‹ ErasmeChapitre 23 sur 247 · Ep · texte numérisé non relu

Ep

3. Erasrni disputatiuncula de tâsdio,pavore, tristitia Jesu, instante supjdicio crucis, deque verbis quihus visus est mnrtem dcprecari : •' Pater, si fieri potest. tra7iseat a me cali.v iste! »

C'était le souvenir (.rime courtoise discussion (jiii s'était élevée entre eux sur le sens de ces mots mystérieux. Golet, d'accord avec saint Jérôme, ne voulait pas que la tristesse du Christ au jardin des Olives eût été un mouvement de crainte, indigne d'un Dieu, puisque plusieurs saints, 'devant la mort qui les menaçait, ne l'avaient pas eux-mêmes ressenti. Le cn?ur de Jésus, pensait-il, avait saigné en songeant au malheur des Juifs qui l'avaient méconnu et dont la race devait être maudite. Erasme au contraire entendait les paroles du Christ au sens littéral, et il expliquait ce tressaillement involontaire par une surprise de la nature humaine confondue dans la personne de Jésus à la nature divine. Sans nous arrêter à cette solution, qui du moins accuse la tendance d'Érasme à restreindre le côté surnaturel de la vie de Jésus, nous pouvons relever dans cette courte dissertation une méthode déjà plus lihre, dégagée des procédés scolastiques. Le raisonnement, au lieu de s'étayer sur lui-même, s'appuie sur l'observation et l'analyse des faits.

La réputation d'Erasme, qui s'étendait chaque jour, lui valait cette année même l'un de ces honneurs officiels auxquels il est difficile de se dérober sans mauvaise grâce. Les Etats de Brabant l'avaient en effet désigné pour célébrer le voyage de Philippe le Beau en Espagne et son hevu'eux retour dans sa patrie. Ce prince, archiduc d'Auti'iche, fils de l'empereur Maximilienet de Marie de Bourgogne, était devenu à la mort de sa mère, en I 'i-82, souverain des Pays-Bas. Marié à Jeanne, fille de l'erdinand (;t d'Isabelle, il se voyaitdestiné à recueillir iiiijonr (hi fait de sa femme la succession de la couronne iV\ispagiie. Ferdinand I a\ail engagé à y venir résider quelque teni[)S. iMHii' connaitn' les lois ri les nueurs des j>ays nn'il é|;iil ii|)|M'|i- à gonM-iiK'i'. IMiili|)|H> cl Jeanne. (|uand

PANÉGYUlUtE DE PHI LIPIDE LE BEAU (lo04) :îl

ils avaient traversé la France, a^ aient été reçus avec distinction par Louis XII. L'archiduc avait pris place, comme pair de France, au parlement de Paris, et prêté hommage au roi pour le comté de Flandre'. Mais en Espagne. Philippe, prince gai et ami du plaisir, n'avait pas tardé à se fatiguer de l'étiquette grave et triste de la cour de Ferdinand, et, malgré les prières passionnées de sa femme, il avait repris au milieu de l'hiver le chemin de la Flandre ^

Tout cela, on l'avouera, fournissait à Erasme une assez pauvre matière pour un discours public. Aussi pritil à contre-cœur cette tâche ingrate, et il ne commença à écrire qu'au moment où le prince rentrait dans ses Etats. Son discours bientôt achevé fut prononcé le jour de l'Epiphanie de l'année lo04 dans le palais de Bruxelles. Philippe l'écoutaavec bienveillance, et, ce qui nous étonne davantage, sans embarras. Le style de cet éloge est d'une élégance apprêtée, ce qui est rare chezEra.sme. D'ailleurs l'orateur n'évite aucun des écueils du genre, l'enthousiasme factice, les puériles exagérations; il n'a garde de négliger ni les prédictions des astrologues promettant la défaite des Turcs et une longue vie à ce prince <|ui devait mourir deux ans après, ni la classique pi-osopopée de la patrie conjurant d'abord Philippe de suspendre son départ, et saluant ensuite son retour. Les honneurs intéressés rendus par Louis XII à l'archiduc amènent un éloge de la France et de Paris « qui peut montrer avec orgueil au monde, dit Erasme, un clergé tlorissaiil et instruit, des écoles plus fréijuentécs ([ue

1. Histoire de C/ior//'.i-{)in'/it. j)fn- Ro/ieilso)i. cli. I.

2. V. sur les rapports do Louis XII avec Philippe, et sur leurs iutrijiues dirigées contre Ferdinand, VHistoire de Framie par M. Henri .Martin, liv. 4:i, 44, 4.T. /(r/\.s-.

32 VIE DÉRASME.

partout ailleurs, et plus riches eu savants que toutes les autres, un parlement enfin qui rappelle par sa gravité le sénat ronnain. » Quelques accents élevés sur le respect (le la loi et les devoirs des princes et un éloc[uent passage sur les malheurs de la guerre sont les seules parties qui mériteraient d'être détachées de ce trop long panégyrique. Le style, avec la pensée elle-même, reprend de la force et de la fierté.

Cet éloge d'ailleurs ne plut pas à tous, et, « comme Apelle caché derrière son tableau, » Erasme écoutait avec curiosité les critiques qu'on en faisait. Il eut le bon goût de ne pas se défendre contre toutes, et il reconnut qu'il avait dépassé la mesure et semé dans son discours trop de lieux communs. « Pline, écrivait-il un jour, nVtî'.it pas seiilement plus éloquent que moi, il fut plus heureux : d'abord il eut à louer un empereur déjà blanchi par les années, et qui s'était signalé dans la paix comme dans la guerre, mais surtout il ne louait que ce qu'il avait vu lui-même. » Croyons pour l'honneur d'Erasme qu'il avait ainsi prétendu montrer à Philippe ce qu'il devait être bien plus que ce qu'il était : la leçon, il est vrai, était assez enveloppée pour n'être bien entendue ni de Philippe ni de nous-mêmes.

Unc! seuh; lettre dans la correspondance (rj'^rasme se rapporte à l'année 150o, et elle ne nous fournit aucun renseignement important sur sa vi-e. Encouragé dans l'étude de la lîible et des Pères par le docteur Adrien ', cl nn Franciscain nommé Yitriarius, il éditait celle année, «Ml y ajoutant une préface «'tdes noies, h's ('onnncntaires de LaurenI Valla sur le .\(»n\t'aii rcslameiil. «iii'il

1. \'. sur 1rs i;i|i|i(iils d'Ailririi \l t4 d'I-jusiiit' le i\ '■ fli.i|iili(' diimi'' iiv cit.' .le M. i;. ItnIli.T, II. ;u.

L'ITALIE AU DKnUT 1)1 SEIZIEME SIECLE. :;:!

avait retrouvés dans iiiic ])ibliotlièqut' '. Sa lortuiie, sans être encore libre de tout embarras, s'améliorait peu à peu. Des princes le connaissaient et lui faisaient parvenir l'expression de leur estime. Henri YÏII, qui n'était pas encore monté sur le troue, lui écrivait de sa main ; il lisait ses ouvrac^es (U s'exerçait à imiter son style. Dans les pays qu'il avait visités, Erasme avait noué d'agréables ou d'utiles relations. Il avait vu qu'il ne tenait qu'à lui d'accepter de ses Mécènes des témoignages plus effectifs de leur bonne volonté ; mais jaloux de son indépendance, ennemi d'une contrainte qui eût gêné par des devoirs imposés sa passion de l'élude, il avait cherché à échapper à la servitude de la pauvreté sans l'échanger contre celle des charges et des honneurs. Ses amères récriminations contre la fortune, sans disparaître encore, iront en s'affaildissant ; d'autres soucis non moins pressants éternels vont bientôt prendre leur place.

Beatus Rhenanus a écrit à propos du voyage d'Erasme en Italie : « Il y porta l'érudition et la science que les antres ont coutume d'aller y chercher '. » Sans accepter ces paroles d'uni; admiration trop prévenue, il est vrai de dire que le seizième siècle s'ouvrait en Italie sous de moins heureux auspices. Les guerres civiles et étrangères qui déchiraient la nation n'étaient pas favorables au culte des Muses. On ne voyait alors surgir aucun homme supérieur. x\près Alexandre YI, de honteuse mémoire. un pape guerrier s'était assis sur le trône pontilical. Libéral envers les artistes, il faisait ]>eu de cas (b^s

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