CENSURE DES COLLOQUES
de juillet, chez les Mathiirins, la florissante Université de Paris fut convoquée sur deux articles.... Sur le premier, notre très-vénérable maître Béda exposa que certains ouvrages d'Erasme, surtout les Colloques, avaient été condamnés par la Faculté de théologie, à cause de diverses erreurs qui y étaient contenues. La jeunesse, que l'on doit nourrir debeurre et de miel, ne s'en nourrissait pas moins dans ces mêmes jours ; aussi elle devenait lente et paresseuse aux prières et au culte des saints. Le discours entendu de Béda et de notre maître Bartholomée «{ui citait quel(|ues-unes de ces erreurs, le Recteur proposa cet article à la discussion de l'Université. Sur le premier article la Faculté des décrétistes et de médecine fut d'accord avec la Faculté de théologie. La nation française condamna les Colloques. Celle des Allemands en défendit la lecture aux écoliers. Celle des Picards et des Normands demanda que l'Université envoyât à Erasme une lettre qui indiquât les erreurs, en l'exhortant à les rétracter ; mais le recteur, concluant à la pluralité des voix, conformément à la sentence de la Faculté de théologie, condamnales Colloques Qi\es\\yvQ^ semblables qui contiennent des erreurs ' . »
Cette double censure ne fut pas cependant rendue publique ; mais, loin de savoir quelque gré à la Sorbonne de cette réserve, Erasme pensa que le secret désir de Béda était de garder cette arme toujours prête, pour le frapper plus sûrement à l'heure qu'il choisirait. Après de longues hésitations, il la ht imprimer lui-même en 1532, avec ses explications sur chaque proposition condamné(\ Tl ne songeait plus d'ailleurs à ménager la Sorbonne. " li'l^^glisc, écrivait-il alors^ n"a pas trouvé en
1. César E^^iia;?si us niilcus, llidoirc dn rViiircr^t.'' <li' ParhAoc. fit.
l'iU \ lE D'ÉUAS.ME.
moi un soldat sans tourage. Si je nai rien fait de pliiSy du moins je n'ai pas quitté mon rang, et j'ai ouvertement déclaré que je ne voulais pas m'en séparer d'une ligne. Je me suis de plus mesuré trois fois avec Luther, et cela dans la partie de l'Allemagne la plus embrasée [>ar l'hérésie. Au risque de rappeler le Thrason de la comédie, j'ajouterai que personne avant moi n'avait osé le faire. Car les Parisiens placés hors de la portée des llèches envoient de terribles articles dont ici on ne fail que rire ' . »
xVprès tout, Erasme avait-il absolument tort de parler ainsi, et encore de rappeler l'exemple des généraux Athéniens, déposant à la frontière leurs haines privées |M»ur réunir leurs eft'orts contre l'ennemi commun? l'^tait-ilà propos d'abandonner Erasme, au moment où il défendait contre Luther la cause chrétienne du libre arbitre? La cour romaine montrait une conduite plus habile en cherchant à le retenir par la conhance même qu'elle lui témoignait. La Sorbonne et Béda. dans leur campagne contre Erasme, avaient su profiter à la fin des nouvelles dispositions de la cour de France. Si quel- «jue tenn»sune teinte de lil»re pensée, même le protestantisme mitigé (h; Marot. n'y déplaisaient pas. les secousses de l'Allemagne, comme un tremblement de terre voisin, avaient eu leur contre-coup et produit un tressaillement subit de frayeur. La réputation d'Jùasme eut à souffrir, on le comprend, de cette réaction, et ainsi il parut en France le complice de Luther, au niomenl même où il le coinballait oiivciiemrnl en Allemagne.
La victoire ilc lîéda sur l^asme eut un sombre épilogue, la mort de lîerquiii. (Irlui-ci, deux fois poursuivi .
l'IiOCKS DE ]5El{(JllN. lil
011 1523 et lo26,poiir ses traductions d'Erasme '. où il mêlait de nouvelles témérités, avait dû la liberté à François I" et à Marj^uerite do Navarre. Mais, le danger passé, Berqiiin. trop confiant dans la protection royale, reprenait toute son audace. Il s'était, on la vu, porté ac- <'usateur contre Béda en lo^fi, imitant, dit spirituellement Bayle, la grue qui demandait récompense après avoir retiré son cou sain et sauf d'un passage très-dangereux. ]'>asme ne cessait de lui conseiller la prudence : il lui écrivait que les moines le feraient mourir, qu'il avait tort de se lier à la faveur du roi, que la crainte peut obliger les rois à céder, surtout à un moment où la fortune ne leur est pas favorable. Ne pouvant obtenir de Berquin un silence que celui-ci repoussait comme une trahison de la bonne cause, lù'asme, (pii parfois redoutait ses défenseurs presque autant que ses ennemis, chercha du moins à se dégager d'un allié aussi compromettant, et quand celui-ci, dans des lettres d'une admiration passionnée, le pressait de prendre en main les intérêts de la vérité, il répondait que son âge réclamait le repos, que d'ailleurs il ne fallait pas ébranler à la légère l'autorité des théologiens. Berquin, voyant lÙMsme accuser son amitié de lui être plus funeste (fuc
1. Voici les titres exacts deri diverses traductions de Herquin: 1" Déclamation des louenges de mariage, par Érasme de Roterdam, docteur eu théologie, reduict de latin en françois, 28 f., petit in-S".— 2» Brefue admonition de la manière de prier : selon la doctrine de Jesuchrist. Avec une brefue explanatiou du Pater noster. Extraict des paraphrases de Érasme sur sainct Mathieu et sur saiuct Luc. 7 f.,même form.— S" Le symliole des apostres (qu'ondict vulgairement le Credo) contenantles articles do la foy : par manière de dialogue : par demande et par réponse. La pluspart extraict dung traite de Érasme de Roterdam intitule Deuisesiainiliùres. 14 f. même form. —4» Déclamation delà Paix, se complaignant de ve qu'elle est de cliacun déboutée et chassée. — Sur un exemplaire de <'es traités, devenus trés-rnres, v. Con: des rrf., t. ii. p. 188, not. 28 et :!0.
de mortelles inimitiés, sedétom'iia de lui, décidé à marcher seul dans la voie périlleuse où il était entré. Il fut traduit une première fois en jugement en 1329. S'il faut croire Erasme, les accusations tliéologiques étaient misérables. On n'avait à relever contre lui que certaines opinions peu dangereuses pour la foi. Il avaif écrit que la traduction des livres saints .en langue vulgaire était favorable à la piété; il blâmait l'usage d'invoquer au début des sermons la Vierge à la place du Saint-Esprit, et trouvait contraire à l'Ecriture que l'on appelât Marie « notre espoir et notre vie , » mots qui selon lui convenaient seulement au Christ. Nul soupçon d'ailleurs n'atteignait ses mœurs. Il se montrait fidèle à observer les pratiques chrétiennes. Erasme assure que personne n'était plus éloigné de la doctrine de Luther, dépendant la commission nommée par le roi avec la sanction du pape condamna Berquin à avoir la langue coupée et à tinir ses jours en prison '. Malgré Budé, qui chercha vainement à lui arracher une rétractation, il en appela au parlement. Mais (lèsle lendemain (17 avriHo29), le parlement le condamimit à élic brûlé avec ses livres comme hérétique obstiné et ordonnait l'exécution en(irèvelej<»urmème « en grande tliligence, alin <ju"il ne fût secouru du roi ni de madame la régente qui étaillors à Blois -. » La page consacrée par Erasme au récitdesa meut est le plus bel hommage qu'il pouvait rendre à sa mémoire : « Vous eussiez dit, cpiand
2. V. Jounifif d'im fjourgeois de Paris soux le rèyne de Frotirois /'■■■ (1515-15.30), publit! )iixr la SocitHi? de l'histoire de France d'ai>iès un ni.imi.scrit inédit do la Uililiotlit-fiuo Natii)nalo par M. L. Lalanne, p. 109, 277, 378, 38r!. — CI. Ciievillii-r, do VOrif/iiie de l'hnprimerii- de Paris, \^. 177 et suiv.
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on le menait au supplice, qu'il était danssa ])i]»liotlièque, pensant à ses études, ou encore dans l'Eglise, méditant sur les choses divines. Ouand le l)ouiTeau lut la sentence d'une voix menaçante, il ne changea pas de visage. Sur Tordre qu'on lui d(»nna, il descendit vivement et sans tarder de la charrette. Il n'y avait sur sa ligure ni l'audace, Jii l'orgueil que la férocité donne quelquefois aux criminels; mais au contraire y hrillait la tranquillité d'une bonne conscience. Avant de mourir il parla au p<'uple. mais aucune de ses paroles n'arriva jusqu'aux assistants; sa voix fut étoutïée par le murmure confus des soldats (juc l'on avait, dit-on, excités à crier. Quand il fut lié au poteau, nul dans la foule ne prononça le nom de Jésus : ce qui se fait même pour les parricides et les sacrilèges. Tant ces hommes qui sont partout et qui tyrannisent les simples et les ignorants avaient excité conlr<' lui la haine publique! 11 était assisté d'un franciscain, à qui le magistrat demanda s'il avait reconnu en mourant ses erreurs. Le franciscain déclara <[u'il les avait confessées, ajoutant qu'il ne ddutait pas que son àme n'eût obtenu le repos. Mais moi je n'ai aucune foi aux paroles du moine. (Test l'usage en France, a[>rèsla mort d'un condamné, de répandre le bruit que sur le bûcher il a chanté la palinodie. On se donne ainsi le mérite d'avoir vengé la religion, on se dérobe à la colère du peuple, comme au soupçon de calomnie '. » Erasme ajoutait : « Si lîerquin n'a pas mérité la mort, je m'aflligc; s'il l'a méritée, je m'afllige deux fois; mais je ne d(»utc pas qu'il ait cm sincèrement défendre la piété. » Ce lnïclier qui s'allumait à Paris n'étail-il pas le sinistre signal des guerres de