompu l'uniformité de sons qui caractérise la prononciation des itacistes et déclarent « que la prononciation des étistes met au contraire en relief la fleur et la richesse de la langue grecque, la variété des voyelles, la grandeur deS diphthongues, la majesté des lettres longues et la grâce du discours distinct '\ » Erasme ne donne vraiment aucune prise à la discussion dans le dialogue que nous avons sous les yeux ; il ne présente

1. V. sur les iiroteslatioiis qui s"('levi'reiit contre la prûnoiicialiou érasmienue la préface dn non\Gn.\i Didionnnii'e gi-ec-fronrais de M. Cliassang, p. 134. Les principaux opuscules sur ce sujet ont été réunis par Havercauip en un recueil spécial. Lugtl. Batav. 17;f6-17il). i' vol. in-8.

Page 1