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ERASME A LLTMEU 1519. 87
d'une humble déférence, pouvait-elle tromper Erassiie ? En saluant sa royauté littéraire, dans un style plus voisin de la rudesse scolaslique que des gràoes de la Renaissance, Luther ne semblait-il pas déjà avertir Erasme qu'il ferait sainement de ne pas étendre ses prétentions au delà, de ne pas exposer sa gloire et son repos dans des luttes plus ardentes que celles des Académies, et qui demandaient une àme plus ferme et plus haute <pic la sienne ?
Quoi qu'il en soit, ]*]rasme ne répondit à Lutlierquun mois après (30 avril), sans doute pour ne paraître ni re- }M)usser ses ouvertures, ni les accueillir avec trop dempressement. (Jn ne saurait rien retrancher de cette lettre, puisqu'elle est la pièce principale sur laquelle les ennemis d'Erasme prétendaient établir sa secrète complicité avec la Réforme.
" Très-cher frère en J.-C, votre lettre ma plu extrêmement, à cause de la finesse de pensée qui s'y montre et de l'esprit vraiment chrétien qui y respire. Je ne saurais vous représenter les tragédies que vos livres ont excitées ici. On ne peut ôterde l'esprit des gens cette fausse idée que je vous ai aidé à composer vos écrits, que je suis, comme ils disent, le porte-drapeau de la faction. Certains y ont vu une favorable occasion d'étouffer les bonnes lettres, parce qu'elles font ombrage, à leur avis, à la majesté de la théologie, que la plupari préfèrent au Christ. Ils pensaient aussi m'étouffer, moi qu'ils regardent comme ayant pris quelque part à la renaissance des études. Il y a eu tajit de clameurs, de témérités, (b' calomnies et de mensonges que si jf^i'cusse été présent, et patient tout ensemble, je n'aurais pu, sur la foi de personne, croire à tant de folie chez des thecjiogiens ! J'avoue que cette nouvelle contagion, dont le
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germe est sorti de quelques-uns, a fait tant de progrès qu'une bonne partie de cette Académie si fréquentée est devenue en peu de temps comme furieuse. J'ai juré que je ne vous connaissais pas, et que je n'avais pas encore lu vos livres ; que d'ailleurs je n'approuvais ni ne désapprouvais rien. Je leur ai dit seulement de s'abstenir de proférer devant le peuple ces clameurs haineuses ; qu'il v allait de leur intérêt, comme étant des gens dont le jugement devait avoir plus de gravité; qu'en outre ils voulussent bien se demander s'il était bon d'agiter devant une foule tumultueuse des matières qui seraient mieux réfutées dans des livres imprimés, ou mieux discutées entre savants, l'auteur pouvant en même temps faire connaître ses opinions et sa vie. Je n'ai rien obtenu par ces conseils, tant ils sont fous avec leurs discussions obliques et scandaleuses. Que de fois n'avons-nous pas, eux et moi, traité de la paix, et que de fois, sur l'ombre d'un souj)çon téméraire, n'ont-ils pas soulevé de nouvelles tempêtes ! Et ce sont eux, les auteurs de tant de tumultes, qui se croient des théologiens ! La cour de Brabant déteste cette race d'hommes; c'est encore un crime qu'ils me font. Les évèques me témoignent quelque faveur, mais ne se lient pas à mes livres. Les théologiens ne comptent pour vaincre que sur la calomnie ; mais je les méprise, assuré de ma droiture et de ma conscience. On les a quelque peu adoucis à votre égard. Peut-être leur conscience, qui n'est pas trèspure;, re(l(Mili'-t-elle la |>liiine des bomnn'S instruits. Pour moi, je les peindrais comme ils sont et avcîc les couleurs qu ils merileîit, si je n'en ('tais (letourin'' par hi docli'ini^ et l'iîxemple du (Ihrisl. Les Ixtns li'ailenuMits a|>pri\()isent les bêtes sauvages; mais hîs bons procédés ne font ({ue rendre his lln'ologiens ]»lus enragés. Vous avez- on
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Angleterre des amis (|ui ont de vous la meilleure opinion, et ils sont poissants. Ici plusieurs ont de Tinclination pour vous, et, entre autres, un personnage de marque.
(( Pour moi, je reste en dehors, autant qu'il est possible, pour me consacrer tout entier aux belles-lettres qui retleurissent. Il me seml)le qu'on gagne plus par un langage modéré et poli que par la passion. C'est ainsi que le Christ a conquis l'univers, c'est ainsi (|ue saint Paul a aboli la loi judaïque, en tirant tout à lalh-gorie. A mon sens, il vaut mieux écrire contre ceux qui abusent de l'autorité des papes que contre les papes : ainsi ])our les rois. Il vaut mieux ramener les écoles à des études plus saines que les mépriser. Quant aux croyances trop enracinées dans les esprits pour iju'on les en arrachci d'un seul coup, mieux vaut les discuter avec des arguments serrés que d'apporter des affirmations absolues. Telle objection violente doit être méprisée plutôt (jue réfutée, (iardons-nous de rien dire ni faire qui respire l'arrogance ou la dureté. Je crois cette conduite conforme à l'esprit du Christ. En attendant, il faut veiller sur son àme, de peur que la colère ou la gloire ne la corrompent, la gloire surtout qui vient nous tendre des pièges jusque dans nos études de piété. Ce n'est pas là d'ailleurs une règle f|ue je vous recommande; je ne puis (jue vous engager à continuer comme vous avez fait jusqu'à présent.
« J'ai goûté vos Commentaires sur les Psaumes ; ils me plaisent fort. J'espère qu'il porteront des fruits. A Anvers, le prieur du monastère, homme vraiment chréti(;n, vous aime avec passi(»n: il se fait gloire d'avoir été \olre disci[)]('. Il est presque le seul à professer ]e(>luist. Les autres ne professent à peu près que des supersti-
tious OU leurs intérêts, .rai écrit à Mélanchthoii. Puisse Notre-Sei^iieiir vous dispenser chaque jour plus lari^ementsou esprit, dans l'intérêt de sa gloire comme du l)ien public ! En vous écrivant cette lettre, je n'avais pas la vôtre sous la main. Adieu '. "
()ji comprend les espérances comme les colères que souleva cette lettre bientôt connue de toute F Allemagne. On relevait surtout avec complaisance ce mot d'Erasme : « Je ne puis que vous engager à continuer ce que vous avez t'ait jusqu'à présent. » Etait-ce là, malgré tout, une entière approbation donnée à la conduite de Luther, un encouragement à de plus hardies témérités? Luther, il faut se le rappeler, n'avait encore ni rompu avec la communion romaine, ni même déposé l'habit monastique. Aussi bien, en détournant les attaques dirigées contre le pape sur ceux qui se couvraient de son autorité pour justiher leur tyrannie, Erasme blâmait ainsi indirectement l'attitude prise par Luther aux conférences de Leipsick et indiquait déjà la ligne prudente au delà de laquelle il prétendait ne pas être entraîné. Sans doute des esprits reposés et équitables eussent, dans la lettre d'Érasme, distingué son jeu ordinaire, qui était d'envelopper la critique sous l'éloge, et se fussent aisément défendus de tout jugement extrême. Mais il est dans la nature de la passion cUi ne bien comprendre que ce qui la flatte ou la blesse diriH-tement. Surtout quand on aj)]»ril <pu> peu de semaini's après cette Ici Ire (mai 1519), Erasme avait éciit d'Anvers à Frédéric <k^ Saxe, pour l'engager à protf'ger la [>ersonne de Lullier et à ne pas permettre que " sous son gouvernement un innocent fut livré sous le prrl(>xte de la [»iété à l'im-
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piété de quelques-uns. » il ne parut plus douteux que la Réforme naissante comptait un allié de plus.
M nen était rien, et les deux années '4520 et 1521, eélèhres, la première par la huile d'excommunication ; la seconde par l'assemblée de Worms, nous montreront Erasme se dérobant également aux deux partis qui sollicitent de lui une profession précise de sa foi, une formelle déclaration d'alliance ou de guerre. Pourquoi le nier? à suivre Erasme dans les détours qu'il prend pour échapper aux questions pressantes, pour ne s'engager d'aucun côté, et garder, aussi longtemps que possible, tous les avantages d'mie neutralité qui ne satisfait personne, on éprouve de la fatigue et de la tristesse. La criticjue est déconcertée d'avoir ainsi à se donner à soimême toutes les raisons de suspendre son jugement définitif. D'ailleurs, ce ne sont pas là les spectacles qui élèvent l'àme ou la touchent, et, à tout prendre, il est juste de réserver son admiration pour ceux qui, au mépris de leur repos, au prix même, s'il le faut, d'erreurs ou de défaillances, sont entrés résolument dans le combat de la vie.
Etonné, inquiet peut-être du retentissement de sa lettre à Luther, Erasme s'empresse d'écrire à Léon X que sa pensée a été mal interprétée, que la phrase dont on fait tant de bruit n'est qu'une formule fuinale de politesse '. Il ne s'en défend pas moins de prononcer sur Luther, dont il ne veut être ni l'accusateur, ni l'avocat, ni le juge - ; il n'a lu de ses livres que « dix ou douze pages, et encore du Im>uI des lèvres ; » il doit fout s(Ui