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LE CICÉRONIEN NO&OPONUS

missio, les apôtres par legati, le pape par flamen dialis, les cardinaux par patres conscripti, les évèqiies par pra?sides provinciarum, etc. Puisque la langue de Cicéron suffisait à tout dire, pourquoi demander de barbares nélogismes à saint J érôme et saint Augustin?

Déjà Érasme, un jour de belle humeur, avait jeté dans un de ses colloques un trait piquant à l'adresse des cicéroniens. L'un d'eux s'écriant : « Decem annos consumpsi in legendo Cicérone, » l'écho avait répondu sans façon ovs. La guerre était déclarée, et comme Budé, vainement invité par Erasme à une alliance offensive contre les cicéroniens, se refusa au périlleux honneur de leur porter les premiers coups, Erasme ouvrit la campagne dans le Cicéronien (1528).

C'est le satirique qui parait d'abord, et jamais Erasme ne fut mieux inspiré. Le cicéronien Nosoponus est l'une des figures les plus pi(|uantes de son répertoire. Un ami perfide, Bulepliorus, qui, pour mieux surprendre ses confidences, feint de partager sa passion, l'invite à trahir les secrets de l'initiation cicéronienne. Nosoponus est pris au piège, et va tout dire. Le pauvre homme, comme tous les initiés, a payé c'ier l'honneur d'être mis au nombre des cicéroniens. Jadis bon compagnon, à la mine fleurie, d'un heureux embonpoint, il est pâle aujourd'hui, défait, amaigri. C'est que depuis sept ans il n'a rien épargné pour devenir cicéronien, poiu' marcher sur les traces « de ce Longueil, mort à propos pour sa gloire, car il avait commencé à lire les livres grecs, et peut-être, s'il eût vécu plus longtemps, il en serait venu à la lecture des auteurs chrétiens. » Nosoponus ne lit que Cicéron, et s'al)stient des autres écrivains <( comme les chartr(Hix se déh'ndent la chair des animaux. » Pour ne pas succomber à la tentation, il les a tous mis sous

clef. On ne voit chez lui que des portraits de Cicéron. Il ne cacheté ses lettres qu'avec la tête de Cicéron. Dans un volumineux recueil, il a classé tous les mots employés par Cicéron ; dans un autre, tous ceux que Cicéron place au début et à la lin de ses périodes. Il sait combien de fois chaque mot se rencontre chez Cicéron. Il a même décidé qu'il n'en emploierait jamais un à un cas que l'exemple de Cicéron n'aurait pas autorisé. Il marque aussi d'une croix rouge les termes dont Cicéron s'est servi. Les autres sont mis à l'index par une croix noire : c'est pour lui de la fausse monnaie. Il est sans femme, sans enfants ; il n'accepte aucune charge civile ou ecclésiastique. Son cabinet de travail est au fond de la maison ; des murs épais éloignent tout bruit extérieur. Personne n'a accès dans le sanctuaire. Pour composer en pleine possession de lui-même, il attend la nuit. Le jour qui précède, il prend pour toute nourriture dix grains de raisin de Corinthe, et, le soir venu, il s'enferme et appelle la Muse. Le sujet arrêté, il ouvre son recueil, choisit ses mots, puis s'occupe des pensées. Il est heureux si dans la nuit il a pu achever une période : le dieu lui a souri. •

Mais Erasme ne s'arrête pas à ce persiflage léger et charmant. La seconde partie du Cicéronien porto le dé- Init sur un terrain plus large, la question elle-même de l'imitation.

Cette question, nous l'avons dit, avait une sérieuse importance à un moment où l'on copiait les anciens au lieu de s'en inspirer lil)rement. S'emprisonner ainsi dans l'imitation d'un seul modèle, fùt-il acconqdi de tous [)oints, c'était bientcU réduire la Renaissance à n'être (ju'une copie, nécessairement alfaiblie ; c'était la condamnera ne bâtir qu'avec la poudre antique, comme

QUESTION DE L'IMITATION. 'l'.'A

le disait Raphaël en parlant des édifices de la Rome moderne, tiitia fabricata di calci di martni antichi.

l^rasme a traité cette partie du problème soulevé par la question cicéronienne avec un j^oùt délicat et sûr. Ce qu'il a écrit sur Fimitation, son objet, ses conditions et ses limites mériterait d'être rapproché des pages aujourd'hui classiques de Montaigne, de La Fontaine et d'André Chénier '. On devine ce qu'il dira aux cicéroniens : que leur imitation, malgré ses apparences de religieuse fidélité, est toute superficielle; qu'elle peut bien mettre en lambeaux le riche vêtement dont Cicéron couvre sa pensée, mais qu'elle est impuissante à ressaisir cette flamme <[ui jaillit de ses écrits et dont le foyer est l'àme elle-même. « J'aime l'imitation qui aide la nature, non celle qui la détruit, limitation qui règle nos qualités naturelles, mais ne les étouffe pas. » L'imitation, pour être féconde, ne doit donc pas être exclusive et comme cantonnée dans un seul auteur; elle doit s'ouvrir à tous, s'inspirer des meilleurs, surtout ne pas se substituer à la vraie originalité. « Le style, dit Erasme, doit être un miroir qui rende dans son naturel l'image de votre âme. » Pour justifiél^ par des exemples ces considérations générales, Erasme, dans la dernière partie du Cicéronien, esquisse, d'un trait rapide et souvent heureux, le portrait des principaux écrivains latins de son temps. C'est un premier et remarquable essai de ce genre de critique littéraire dont Cicéron lui-même a donné le modèle dans le de Claris oratorilms. Mais

1. Et aussi d'une letlro d' Etienne Pasquier : « Je veux que celui qui désire être bon poëtc français alnnibique d'eux (des auteurs grecs et latins) un bon suc dont il façonnera ses écrits : je veux que, comme l'abeille, il suçotte leurs fleurs pour en former son miel, etc. » (linvrc^ choisies (VEtioine Pasqn/rr, }iar Léon Feugèrc, t. ii, p. ii;i. V. aussi les notes de M. L. Feugère.

Erasme sentit bientôt combien il est dangereux de se faire l'arbitre des réputations contemporaines. Les érudits français Faccablèrent d'épigrammes, pour avoir comparé Budé à Badins, pendant que les Italiens prétendirent venger Longueil, Pontanus et Syncerus. Plusieurs se plaignirent que leurs portraits étaient sacrifiés et comme mis à contre-jour; d'autres enfin, qu'ils avaient été injustement laissés de côté. « Le Temple du goiit, écrira Voltaire, a soulevé tous ceux que je n'ai pas assez loués à leur gré, et encore plus ceux que je n'ai pas loués du tout * . »

Est-ce à dire qu'en recueillant les leçons de goût que nous donne Erasme, nous devions accepter sans réserves sa conclusion? Cette conclusion, c'est que le latin, malgré la profonde transformation de la société, malgré l'existence séparée et désormais assurée des idiomes modernes, reste encore dans les conditions d'une langue vivante, qu'il peut s'enrichir, soit en empruntant des mots aux épocjues les plus différentes de la latinité, soit même en en créant de nouveaux pour exprimer les idées nouvelles. Il est facile de voir que, dans cette cjuestion qui intéressait directement l'avenir des langues et des littératures modernes, Erasme était le jouet d'une illusion. Ce qui lui échappait, c'est que cet envahissement de l'esprit moderne ne pouvait pas ne pas être une cause d'altération intime et permanente pour la langue latine ; c'est que lui-même reprenait, sans s'en douter, la route que la scolastique avait suivie, quand, impuissante à imposer au latin l'expression d'idées contraires il son génie, elle s'était jetée par désespoir de cause dans un jargon l)arbare. Oi' les cicéroniens, qui i>rè-

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