Cité par M. de la Bizardière
patience de connaître le dénouement. La dureté des temps, ajouteraient-ils, la crainte des puissants ou le respect des faibles, peut-être aussi une timidité naturelle et l'amour d'un repos souvent disputé, suffisent à expliquer ces déclarations complaisantes, qui semblent l'affirmation d'une croyance positive ; mais, pour qui sait lire, Erasme, à travers ses ondulations, suit une ligne conséquente, et cette ligne aboutit au que sais-je? de Montaigne.
Ainsi Erasme est tour à tour le premier et détestable auteur du schisme religieux, le défenseur habile de l'unité chrétienne, et le sceptique prudent qui ouvre la lutte toujours subsistante de la libre pensée contre les religions positives.
Cette diversité de jugements n'a rien qui nous étonne. Quand on embrasse en effet dans leur ensemble la vie et l'œuvre d'Erasme, on reste frappé de rextrème difficulté d'en marquer Tunité, à moins qu'il no faille chercher cette unité dans la réunion même des contrastes et des oppositions qui s'y rencontrent. Il est déjà téméraire de prétendre relever chez ]:]rasme les traits d'une race et d'une nationalité définies. Né en Hollande, il n'est pas Hollandais. Il n'a ni le flegme ni l'esprit positif de ses compatriotes; il sait à peine leur idiome, il ignore leur histoire, il ne partage à aucun degré leurs rancunes contre les maisons de Bourgogne et d'Autriche, (conseiller de l'empereur Charles-Quint, mêlé à tout le mouvement littéraire comme à la crise religieuse de l'Allemagne, par ses cotés les plus expressifs et les plus personnels il reste étranger à l'Alhimagne. Au contraire, en face du génie germani([ue, ituanié dans failhei'. il ]>ersf»nnifie l'esprit d<\s races laliiit\s, et «-'esl là ce (|ui <'Xi)liqu(' [)onr({iioi en délinilixc l^rasinc ri la hciiaissance
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.seront eu AUeiii.ij^iie vaincus par Luther et la Réforme. Dans sa vie comme dans ses opinions, Érasme aime les pays frontières. Pendant de longues années, il promène partout sa vie errante, plaintif, irritable, tour à tour dissimulé et indiscret, confiant et ombrageux, flatteur et blessant par son franc-parler, jamais complètement dégagé de certaines habitudes de mendicité littéraire qui nous froissent, à tort ou à raison, nous paraissant enfin plusjaloux de son indépendance que de sa dignité.
En réalité, Erasme n'appartient à personne. Il n'est citoyen que de cette république idéale des lettres, qui n'a ni limite, ni nationalité, ni centre, et qui s'est appelée au seizième siècle la Renaissance.
Au moyen âge, le trav ail intellectuel, comme le travail servile, était réglé par un sévère esprit de discipline et de tradition qui d'avance marquait le point de départ et fixait le but à atteindre. Pour prévenir ou rendre plus rares les écarts de la pensée humaine, la scolastique avait voulu lui tracer, à l'abri de la foi et de l'autorité, un cours égal et tranquille. La Renaissance rompit les digues, et, comme un fleuve ù'ébordé, se répandit au hasard sur toutes les rives, jetant ici un limon fécond et portant là do funestes ravages. Ce qui éclate alors, c'est en effet le spectacle d'une activité confuse et puissante qui se déploie, s'étend et se disperse de tous côtés. Au travail du moyen âge, imposant par son unité, mais impersonnel, se sulîstitue l'effort individuel, libre, qui se porte en tous sens à la fois. On jouit de la vie avec délices, avec enivrement.
Pour comprendre l'état des esprits ;i cette époque, il faut se replacer par la pensée à ce moment unique d'enthousiasme, et presque de délire sacré, qui saisit toutes
les âmes, même les plus froides, quand reparut le génie de l'antiquité. C'est là aussi précisément ce qui doit nous mettre en défiance contre des jugements trop exclusifs, appliqués aux hommes de la Renaissance. Il vaut mieux, au risque de paraître incliner vers une méthode critique moins sévère, conserver avant tout le trait qui les caractérise, cette vie même qui surahonde, éclate et se répand joyeusement au dehors. Au milieu de ce mouvement d'esprits actifs, infatigables, qui, sans cesse sollicités par des objets nouveaux, voulaient les embrasser tous à la fois, les idées se pressent et se croisent dans une tumultueuse confusion. On pourra cà et là relever des mots d'une hardiesse singulière qui vont frapper directement tout le passé religieux de la société. Mais s'emparer de ces mots isolés pour changer la Renaissance en une sorte de conspiration générale et consciente de la libre pensée contre le christianisme, ce ne peut être là que la thèse systématique d'un esprit prévenu. Les savants de la Renaissance vivent et pensent la plume à la main ; ils écrivent à toute heure, laissant échapper l'idée avant do l'avoir mûrie dans le travail silencieux de la réflexiT)n, et leurs" plus téméraires paroles ne sont le plus souvent que les saillies impatientes de natures impressionnables et mobiles. Les contrastes et les oppositions de leur langage viennent de là, et si la critique contemporaine trouve difficile à définir cet état d'esprit, qui lui semble si conlradictoirc et si complexe, c'est qu'elle s'impose peut-être le devoir d'expliquer des subtilités qu'elle crée ellemême.
Or, chez l'.rasme, le Irait essentiel à marquer, (^t celui qui pourrait encore mieux qii(> des formules, plus reclierchées, imprimer à sa vie une <'erlaiiie unilé, c'est l;i [tas-
sion des lettres pour elles-mêmes. Elle donne la raison des contradictions les plus saillantes de sa conduite et de ses paroles; elle explique naturellement ses colères, ses préjugés, ses injustices. Sa vive répulsion contre la scolastique, dont les réelles profondeurs lui échappent, ses plaisanteries de bel esprit railleur contre les moines, n'ont pas une autre cause. Erasme est avant tout et partout le lettré de la Renaissance. Quel que soit l'objet de son étude, il s'y porte avec verve et entrain, mais cette ardeur est l'activité curieuse , impatiente de l'homme de lettres, nullement la recherche inquiète, passionnée, souvent douloureuse du penseur. Les bonnes lettres sont pour lui comme un jardin éblouissant de fleurs nouvelles, embelli plutôt que gardé par des Muses complaisantes. C'est le paradis terrestre sans l'arbre du bien et du mal. Il veut tout voir, tout connaître, et pour cela il plie à un travail prodigieux ce corps délicat et souffrant, « ce mince fourreau, dit Sainte- Beuve, où l'on sent mieux la finesse de la lame ^ ! » Son vrai rôle, dans le mouvement général des idées au seizième siècle, consiste moin i à apporter sur tel point défini des conclusions précises qu'à secouer les esprits, à réveiller ceux qui n'ont pas encore entendu la joyeuse cloche de la Renaissance, à défendre les autres contre leurs propres défaillances et tiédeurs.
De ce côté, tout littéraire et moral, Erasme est le plus brillant représentant de la Renaissance, on pourrait dire le chef de choeur. Son œuvre est loin d'être seulement critique et négative. Si, avec l'arme de la satire, il donne les derniers coups à une scolastique devenue impuissante, il indique en même temps et il essaie presque