Cours dhistuirr vukI rvuc. 11*' Ici'on
double source de Tantiquité païenne et de Tantiquité chrétienne, de mêler et de fondre Cicéron avec saint Jérôme. Mais, depuis saint Jérôme et saint Augustin, bien des questions avaient été soulevées, bien des idées nouvelles avaient surgi. Pouvaient-elles trouver leur signe toujours exact dans une langue de compromis et d'emprunt? D'ailleurs, comment se donner le loisir de résoudre ces difficultés, de mettre de l'unité dans ces éléments disparates, de constituer enlin une langue qui put porter ce poids nouveau des idées modernes ? Il est douteux que l'entreprise fût possible ; du moins, pour être tentée, elle demandait une époque reposée. La Renaissance, au contraire, dut bientôt quitter les calmes régions de l'étude pour se mêler aux ardentes controverses : elle dut faire de sa langue une arme offensive, au risque d'en ternir l'éclat. Faut-il donc s'étonner qu'Erasme lui-même n'ait pas ressaisi la forme classique, avec sa perfection de simplicité ; que, dans ce courant rapide d'une pensée obligée de se renouveler sans cesse, de se porter vers mille objets divers et opposés, il se soit mêlé parfois dans son style comme un gravier qui en altère la pureté % Mais ces conditions nouvelles où se trouve placé l'écrivain, forcé de livrer ses pages encore humides à un imprimeur impatient, ne laissent pas d'avoir en elles-mêmes leur compensation. Déjà la phrase d'I^rasme a quelques-uns des caractères modernes et des meilleurs. Elle est vive et souple; elle court à son objet sans s'emJjarrasser, comme celb^. de Morus, dans les longs plis de la période latine : au lieu de ne se livrer, comme celle d<^ lîu(l('', (|u'au lecteur patient et tenace, elle fait la moitié du ( luMuin ; elle est plus jalouse de vous porter l'idée dont elle est la messagère, (jiir d'f'tidrr la licliesse magiiilique du vêtement dont
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l'aura chargée l'amour paternel. Il n'est pas excessif de dire que le style d'Érasme, dans ses Lettn^s surtout, a déjà comme un air de famille avec la langue rapide de notre dix-huitième siècle français, et l'on peut conclure avec certitude qu'il a dû à la forme heureuse et nette qu"il sait donner à sa pensée une grande partie de son influence littéraire.
Nous avons achevé de parcourir le cercle trop étendu peut-être que nous nous étions tracé. Nous avons voulu ne laisser dans l'ombre aucune partie, aucun trait saillant de la physionomie si multiple, si changeante que nous devions étudier. Avec Erasme, on est malgré soi conduit à toucher successivement aux plus graves questions religieuses, morales et littéraires qui furent débattues de son temps. La critique doit se soumettre aux conditions qui lui sont faites par le caractère des temps et des hommes c|u'elle cherche à connaître. Or, comme la confusion des genres est le caractère même de l'époque de la Renaissance, il est difficile, dans l'étude des homme? qui appartiennent à cette période, de ne choisir qu'un aspect, pour y porter plus de lumière ou satisfaire simplement une préférence de son goût. Les personnages de la Renaissance ne se prêtent pas à ces cadres restreints. Théologiens, moralistes, littérateurs, polémistes, ils sont tout cela en même temps; ils portent sur tous les points à la fois la vigourt'usc siirahondance de leurs forces; loin de se tracer à eux-mêmes, pour le mieux remplir, un cercle limité, ils retendent, le développent et le forcent en tous sens. C'est donc manquer la vérité du portrait (|ue de le montrer sous un aspect unique, puisque la variété com-
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plexe est ici Yiin des signes qui caractérisent le modèle. Mais, il faut ravoucr, après avoir touché à des points si divers, ce n'est pas sans quelque peine qu'on peut ramener à l'unité tant d'impressions qui se traversent et se confondent. Cette exigence légitime de l'esprit cherchant après l'analyse à se reposer dans une synthèse qui en soit la conclusion vraie et le résultat définitif, est difticilement satisfaite. Plus c{ue tout autre, Erasme semble se dérober à ce dernier effort de toute étude patiente et sincère.
Ce qui le prouve, c'est la variété et la contradiction des jugements portés sur lui. Nul homme, de son vivant comme après sa mort, n'a moins recueilli les bénéfices de cette impartialité modérée, qu'il goûtait naturellement, et dont il donna lui-même souvent l'exemple ; mais, disons-le, nul plus que lui n'a paru vouloir déconcerter la louange et la critique, donnant comme de bonne grâce des textes nombreux et authentiques propres à justifier l'une et l'autre.
Il est toujours précieux de recueillir sur un homme les jugements des contemporains. Ces premières vues directes et prises sur le vif reliferment parfois plus de vérité que des appréciations plus lointaines et déjà raffinées. Certes, on pourrait, en se tenant aux contemporains d'Erasme, rencontrer sur lui de ces traits rapides et expressifs qui sont à garder. Le mot de Luther : « C'est le roi de l'amphibologie, » est un de c(uix-là ; mais encore il signale la difficulté du portrait plus qu'il n'aide à le faire. Si le lettré, chez Erasme, est reconnu et mis hors de pnir d'un consentement presque unanime, le théologien, nous l'avons vu, provoque une faveur ou une haine trop ardente pour qu'une opinion moyenne et équitable se dégage de ces jugements con-
tradictoires '. Ahandomié par les catholiques, il est repoussé par les protestants. Bèze dira dans ses portraits « Erasme s'est contenté de brocarder les superstitions des catholiques, sans suivre la pureté de l'Evangile des réformés. »
Il serait presque inutile de suivre chez les protestants l'histoire de la réputation d'Erasme. De ce côté, les jugements portés sur lui sont le plus souvent dictés par une sévérité malveillante ou une indulgence dédaigneuse. Le lettré, Térudit, le fin moraliste-, ne sont pas parvenus à faire oublier l'ennemi de Luther et l'adversaire de la Réforme -. L'Allemagne contemporaine est peut-être plus embarrassée qu'elle ne veut le paraître de certaines pages d'Erasme qui resteront devant l'histoire un témoignage accablant contre Luther et compromettant pour la Réforme elle-même. Mais Luther est trop complètement la personnification de la race et du génie allemands pour que le patriotisme germanique puisse accorder quelque justice au plus libre comme au plus habile de ses ennemis. L'opinion de l'Allemagne nous paraît exactement traduite dans le grand carton de Kaulbach qui porte le titre de Siècle de la Réforme. C'est Luther qui est placé au centre, debout sur la marche la plus haute du temple, élevant la Bible de ses deux mains au-dessus de sa tête. Mais l^'asme est rejeté avec Reuchlin dans un groupe secondaire, auprès d'Ulrich de Ilutten et de Rucer, de l'ennemi acharné des moines,
1. Dans la Criliqiœ de l'apologie d'Erasme de M. l'abbé Marsollier, on trouvera les jn^'r-auMits défavorablos itrouoiicés sur Êrasnio, soit par les catholiques, soit par les protestauls à {'('■piniuc du coufiic di! Trente et après le, concile. V. p. lîlî et suiv.
2. Quelques-uus, cepeulant, connue Wieland dans ses Mélanijrs, ont réclamé Érasme comme une des gloires de la Réforme.
et de l'un de ces moines défroqués que la raillerie d'Erasme a si souvent atteints. Il n'est plus qu'un érudit et un satirique ^
Chez les catholiques, et en France particulièrement, Erasme a provoqué des jugements extrêmes. Chacun, en essayant à son tour de fixer cette figure mobile, irrégulière, a fait un Erasme différent, qui souvent trahit le peintre plus qu'il ne rappelle le modèle. On pourrait distribuer ses critic|ues comme en trois groupes, aussi peu. embarrassés les uns que les autres d'opposer textes contre textes.
Auprès dos premiers, la cause d'Erasme est perdue. On plaiderait sans succès juscju'aux circonstances atténuantes. Erasme est un hérétic{ue, et les réserves de son langage ne sont de sa part qu'un jeu hypocrite. « Par ses bouffonneries, il a frayé le chemin aux hérésies, » dit Gautier dans la Table chronologique de l'état du christianisme -. Le P. Raynaud dépasse toute mesure. Dans ses volumineux ouvrages, il le poursuit et l'accable à tout propos. Erasme avait parlé quelque part de la vie des plantes et des passions qui semblent les animer. C'en est assez pour que le P. Raynà'ud le prenne en flagrant délit de manichéisme ^ : d'Erasme découlent toutes les hérésies du siècle ; « Luther, Zvvingle, Calvin, ne sont cpie ses ruisseaux boueux '*. » Le P. Courayer, répondant à l'abbé Marsollier, appelle Erasme le docteur Tolérant, et un <( loup travesti en berger '. »
1. V. sur ('G graiiil carton, qui iignraità l'Expositiou universelle de 18G7, un article du P. Adoljdie Perra\id dans le Correspondant. N» du 28 tévrier 18G8.