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du texte, il sempresse de la soumettre au pape, espérant que «ceux qui jusqu'à ce jour puisaient une théologie trouble à des mares d'eau croupie pourront maintenant les prendre aux sources les plus pures '. » Le bref qui déclarait cette nouvelle édition utile aux études sacrées lui est envoyé de Rome le 10 septembre 1518 ^. Mais, par une de ces duplicités de langage dont Erasme ne se défend pas toujours, en même temps que dans ses lettres, publiées cette année même pour la première fois, il adresse à Léon X des paroles de filiale soumission, il ne laisse pas, en écrivant ailleurs, de railler « la comédie que jouent le pape et plusieurs princes. » pour extorquer de l'argent à la dévote crédulité des peuples, sous le prétexte d'une nouvelle croisade ^ Il lui échappe même des mots d'une singulière audace. <( Le pape et les rois regardent le peuple non comme des hommes, mais comme des troupeaux achetés.... Les princes de concert avec le pape et peut-être avec le Turc conspirent contre les peuples. Le Christ est rejeté et suit la loi de Moïse * . » (Tétait de la part d'Erasme manquer de justice envers Léon X qui, cette fois du moins, avait su embrasser l'étendue des dangers dont la chrétienté était vraiment menacée , au moment où Sélim, maître d'Alger, se préparait à reprendre le dessein de Mahomet II contre l'Italie ^ Libre à Erasme de railler les processions que Léon X fait pieds nus dans Rome, et certaines conditions, dont quelquesunes seraient trop délicates à dire, imposées aux hommes ({ui ne se rendraient pas aux armées *^ ; il n'est pas moins vrai que la papauté, en provixjuanl contre les Tui'cs
1. E\>. 4:1:1. — 2. Ep. -.m. — 3. Aijp. Ep. 2tJl. — i. A/.p. Ep. 274. :i. Henri .Martin, Uixtoirc ih- France, 1. 45. (i. .1/;/;. Ep. 2(i:;.
KRAS.ME A LOUVAIX (1518 L 79
reJBFort réuni des princes de rOccident, rentrait dans les grandes voies de la politique chrétienne et défendait la cause de la civilisation. Mais l'esprit du siècle, désabusé et sans élan, donnait raison à Erasme, et la diète d'Augsbourg- refusait à Léon X les subsides qu'il demandait.
Cependant Érasme quittait Bàle dans les derniers mois de Tannée 1518, escorté à son départ d'une partie des habitants '. Sa mauvaise santé rendit fort pénible son retour à Louvain. Dans la relation quïl nous a laissée de ce voyage -, il se montre pourtant tlatté dun hommage imprévu qui vint le distraire un instant de ses souffrances. Le bateau sur lequel il descendait le Rhin avait fait relâche devant une petite bourgade presque inconnue. Pendant la visite de la douane, le receveur d'impôts, Christophore, se promenant sur la rive, reconnut Erasme. « Impossible de décrire la joie de cet homme. Il m'entraine dans sa maison. Sur une table, au milieu de ses registres d'impôts, se trouvaient les œuvres d'Erasme. Il s'écrie qu'il est heureux; il appelle ses enfants, il appelle sa femme, il appelle tous ses amis. Il envoie du vin aux matelots pour leur faire prendre patience. » Erasme n'oublia pas le nom de cet inconnu , et plus tard il lui adressa la dédicace d'un de ses ouvrages. Après quelquesjours passés chez le comte de Nuénar, celui qui avait soutenu Reuchlin contre [logstraten % il tombe gravement malade : des ulcères [)araissent, et les médecins déclarent qu'il est attaqué de la peste. Erasme ne le croit pas ; mais lui qui autrefois tremblait au seul nom de la mort * met toute son espérance dans le Christ. Pour ne pas laisser répandre le
1. K]). 1561. — 2. Kp. X\l. — :i. Ap/K Kp. 289. - i. Ep. :i:i7.
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bruit qu'il apporlc la peste à Louvaiu. il se t'ait contluire chez un ami, où il attend avec résignation ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner. Il guérit au hout de quatre semaines et sans médecin.
Il avait espéré un instant que, grâce au bref du pape et à rintervention prudente du recteur de. l'académie, Godschal Rosemond ', les théologiens de Louvain feraient trêve à leurs attaques. Il y avait même eu entre eux im repas de réconciliation, k car ici, disait-il, il n'y a rien de sacré, si Ton n'a bu ensemble - ; » quelques uns seulement continuaient à s'agiter contre lui, « pareils à des marmites qui une fois remuées tintent encore longtemps '. » Ces espérances de paix durèrent quelques jours à peine, et, avant la fin de l'année 1518, un chanoine de Saint-Pierre de Louvain, Jacques Latomus (Masson), dans un livre sur l'étude de la théologie, traita avec dédain la connaissance des langues, et, sans nommer Erasme, affecta de le contredire sur tous les points. Cette tactique perfide n'en offensa que phis vivement Erasme, qui renvoya à Latomus d'injurieuses paroles : il eût souhaité, disait-il, s'il devait être battu, pou- \(»ir consoler sa défaite par \o vers de Virgile : .Enra' mar/ni drxtra cadis '. En même tiMups la mort du cliancelier Sylvagius lui faisait craindre qu'il ne restai l)ieiilot expose'' sans (b''feiise aux coups de ses ennemis. '< Mon chancelier, cci'ivait-il. est niorl en l'Espagne, e( c'était sur lui <[ue re[)osail l(Mit mon (\spoir... Je n'ai plus anjourd'hui rien à altemh'c {\o mes concitoyens '. >> < .c (|ni ne laissait pas de rin(pii(''lei', c'csl ([ne, nonnnt'' i-onscillcr du roi quatre ans aupai'a\anl. Il n'axail pas
I. Kj.. un. - 1. Kp. W\. - :!. Kp. 474. — 4. Kp. W\. - .".. Kp. .{41'. .1/7,. Kp, >•)',.
CUjAHLES-QUINT EMPEREUR {l.'ilSi. SI
encore reçu le diplôme en règle de sa nomination, el qu'il n'avait pour garantie de ce titre que la parole du chancelier '. Malgré tout, on ne voit pas ce qu'Erasme pouvait encore avoir à espérer de Sylvagius. Fait-il allusion au canonicat de Maestricht, qu'on parlait de lui conférer, et sur lequel il comptait peu - ? D'ailleurs, il l'avoue lui-même, il n'avait plus à se plaindre « de Mercure, » qui lui donne assez pour sul>venir à sa vie modeste et secourir au besoin un ami malheureux. « J'ai un revenu de trois cents ducats^, écrit-il dans cette année même, sans compter ce que me rapportent mes travaux et la libéralité de mes Mécènes ^ ; » et une autre fois : « Erasme nourrit deux chevaux plus soignés que lui, et deux serviteurs qui ont meilleure mine que leur maitre '. » Il faut bien reconnaître que les longues privations de sa jeunesse ont donné à Erasme rhal)ilu(!e des plaintes faciles.
Il nous semble que désormais l'histoire du progrès de la Réforme doit rester comme le fond sur lequel se d(''tache la biographie d'Erasme ; car la vie d'un homme, mémi; assez grand pour être à lui seul un sérieux objet d'clude, n'intéresse vraiment la postérité que dans la mesure où elle se rattache au fait capital de son temps. Il imjKtrte cependant de relever au passage l'attitude ({ue [)rit l']rasme, dans l'année 1519, au moment où la succession de l'empereur Maximilien était vivement disputée par François I" et Charles-(Juint. Cette question, en effet, était d'une importance assez grave pour cou-
1. Ap/i. Ep. .111. -- -2. A/i/i. Ep. 2:>n. — :î. A/,/,. Kp. 27;i. — 4. Ep. :;7'i.
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vrir pendant quelqnesmois le bruit de la Réforme naissante. C'est aussi un trait nouveau à marquer que cette tendance, encore timide, il est vrai, delà littérature, à se rapprocher de la politique. Dans les siècles précédents, les savants, pour la plupart, laissaient le monde se gouverner bien ou mal, sans se permettre des conseils C[u'ils eussent jugés téméraires ou indiscrets. Au xvi" siècle, les lettres prennent peu à peu rang dans l'Etat. Les princes vont chercher parmi ceux qui les cultivent des conseillers, même des ministres. Erasme voit déjà presque tous ses amis d'Angleterre occuper de hautes positions à la cour de Henri VIII '. Dans ces vastes correspondances entre érudits, et qui sont vraiment les journaux de l'époque, des vues sur les affaires publiques commencent à être échangées. C'est ainsi qu'Erasme, avec une singulière sagacité, donne les vraies raisons pour lesquelles l'Allemagne doit préférer le gouvernement de Charles-Quint à celui de François P'. Trop avisé pour établir entre deux souverains, qu'il prétendait également ménager, une comparaison blessante pour l'un ou l'autre, il indiquait l'œuvre utile que l'Allemagne devait attendre de Charles-Quint, la des- Iniclion (hi brigandage et l'établissement d'un ordre sévère. « Le brigandage, disait-il, rend la sitnation de FAllemagne pire que celle des enfers. Il est aussi malaisé d'y entrer que d'en sortir '... Ce qui favorise le mal, ce sont d'abord les restes de l'ancienne barbarie, ensnito la (li\'ision du pays on Irojt i\o rovaumes cl pe-
I.Ep. 377. Thomas Liiiacer est médociu du roi, Cutborl Tonstall, son secrétaire ; Thomas Morus, (îouseiller royal; Ahiuiitjoy, intendant de la maison de la reine; Colet, iirédicalenr de l.icoiii' HiMouastov vérins i|iinin anl.i, » ajoute Erasme
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CIIAliLES-QLINT liAI PEllE U It l.",!!). s:!
lites principautés. L'une ne vt^it rien accorder à Jautre. Aucune nation enlin ne produit plus de mercenaires. On se prépare à la guerre en exerçant le brigandage, et, la guerre une fois terminée, on en continue le fléau ' .» Aussi demandait-il que sur les routes fréquentées par le commerce on élevât des villes ou des citadelles pour protéger les voyageurs et qu'on ouvrît de larges passages à travers les forets qui servaient de retraites aux aventuriers. « Il est honteux que les villes et les princes d'Allemagne ne fassent pas dans leur pays ce que font les Suisses, appuyés sur leur conseil populaire ^ » Pour mettre à fin une telle entreprise, il fallait un prince qui ne se laissât pas séduire par l'éclat des expéditions loinl.iines et stériles, et Erasme, qui se défiait à bon droit du vainqueur de Marignan, ne dissimula pas la joie (pie hii causait Favénement de Charles-Quint à l'Empire ^ S'il nous fallait marquer par une date précise Fépo- «[ue à laquelle Erasme parut disposé à donner des gages à la cause de Luther, nous la fixerions à cette même année (1519). La célèbre controverse de Leipsick va Fermer, pour ainsi dire, \é prologue de la Réforme, el transformer la querelle sur les indulgences en une révolte ouverte contre la double autorité de l'Eglise et de la tradition. Les amis de Luther entouraient Erasme de prévenances, lui prodiguaient les témoignages de leur admiration. Ilutten lui demandait de le nommer dans ini de ses ouvrages, pour que la postérité sût Tamilié qu'Erasme lui avait portée '. Mélanchtluui ('omp(»sail (Ml soi) lioiineur des vtu's grecs que llhenanus lui t^n- \oyiiil . Si la rujiiure éclatait, on devait, il semble.
1. Ep. 478. (If. VOrniio (IccItiKirum i\i' Uiillcii.i ([i. II. — 2. Ep. 1*8. :{. Ep. 4:iti. 'f. l-:].. :W2. ."i. E|.. 2;iS. l/i//. Ep. II!».
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avec quelque raison, espérer railianee d'un homme qui avait si hardiment, avant Luther, censuré les abus, qui même avait un jour répondu à un ami l'engageant à soumettre ses écrits au jugement de la cour romaine : <( Je ne vois pas toujours distinctement où est l'Eglise: mais je ferai en sorte de ne rien écrire sciemment qui soit indigne du Christ ^ . »
Le 9 janvier 1519, Mélanchthon l'assurait que Luther le défendait avec ardeur, qu'il souhaitait mériter en tout son approhation ^ Luther en effet paraissait confirmer les sentiments que lui avait prêtés Mélanchthon, en adressant le premier à Erasme une lettre pleine de déférence (28 mars loi 9) : « Érasme, notre honneur et notre espoir, je m'entretiens sans cesse avec vous; et cependant nous ne nous connaissons pas encore. Cela ne tient-il pas du miracle? ou plutôt ce n'est pas un miracle, mais un fait de chaque jour. Car quel est celui dont Lrasme n'occupe pas l'àme entière ? qu'Erasme n'instruise pas? sur qui Erasme ne règne pas? Je parle ici de ceux qui ont le goût des lettres. Du reste je vous félicite qu'entre autres dons du Christ, vous comptiez l'honneur de déplaire à plusieurs. C'est par là que je distingue ordinairement les dons d'un Dieu clément de ceux d'un Dieu irrité. Je vous félicite donc de ce que, charmanl souverainement tous les gens de bien, vous n'eu déplaisiez pas moins à ceux qui veulent être les souverains de tous, et plaire à tous souverainement. .Mais je suis bien mal a])juis d'ab(U'der un homme tel que \(uis (•oiiiiiH' iiii iinii l'amilici-, de m adicsscr inconnu à lin iiKMMinn. cl de le taire les mains non lavées, el sans préambule de respect ni dlnninenr.