‹ ErasmeChapitre 36 sur 247 · I/V-. Ep · texte numérisé non relu

I/V-. Ep

■2. riic lifrnf Eriisiiiiis. Inj A. Lniv^y. |.. ;i:i.

IIO.ME SOUS LÉi»N X. viens loi:!. JJ

Mu.surus à se fixer à Rome ' . Tous pressaient Erasme de revenir. On l'assurait que partout son Eloge de la Folie était lu avidement, que le pape et les cardinaux s'en étaient amusés, et que Léon X avait dit seulement: « Notre Érasme a lui aussi son grain de folie ! » C'étaient là ces jours faciles que regrettaitplustard Sadolet, retiré dans son évéché de Carpentras ; ces temps d'orthodoxie tolérante que rappelait aussi Érasme, quand il déclarait qu'il aurait plus sévèrement surveillé sa plume, s'il avait prévu qu'à cet âge d'or dût si vite succéder un âge de fer. La comédie s'essayait en Italie, et dans des salles magnili(|ues le pape et les cardinaux laissaient rire et riaient eux-mêmes des choses les plus respectables, sans paraître craindre que leur dignité en put être atteinte. Léon acceptait la dédicace du livre de Hutten sur la donation de Constantin et donnait un privilège à Aide Manuce pourl'impressiondesÉ/j/z'/'esf/es hommes obscurs. Érasme faisait honneur à Léon X de cette liberté joyeuse partout répandue, et qui reposait du règne guerrier de Jules IL Dans la dédicace des lettres de saint Jérôme, peu s'en faut qu'il ne salue en Léon X le prince qui doit éteindre les discordes civiles et religieuses, et ramener dans le monde la paix universelle. Volontiers il verrait l'annonce prophétique de ce règne heureux dans les mots de l'Apocalypse : « Vicitleo de tribu Juda .» lien est souvent dans la vie des nations comme dans celle des individus : le jour qui précède une catastrophe semble d'une douceur rassurante : la vie paraît légère et glisse avec suavité. Telle était Rome vers lol5, deux ans à peine avant l'entrée en scène de Luther.

l.Siir le Uihloaii <lc IImuk' vers liiKi. voir l'iiul .l<.vc, 1//" l.r«)fs \. liv. IV. 1). 183 o\ \{c,>i-'^(^, IVV <lr Lànn .V, cli. mx.

Léon X d'ailleurs répondait avec empressement à la dédicace flatteuse d'Érasme par deux brefs, contresignés de Sadolet, l'un du 10 juillet 1515, le second de janvier 1516. Il confirmait à Érasme le droit de ne plus porter le vêtement de moine et joignait même au premier bref une lettre de recommandation adressée à Henri VIII. « Nous chérissons dans le Seigneur, disait-il, notre bienaimé fils Érasme, que nous plaçons au premier rang des savants de ce siècle. Nous l'avons connu, avant notre élévation, dans les rapports de la vie privée; mais les monuments littéraires de son génie ne nous l'ont pas seulement fait connaître, mais approuver extrêmement '. »

Les favorables dispositions que rencontrait Érasme à la cour romaine le décidèrent même à prendre un rôle actif dans la célèbre affaire de Reuchlin. Cette querelle agitait TAllemagne depuis 1509. On sait quel en était l'objet. Un juif converti, nommé Pfefferkorn, avec l'appui du provincial des dominicains de Cologne, Hogstraten , avait obtenu de l'empereur Maximilien l'ordre de brûler tous les livres hébraïques, à l'exception de la Bible, sous prétexte qu'ils étaient remplis d'hérésies et de blasphèmes contre la religion chrétienne. Keuchlin représenta vivement à l'empereur combien un piireil zèle serait aveugle et dangereux. L'ordre fnt rapporté; mais la haine des moines redoubla contre Keuchlin qui les avait déjà maltraités dans une comédie de sa jeunesse. Plusieurs pampidets furent échangés ^

1. Ep. 17t). Sur les rapports d'Erasm»! et de IJuni \, v. aussi Kusfoe, Vie de Léon X, di. xxiv.

2. V. sur cet (''pisudc la lliùse do .M. .1. ZoWov : l'/n'r/i ilr Hntlni; sn rie, ses œuvres, ion temps, 1840, ch. 1''; cl llciniich, Hisfoire t/r In liltérature nllrmonil<\ 1870. t. l^r, p. 388.

ÉRASME SOUTIENT RELCHLIN. ;i7

On lit encore aujourd'hui l'un d(\s ouvrages que fit naître cette polémique, les Épitres des hommes obscurs, écrite par trois auteurs, dont le principal fut Ulrich de Hutten. L'influence de ce livre plein d'une verve piquante et satirique n'a pas été exagérée, quand on a dit que dans le mouvement de la Réforme il avait eu à peu près le même effet que le Mariage de Figaro au XYIIP siècle. Ce rapprochement n'est pas un simple jeu d'esprit. Dans les groupes divers qui composaient la société française à la tin du XVIIP siècle, combien peu d'hommes, en combattant le passé, prévoyaient que leurs efforts dépasseraient le but qu'ils prétendaient atteindre, et les feraient tomber eux-mêmes victimes d'une révolution dont ils devaient réprouver les conséquences extrêmes et les subir ? Il en était ainsi à la veille de la Réforme. Nous n'avons encore en présence que deux partis opposés, celui des lettrés qui soutient dans Reuchlin la cause des libres études, et celui des derniers scolastiques qui rejettent toute lumière nouvelle, condamnent comme hérétique l'étude du grec et de l'hébreu, savent même intéresser l'Eglise à leur cause et couvrir d'un vain prétexte d'orthodoxie leur prétention de donner à la science les limites de leur propre esprit. Vienne Luther : les rangs vont se mêler, laclasse deslettrés, unie jusque-là, se divisera et compromettra bientôt la cause qu'elle devait défendre. Dans cette classe, cependant, quelques hommes, Reuchlin lui-même, Erasme, Rude, Morus et d'autres, avec plus ou moins de fermeté, voudront, mais trop tard, sauver l'unité de la foi catholique et séparer les intérêts de la J\enaissance de cenx de l;i Réforme : ils seront ini[)uissants à le faire, et, du moins en Allemagne, In lIcMiaissance sera en délinitive la victime de la Réforme, dont elle paraîtra avoir été la complice.

58 VIE I) ElîASMK.

Cet avenir, si rapproché qu'il fût, Erasme ne l'entrevoyait alors nullement. Son attitude dans rafTaire de Reuchlin ne pouvait être douteuse : il se déclara pour lui sans réserve. Il écrivit en sa faveur deux lettres identiques aux cardinaux Grimani et Raphaël, faisant honneur à Reuchlin d'avoir le premier réveillé l'étude de riiéhreu, et demandant au pape qu'il rendit aux Muses et aux lettres un homme qui méritait de moissonner dans son âge avancé ce qu'il avait semé dans sa laborieuse jeunesse '. On sait aussi l'hommage singulier qu'Erasme se plut à rendre à Reuchlin dans l'un de ses Colloques, où il montre saint Jérôme lui ouvrant lui-même les portes du ciel et le plaçant au nombre des saints, pour avoir aimé les bonnes lettres. Cela suffit pour faire justice de la triste calomnie de Hutten, accusant Erasme d avoir été jaloux et envieux de Reuchlin.

Tout ce tumulte d'ailleurs étonna la cour romaine sans rinc{uiéter. C^e dut être comme la surprise passagère de la cour de Versailles, quand l'écho de quelque hardiesse philosophique arrivait jusqu'à elle . Léon X traita cette affaire avec légèreté. Il lança un mandatum de supersedendo (20 juillet 1516) par lequel il enjoignait aux deux partis de garder le silence, et chacun se décerna la victoire.

Cependant l'intérêt actif que prenait Erasme à l'affaire de Reuchlin ne l'empêchait |)as de poursuivre ses travaux personnels avec la même ardeur. La version

1. Ep. 16(i (il. I(i8. — M. .Merle (rAubijJtné, dans sou Histoire di' In Rrl'nvmdtion. t.. I., p. 139, va trop loin en disant que Ucadilin <• rouvrit les livres de raliiaiu'esi longtemps l'eruM's. ■> On trouvera les ir'UKiignatîes (le i'eneoura;,'enn'iit donm'- |)ar l'Kpilise aux iHudes de la laufiue et de la littérafiiie li.'JHaï.pK's dans Alzoj.'. Hisioii-r ,/r ri-y/lisr, I. 11. p. ."J!)!.

L'IMPin.MKKI K 1)K FHdHHN, o!)

lixi'uie de^ SûtiO'îiaies de Lucien (1515), qu'il dédiait ;i l'archevèque deCantorbéry, rappelant, pour excuser l'envoi d'une œuvre aussi léi^ère à un grave personnage, fju'Hésiode avait fait rire Jupiter, n'était pour lui qu'une manière de distraction. Il achevait enfin en 1516 l'édition gréco-latine du Nouveau Testament, à la(|uell(» il travaillait depuis longtemps . La dédicace d'Erasme à Léon X est datée de Bàle, le i" février 1516 '. Froben, (''tal)li à Bàle depuis 1491, s'était chargé de l'impression de cet ouvrage. Ce qui témoigne de l'activité de ses presses, c'est cjue cette année paraissaient aussi en neuf volumes in-folio les œuvres de saint Jérôme, qui avaient [)ensé faire mourir Erasme à la peine, et » exigé, écrivait-il, une telle dépense d'argent et de sueur, cpi'il aura moins coûté à saint Jérôme de composer ses ouvrages qu'à nous de les réta]>lir dans leur première pureté '. " La correspondance d'Erasme nous permet de voir dans ses intimes détails le mouvement de l'imprimerie de Froben. L'ardeur y était commune, mais les sentiments étaient parfois divisés. Chacun cherchait à im- [)Oser ses opinions et ses goûts. Il n'était pas jusqu'à la femme de Froben, Gertrude Lachner, peu semblable sans doute à la docte Perrette Bade, la vaillante com-

1. En ttHe de l'ouvrage esi aussi une préface de Fiubeu, qui dit ii'avciir rien épargné pour la bonne exécution du livre et ajoute que le savant ( lEcolanipade en a corrigé les épreuves et surveillé la partie hébraïque. LVuipereur Maximilien accorda à Froben un privilège de quatre ans piMir l'iiiqiression du Nouveau Testament en grec. Voir le Dictionnaire liiograiilii<[uo publié par Didot, art. Froben.

1. Ep. 166. — Cependant le principal travail d'Érasme dans cette première édition avait été de réviser et d'expliquer les lettres de saint .)éinme. Il révisa le tout dans une seconde édition, cl ru ju-éparn une troisième (pii ne parut (pi'après sa mort, en ly.');». \ . iiiic imte sur la deuxième édition (\^2\) dans A. Lnrcey, T/m /i/e n/Ki-'is/iii's. y. :{<H.

pagne de Robert Estieiine ', qui ne prétendît avoir sa part d'autorité dans la direction de l'imprimerie. « Je n'aime pas, écrivait un jour Erasme à Froben, ce règne de votre femme dans votre maison ^ » Pendant que le fils de Froben, Jérôme, comme Henri Estienne dans sa jeunesse, voyageait pour acquérir d'anciennes éditions « à prix d'argent, disait Erasme en plaisantant, ou à force de prières, ou par le vol, ou par le rapt ^ » Lacliner, le beau père de Froben, insistait pour reproduire les œuvres de la vieille théologie scolastique ; « il ne voulait que des Sommes, des Gahriels, des Scieras, des Brulifères ; » Rhenanus au contraire et les Amerbach repoussaient ces publications coûteuses et sans profit. Malgré ces légères dissensions, Erasme s'attachait d<' plus en plus à l'imprimerie de Froben dont il allait devenir le plus laborieux collaborateur et le plus désintéressé. Il lui promit le droit exclusif d'imprimer tous ses livres '" ; il voulut même plus tard lui faire obtenir un privilège royal, qui défendit à tout autre imprimeur de publier avant deux ans un ouvrage que Froben aurait édité le premier ^ C'étaient les i^merbach et surtout Rhenanus qui surveillaient l'impression des écrits à\\rasme, pour lesipiels, à l'exclusion des autres, les presses de Froben étaient toutes mises en mouvement '' . Erasme avait pour la science grecque de Rhenanus une grande estime, et sa personne ne lui inspirait pas une moins vive sympathie. « Rien n'est plus ami que cet ami, écrit-il de hii à Bilibald ; c'est un ami à la Pythagore ; c'(;st-à-(lir(» (|u'eii (bMix corj)S nous sonunes une s<^ulc Ame '. » Aussi ce premier si'joiir dl^rasme à Ràlo

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