‹ ErasmeChapitre 69 sur 247 · VIOLENCES DE LUTHER · texte numérisé non relu

VIOLENCES DE LUTHER

dernière fois el avec une fermeté calme qu'il n'avait pas toujours gardée. « Luther, disait-il, fait d'Erasme un roi qui exerce sur tous les hommes une insupportable tyrannie. Du moins il n'a pas de satellites, il n'a pas un prince qui lui offre l'abri de son bouclier, d'où il puisse lancer sur qui il veut ses flèches empoisonnées ; il n'a ni une A'ille, ni une école, ni des disciples qui aignisent leurs plumes pour le défendre \ »

Nous devions, pour présenter dans sa suite l'histoire de la polémique de Luther et d'Erasme, devancer un peu l'ordre des temps, puisque, commencée en io24, elle ne s'achève qu'en lo27. Mais l'activité d'Erasme, en dépit des infirmités croissantes de l'âge, ne pouvait être épuisée par un seul objet. La variété même des œuvres qui se pressent dans les années où il combat Luther montre assez la souplesse de son esprit toujours éveillé, toujours alerte. Parmi ses ouvrages exclusivement théologiques, il faudrait nommer du moins Y Exoiïiologèse ou manière de se confesser (1524), traduite en français par Bcrquin, et que le parlement de Paris condamna au feu en 1543, comme entachée d'hérésie; des paraphrases et sermons sur plusieurs psaumes, et une curieuse comparaison entre la virginité et le martyre, plus favorable à la première qu'au second (1524). Mais cette thèse paraîtra soutenue avec plus d'esprit que de sérieux. En même temps Erasme corrigeait la première édition des œuvres complètes de saint Jérôme, que Froben donnait en 1524. Ce grand travail, trop précipité peut-être, ne saurait

1. Erasmus advcrsus ca/umiuosiisii/un/i cpi^tola/it M. Luilievi (io27).

échapper à toute critique, et Ton y pourrait relever bien <les corrections de texte dont la témérité inquiéterait à juste raison la conscience plus exigeante d'un critique moderne \ Erasme donnait encore en 1526 les œuvres de Pline FAncien et la première édition de saint Irénée. Il s'offre plus directement à nous dans ses Colloques, dont plusieurs avaient déjà paru, mais qu'il réunit et publia, enrichis de morceaux nouveaux, au mois d'août lo24. Ce fut au plus jeune fils deFroben, nommé lirasme en son honneur, qu'il dédia ce livre dont les fortunes furent diverses, et qui devint, avec l'édition du Nouveau Testament, le point d'attaque ordinaire de ses ennemis. Simon (ïolinet, Hbraire de Paris, eut l'adresse <h' répandre le bruit que l'ouvrage était défendu, et " aiguisa si \no\\ l'appétit des acheteurs, » dit Erasme lui-même, qu'il en vendit jusqu'à 24 000 exemplaires. (Condamnés par la Faculté de théologie, les Colloques trouvèrent des défenseurs dans la Faculté des arts et rhez la Nation picarde et normande ; malgré les défenses ecclésiastiques })lusieurs fois renouvelées, ils reparaissaicMit dans les classes au xvu' siècle, grâce, il est vrai, aux corrections prudentes de Nicolas Mercier, sousprincipal du collège de Navarre. L'ouvrage, en effet, il faut h' dire, donnait prise par bien des côtés à ceux qui h; poursuivaient au nom de la foi catholique. Dans ces pages alertes il y avait des saillies mocjutuises. des irrévérences à la Lucien. Nulle pr/dentioii dogmatique. C'était une su('cessi(»ii de petites scènes l'ainilières, ein- Iti'iiiiltM's à la N'ic coinmiinc. des rcjcis où Idii cause

I. Un exomidi' iicul ncms t:iirojufior coiiiliii'ii Ifs lorroctioiisdi^s savants lin soi/jr-nie siècle (■•L:iiciit,.simvf;nt liardies. Ainsi lÙMsnio ((''p. (i:i;!) so ftMicitfi d'avoir retrouv»; dans ces mois déponrvn^ do. sens d'un oopistp, <luod tiurfix infacienf^, la vraio leçon, c'est-à-dire. '//"('/ 'l-Ativi farinix.

LES COLLOQVES (1524). 1:23

sans façon. (l<\s r(>ii('ontres d'amis (|iii ne se sont pas vus depuis loni;temps et qui devisent de toutes choses avec ])onliomie et iinesse. Dans ces plans très-simples et ces cadres flexibles r(Mitrent ainsi facilement les sujets les plus divers, effleurés souvent avec une légèreté indiscrète et d'où s'échappent cependant bien des traits qui pénètrent et s'attachent à la mémoire.

Deux ouvrages, publiés à peu d'intervalle l'un de l'autre, mais d'une moindre importance, pourront cependant, par les sujets qu'ils traitent, être rapprochés lies L'oUoqucs et nous fournir quelques détails précieux (hms l'étude d'Erasme moraliste. C'est d'al>ord le traité sur l'Usage et [abus; de la lanfjac, publié à Bàle au mois d'août 152."), et qui rentre trop dans le goût des déclamations anciennes poin^ plaire toujours au lecteur moderne. ]']rasme commence par une description du corps humain, qui n'est pas sans mérite d'observation et atteste même quelque connaissance anatomique, assez rare chez les lettrés de cette époque. Après une dissertation curieuse sur l'organe même de la langue, passant un peu brusijuement de l'ordre physique à l'ordrt; moral, il énumère les maux qu'elle cause dans la société, le bavardage, (i tout ce qui suit le bavardage, c'est-àdire la médisance, la calomnie, les indiscrétions, les blasphèmes, les flatteries. Le traité se termine par l'indication des moyens, parfois rigoureux, qui serviront à corriger dès l'enfance « le bavardage, qui engendre la vanité, puis le parjure et enhn le blasphème. » On pourrait disputer contre l'>asme sur cette prétendue généalogie. Ouel (|ue soit le danger du bavardage, il n'est pas juste, ce semble, de mettre à son compte de si graiuls vices. Nous préférerons relever dans cet ouvrages d(» iines obscrvatioîis morales, des images justes el piipnui-

lii VIE bERASME.

les, et enfin un essai de portrait qui rappellera le bavard de La Bruyère, l'un de ceux, il est vrai, où La Bruyère a trop imité la manière de Tliéophraste.

Erasme, eii lo26, dédiait à la reine d'Angleterre un ouvrage qui a plus de prix à nos yeux : Y Institution du mariage chrétien. Envoyant ce traité à Jéroslas de Lasky, Erasme avouait avec esprit qu'il craignait de rappeler ce philosophe qui avait paru fou à Annibal, parce qu'il dissertait sur la guerre sans l'avoir jamais faite lui-même '. Le lecteur n'acceptera pas le rapprochement. Au contraire, ce livre court et rapide, dégagé de la partie théologique qui en rend l'ahord un peu sévère, nous paraîtra l'une des meilleures fortunes que la plume d'Erasme ait rencontrées. On se prend même à regretter, en parcourant ces pages délicates et reposées, qu'Erasme n'ait pas vécu à une époque moins agitée, et sous un ciel plus clément, qui eût permis à ses heureuses facultés de moraliste enjoué et pénétrant de se déployer librement.

Mais dans la vie d'Erasme ce ne sont là, nous l'avons dit, que de rares instants de repos où le biographe no peut s'ouldier longtemps. Dans le temps même où il publiait Ylnstitutioii du inariat/e cJirétien., suivie bientôt de la Veuve chrétienne, qui, trop engagée dans l'allégorie, est loin d'olFrir au lecteur le même plaisir, de violentes altaques, partant des points les plus opposés, le disputai(;nt à la douceur de ces calmes études.

Pour éviter la confnsioii, sinon les huigueurs, dans l'énumération même incomplète de ces luttes incessantes, on est o])ligé de donner à chacune connue un cadre distinct. A dir«; \rai, elles ne se présentent j)as

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