Lettres, mai
ERREUR D'ÉRASME. 43:i
taient à rire par bien des côtés, étaieiil cependant amenés, par leur esprit même d'exclusion et d'intolérance, à accepter, pour mieux se défendre contre tout mélange impur, la séparation du latin et des langues modernes. Nosoponus ne parle plus latin dans l'usage ordinaire de la \ie. Le latin est pour lui la langue sacrée, et « le français ou l'allemand lui suffisent » dans les vulgaires besoins de chaque jour. Au contraire, qu'Erasme et les délicats de la Renaissance le veuillent ou non, si le latin reste une langue vivante et toujours ouverte, il s'altérera nécessairement. Erasme raille les écrivains qui osent écrire marchio^ pltinantiarus, ammiraldus, marischalus, haro, etc. Il préférerait un équivalent, une circonlocution. Mais, en rejetant ces mots qu'il traite d'aventuriers, ne fait-il pas lui-même ce qu'il reproche aux cicéroniens, qui, eux du moins, ont pour proscrire les termes nouveaux une autre règle que celle de leur goût personnel? Il se moque avec esprit des cicéroniens, quand, définissant le style « le vêtement des idées, » il ajoute que les habits sont sujets à la mode, et que l'on rirait de voir porter aujourd'hui ceux qui nous auraient fait honneur il y a soixante »ans : « Iriez-vous par la ville avec ces cornes et pyramides dont les honnêtes femmes chargeaient leurs têtes, le front et la tempe tellement épilés qu'ils étaient nus presque jusqu'à la moitié du crâne ; avec ces lourds bonnets accompagnés d'une grande queue, tels que les hommes les portaient, et les cheveux rasés de deux doigts jusqu'aux oreilles. » C'est bien dit; mais l'Erasme n'imaginait rien de mieux « pour lia])iller les idées modernes » que de ra[)procher et de recoudre avec art les riches lambeaux de lantique vêtement. Ses préjugés d'érudit et de lettré le laissaient comme à mi-chemin de la vraii' conclusion, à savoir
qu'il était temps de fermer définitivement la langue latine, sous peine de la voir tous les jours envahie par des néologismes barbares, et, au contraire, que l'heure était venue d'ouvrir les barrières aux langues et aux littératures modernes, impatientes d'une liberté qu'on leur avait trop longtemps disputée.
Ainsi, quand on pénètre au fond de ce débat, on voit que les rôles se renversent, que les cicéroniens favorisent à leur insu un progrès véritable, qui est la séparation définitive du latin et des langues vulgaires, tandis qu'Erasme, en croyant défendre la cause moderne, soutient en réalité celle du passé. Faut-il s'en étonner? Erasme connaît fort mal les langues vulgaires, si même il ne les ignore pas absolument. Il n'écrit, il ne pense qu'en latin, il ne soupçonne pas que les sons rudes qui frappent son oreille dans les rues de Bâle ou de Fribourg soient autre chose qu'un patois, qui échappera toujours à la discipline d'une syntaxe. Quand Luther fait traduire ses pamphlets en langue courante, Erasme réclame et s'en offeose comme d'un manque de loyauté. Il ressemble à un chevalier du moyen âge qui se trouverait à iimproviste en face d'iîn adversaire armé d'un mousquet.
Le préjugé, d'ailleurs, était encore général parmi les savants. Il était reçu que l'on n'écrivait en langue vulgaire que ce qui ne vaut pas la peine d'être écrit en latin. L'archevêque de Maycnce, prohibant en 1485 les traductions allemandes de livres grecs et latins, disait : « Prétendrait-on que notre langue allemande pût exprimer ce que de grands auteurs ont écrit en grec ou en latin sur les profonds mystères di; la loi chrétienne ou sur la science g/'iiérale ' ? » liudé croyait le français