MEPRIS DES LANGUES VULGAIRES
propre tout au plus à décrire l'art de la chasse. Montaigne lui-même, si moderne à tant d'égards, disait qu'il écrivait un livre « à peu d'hommes et peu d'années, » ajoutant (( que si c'eût été une matière de durée, il l'eût fallu commettre à un langage plus ferme, » et Ramus souleva une surprise générale, quand il demanda qu'on apprît le français dans les écoles ^
Mais le déhat cicéronien, au lieu de mettre en lumière ce côté supérieur du problème, alla plutôt se resserrant autour du nom de Cicéron. L'Italie du moins, qui volontiers regardait la gloire de Cicéron comme un patrimoine national, dont elle avait la garde, travailla par des œuvres vraiment utiles à justifier ses titres. Pietro Victorius publiait à Florence, dès 1334, une édition complète des ouvrages de Cicéron, édition bientôt surpassée par celle de Paul Manucc, qui parut en 1540. Nizolius donnait en 1535 ses Observationes in M. T. Ciceroiiem, connues dans les éditions postérieures sous le titre de Thésaurus Ciceroiiianus. C'est un dictionnaire des termes cicéroniens accompagnés d'exemples qui en donnent la véritable signification-. Ce redoul)lement et cette émulation de recherches et d'études sur Cicéron furent le plus heureux résultat de cette guerre dont Erasme remplit le second acte. Le premier, si on ne le reporte pas au temps mémo de Sénèque et de Quintilien, datait de la dernière moitié du quinzième siècle, quand
1. M. Egger (Histoire de l Hellénisme, 8^ leçou) remarque que le titre même de l'opuscule de du Rellay, la Défense et illustration de la langue française, témoigne de ce fait singulier que la langue française, « après cinq cents ans d'existence et de fécondité non interrompue,» était encore mise en question. Cf. la !()<' leçon où sont signalées d'autres preuves de cet état des esprits au seizième siècle.
2. V. Hallam, Litt. de rEur., t. i, p. 328, et, sur les critiques faites par Henri Eslienne, Léon Feugère, Essai sur Hejiri Estieniie, p. 328.
Politieii raillait déjà « ceux qui vont mendier à Cicéron comme miette à miette leur pain de chaque jour '. » Le dernier est celui où parait Ramus (loo2). Il ne doit pas trouver place ici. La question d'ailleurs se transforme de plus en plus, puisque Ramus, dans ses Bruthiis quœstiones. déclare lui-même c[ue ses coups, à travers Cicéron, visent Aristote lui-même. C'est plutôt un combat d'arrière-garde entre les humanistes et les scolasticj[ues. Quelques cicéroniens attardés seront encore agréablement mystifiés par Muret - ; mais en réalité l'esprit public s'est détourné d'un débat stérile, c|ui n'avait pas su dégager le côté général de la question, le seul qui en définitive eût été d'un intérêt sérieux ^
Érasme critique nous amène naturellement à Érasme poëte et écrivain. Quand, jeune encore, il confia à la Muse qu'il ne lui ferait plus que de rares et discrètes visites {l'arn atque jmdenter), il lui adressa de tendres adieux presque dans les mêmes termes qu'un célèbre écrivain de nos jours :